Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°5 > Entretien avec Robert Ebguy : En vacances, on éteint les projecteurs du (...)
Vie publique

Dossier : Silence ! On bronze...

Entretien avec Robert Ebguy : En vacances, on éteint les projecteurs du monde

par Alain Barbanel et Daniel Constantin

En été, la proximité et la vie quotidienne dominent la hiérarchie de l’information.

Pourquoi la presse est-elle si légère en période estivale ?

Parce que pendant l’été, on relâche la tension. On parle de choses plus légères, tout s’allège comme si l’on voulait tenir à l’écart une actualité devenue trop lourde. Quitter le stress de l’information bombardée au quotidien... On a envie de relâcher pression et attention. Pour prendre une comparaison religieuse, c’est carême toute l’année et tout d’un coup arrive le moment du carnaval. On parle d’érotisme, on se met à faire des tests psychologiques débiles, on a le droit d’être idiot, on fait tout ce qu’on ne fait pas le reste de l’année. Alors on se met aussi en trêve de l’actualité, on décide que la guerre de l’information s’arrête.

Il y a un attachement quasi religieux aux nouvelles du matin, à l’information, à la presse avec laquelle on communie dans une même vision du monde toute l’année. L’été, c’est le moment du décrochage, de la désintoxication de cette drogue, je dirais de cet opium du peuple moderne qu’est devenue l’info. Pendant un petit moment, c’est comme si l’on refusait le formatage de l’année, mon Bernard Guetta du matin, mon éditorial de Claude Imbert, mon coup de gueule de Jean-François Kahn, on se débarrasse de ses marottes. On se fout de ce que peuvent raconter nos éditorialistes ou nos chroniqueurs sur l’équilibre du monde... C’est le moment des vacances, celui de la vacuité et du vide...

C’est le refus de l’information ?

Regardez ce qui se passe lorsqu’il y a une grève sur une radio, on se rend compte qu’un grand nombre d’auditeurs aiment bien le vide. Ils continuent à écouter leur France Inter, ils n’ont plus leurs infos mais ils apprécient la musique en boucle, et cette sensation de vide, de creux, de manque leur semble plutôt agréable.

Redonner de l’appétence par rapport aux nouvelles, c’est la fonction de la trêve. Ce besoin de trêve est aussi pour les journalistes une occasion d’humilité. Car ce sont de grands enfants qui croient faire exister le monde en le regardant ou en le racontant. Mais durant l’été, le monde continue de tourner, même si l’on parle de fesses sur la plage. C’est un apprentissage de distance, de remise à niveau par rapport à l’influence des grands événements sur le monde. Une histoire que l’on se raconte, mais dont au final, tout le monde se moque. On parle tous les jours de la Chine, même si personne n’y est allé. L’idée de rendre familier le lointain est en fait une idée très récente. Faire croire qu’on peut prendre le pouls de la planète à travers les nouvelles est une illusion, un simulacre comme dit Baudrillard. Alors le carnaval de l’été permet de remettre les choses en place. Bien sûr, l’enjeu est toujours le même : qu’est-ce que je peux raconter à des gens qui sont en vacances. 1/ qu’il fait beau partout, 2/ que la vie est belle, 3/ qu’on a droit au bonheur. L’ensemble des infos se retrouve ainsi formaté selon le même principe : et si l’on croyait au bonheur, l’espace d’un ou deux mois ?

Il y aurait un accord implicite entre les médias et les lecteurs pour parler d’un autre monde ?

Oui, d’un monde meilleur que le traditionnel Atlas géographique qu’on leur sert toute l’année. Les médias sont finalement conformistes, organisés à peu près tous de la même façon, autour de rubriques et de rendez-vous. Donc pas de surprise. Sauf, en prime, la volonté de mettre en scène l’actualité de la façon la plus savoureuse possible, des couvertures ou des ouvertures qui jouent la surenchère dans la dramatisation. Quand on regarde les news magazines, ce ne sont que des catastrophes, il faut prendre un Prozac juste après ! Et soudain, pendant deux mois, on voit des gens qui sourient, des sujets sur l’art, les loisirs, la culture. En période de vacances, de détente, impasse sur les sujets qui traitent de l’insécurité, du stress, de la compétition qui structurent l’actualité quotidienne. Et qui nous répètent qu’il n’y a que menaces dans le monde ! Quand arrivent les vacances, on éteint les projecteurs et on parle d’autre chose comme si on décidait de regarder différemment le monde en faisant un écart de 180 degrés.

On éteint les projecteurs mais pour découvrir d’autres marronniers, non ?

Oui, la politique des marronniers est toujours la même. Avant l’été, vous allez vous rendre sur la plage pour vous dénuder. Vous allez vous montrer... Donc il faut maigrir. Les journaux féminins commencent de plus en plus tôt, dès le mois d’avril, en donnant des recettes pour maigrir bien avant l’été... Santé Magazine, lui, le fait toute l’année, c’est sa vocation, avec un régime différent chaque mois... C’est une énorme pression sociale. Et la chasse aux bourrelets est aussi valable pour les hommes. On reprend tous les classiques du rapport à la séduction, l’amour, le sexe, la beauté, l’éternelle jeunesse, le roman qu’on emporte, les discussions sur la plage... Et l’on sort des numéros spéciaux, notamment féminins.

Photos : Charles Duprat
Photos : Charles Duprat

« L’été, les lecteurs ont le sentiment que les médias deviennent interactifs, alors que le reste de l’année, ils leur imposent leur vision du monde. »

Il est donc impossible pour un news de sortir une couverture sur un sujet sérieux ?

C’est toujours possible, mais les lecteurs sur la plage vont se demander de quoi vous leur parlez. Ils veulent regarder le monde d’une façon différente : ce que font les rédacteurs en chef qui modifient volontairement la hiérarchie de l’information en mettant en avant des sujets plutôt légers que douloureux et tristes, avec plus ou moins de mauvaise conscience. Je me suis récemment amusé à analyser les couvertures du Nouvel Observateur de ces trente dernières années, ils en avaient publié un poster. Vous aviez toutes les couvertures, sauf celles du mois de juillet et d’août bien sûr ! Parce que c’est un journal sérieux !

Pourtant l’on pourrait penser que les gens ont plus de temps, en vacances, à consacrer à la lecture ?

C’est faux. Le temps de lecture n’est pas extensible. Quand ils partent en vacances, à l’exception des drogués de l’info, leur objectif est de « se reconstruire », c’est-à-dire investir du temps dans des choses qui profitent immédiatement, qui sécurisent, afin d’être ensuite plus forts dans un monde de plus en plus corrosif. Or, les nouvelles nous replongent dans l’univers du quotidien, de la difficulté. C’est comme une chape de plomb...

Et quand on leur parle en été, de crème solaire, de loisirs ou de sexe, vous pensez que les lecteurs y croient !

Oui, parce que les médias se mettent en connivence avec leur univers. Ils sont dans leur proximité et dans leur façon de voir le monde à ce moment de leur vie. La presse est considérée comme un produit de luxe en France, ce qui explique aussi ses difficultés. Les lecteurs en veulent pour leur argent et jugent assez mal le fait de payer pour ne lire que des nouvelles douloureuses qui les renvoient à leurs problèmes. L’été, ils ont le sentiment qu’on s’intéresse à eux, que les médias deviennent interactifs, alors que le reste de l’année, ils leur imposent leur vision du monde.

Le refus du poids du monde est une des raisons du succès des blogs aux Etats-Unis dont la presse se nourrit de plus en plus pour bâtir son contenu. Cet alter-journalisme est une façon de sortir du cadre, de ce carcan oppressant pour s’exprimer librement au cœur de l’événement sans « off record ». Nous en sommes encore loin en France où la tendance, timide dans certains médias, est d’utiliser des journalistes « bloggers » mais sans aller à la source.

Plus généralement, quelles évolutions constatez-vous dans le rapport des Français à l’information ?

Ils veulent plus de terrain, de proximité. Les infos les plus crédibles sont les plus proches. Ils adhèrent à l’information qui les concerne quand elle est proche de leurs préoccupations quotidiennes. Sinon, il y a comme une forme de défiance. La multiplication des sources d’information, notamment via Internet, met davantage en relief les faiblesses, les partis pris, les carences d’informations et décrédibilise le monopole de l’influence. Cette multiplication développe l’opinion contradictoire, donc la remise en cause des supports traditionnels.

Les études que nous avons menées montrent qu’on demande au journaliste d’être beaucoup plus qu’une simple courroie de transmission. Il faudrait qu’il soit un catalyseur, un animateur social, capable de donner un fil rouge par rapport à l’actualité. On lui demande du sens, du suivi, de la structure narrative et non de l’éphémère à longueur de journée.

Ce n’est pas vraiment la réponse qu’apporte un média comme la télé par exemple ?

A l’origine, la mission des télévisions de service public était d’informer et de distraire. Quand on passe dans le privé, il n’y a plus d’obligation, sinon de vendre et de générer du profit. Le leurre est de croire qu’elles doivent générer du social, un héritage qui date de 68, alors qu’elles n’en ont aucune obligation, sinon morale. Quand TF1 arrive dans le PAF, l’objectif est clair : il s’agit pour la chaîne de Bouygues de faire de l’argent. La fameuse phrase de son président sur la « part disponible de cerveau », n’est pas anodine, ni exceptionnelle, puisque TF1 le fait depuis le début ! Autrement dit, elle pratique dans ses programmes de la pure démagogie, en ne diffusant que ce que son public a envie de voir, à travers une mise en scène de leur vie. C’est le succès de la télé du vécu et non de la télé-réalité, expression abusive puisque par principe tout est inventé !

« La pulsion, le désir, l’appétence, le voyeurisme, le besoin de régresser, c’est ça qui structure aujourd’hui les programmes de télévision. »

Nos médias sont donc devenus démagogiques ?

D’une certaine manière oui, parce qu’ils sont dans le marketing pur, non de l’offre mais de la demande. Un émetteur fort comme la télé est sûr de sa vision idéologique du monde et convaincu de l’adhésion de son public. Qu’est-ce qui fonctionne ? La pulsion, le désir, l’appétence, le voyeurisme, le besoin de régresser, c’est ça qui structure aujourd’hui les programmes des télévisions. Et le niveau ne fait que descendre. Alors évidemment, ceux qui pensent, mais c’est une vision élitiste, que la presse doit avoir un rôle de citoyen, jouer une fonction noble, servir de médiateur entre le public et les pouvoirs en place, ne se retrou- vent pas dans ces médias.

La proximité, c’est aussi l’inflation du fait divers ?

La hiérarchie de l’information est fonction de la cible. Si je suis une personnalité politique ou du monde économique, je m’intéresse d’abord aux informations internationales, puis nationales et enfin en tout dernier aux faits divers. Mais cela ne concerne qu’une toute petite minorité. Pour s’adresser au plus grand nombre, une télévision doit faire de l’audience et renverser cette hiérarchie en traitant d’abord de la proximité, de la vie quotidienne, comme le fait avec succès la presse quotidienne régionale. La PQR est d’ailleurs une mine d’or pour la télé qui s’y est mise. Mais avec la puissance de la télé, l’impact est multiplié par dix, ce qui donne ce sentiment d’horreur. Rien ne lui est plus facile que de créer une ambiance sécuritaire et de mettre les peurs en évidence : il suffit de passer en boucle une personne âgée qui se fait agresser et c’est gagné ! C’est un mécanisme assez simple pour manipuler l’opinion. D’ailleurs, quand on interroge les personnes sur le jugement qu’elles portent sur les médias, le mot manipulation revient constamment, ce qui n’était pas le cas il y a vingt ans. L’indice de confiance à l’égard des médias baisse régulièrement, comme à l’égard des politiques. C’est un phénomène assez récent et plutôt inquiétant.

Robert Ebguy est sociologue, universitaire, directeur de recherche du Centre de communication avancé (CCA international). Dernier ouvrage paru : « La France en culottes courtes, Pièges et délices de la société de consolation », aux éditions Lattès - avril 2002.


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]