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Carte blanche

Carte blanche à Edwy Plenel :

Du journalisme selon Park

Qu’est-ce qui fait l’opinion ? Les faits ou les commentaires ? Les informations ou, justement, les opinions puisque la langue permet cette résonance ? La réponse de l’Américain Robert Ezra Park ne souffrait pas de discussion : les informations, bien sûr.

De quoi déprimer un bataillon entier de chroniqueurs. Surtout en France tant notre tradition culturelle valorise un journalisme d’idées au détriment d’un journalisme de faits. Souvent, la profession s’y conforme : l’effet de style, de tournure et d’écriture, y a meilleure réputation que l’enquête dérangeante ou l’information déstabilisante. Est-ce pour cela que Park n’est toujours pas traduit dans notre langue, ni guère enseigné dans nos écoles de journalisme ?

D’un strict point de vue académique, c’est un scandale. Car, outre-Atlantique, son œuvre est canonique, notamment son article-manifeste publié en 1940 dans l’American Journal of Sociology, « News as a Form of Knowledge » (« Les informations comme forme de savoir »). Mais on ne connaît pas plus sa thèse décisive, soutenue et publiée en allemand, en 1904, Masse und Publikum, The Crowd and the Publicdans la version anglaise, autrement dit La Foule et le Public.

illustration : Carine Turin
illustration : Carine Turin

Park (1864-1944) n’a rejoint l’Université qu’à 49 ans, après avoir été reporter à Detroit, Minneapolis, Chicago et New York, journaliste d’enquête et de faits divers, se coltinant la réalité sociale la plus crue avant de reprendre ses études supérieures, en Allemagne, auprès de l’incomparable Georg Simmel. Loin d’être datées, les pistes ouvertes par Park restent étonnamment fructueuses. Pour la bonne raison que les questions qu’il s’est posées, au début du siècle dernier, rejoignent celles que nous nous posons, cent ans plus tard, face à l’ébranlement de nos métiers par la troisième révolution industrielle, dite fort justement de l’information, après celles de la vapeur et de l’électricité. Park était contemporain de la deuxième qui, techniquement, permit l’explosion de la presse de masse, tout comme aujourd’hui la troisième permet l’explosion de l’information en ligne.

Son opposition du public à la foule et sa défense des informations comme un savoir rejoint le débat posé, de nos jours, par l’avance, à marche aussi coûteuse que forcée, des défenseurs de l’équation audience- gratuité comme seul modèle d’avenir pour les producteurs de nouvelles que nous sommes, quels qu’en soient le niveau, la pertinence ou la rareté. Or, pour Park, le journalisme de qualité a pour mission démocratique d’éviter une régression du public vers la foule - soit, en langage actuel, du public vers l’audience. Construire un public - soit une fidélité, une adhésion, une participation -, c’est produire une conscience commune où le conflit démocratique peut s’épanouir, trouver son sens et son issue. À l’inverse, la foule, c’est-à-dire la quête de l’audience la plus large, dilue les enjeux civiques, banalise et uniformise, formate et enrégimente.

Adossée à la gratuité comme dogme, elle dévalue l’exigence factuelle - avec ce qu’elle suppose de rigueur, de temps et de travail - pour lui préférer l’émotion, l’instantanéité et la personnalisation qui transforment le lecteur en spectateur passif plutôt qu’en citoyen actif. On dira que cette dichotomie est aussi vieille que la distinction entre médias de masse (populaires) et médias de référence (élitistes). Le problème, c’est qu’au détour de l’actuelle révolution, la vulgate économique impose la même norme aux seconds qu’aux premiers. C’est aussi vues sous cet angle-là, et non seulement du point de vue du pluralisme, que les crises financières successives de nos quotidiens sont lourdes d’un enjeu démocratique.


 
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