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Décryptage

Enquêter au Japon peut coûter cher

par Michel Temman

Affaire Oricon contre Ugaya. Le premier, un géant de l’industrie de la musique et initiateur du « Top 50 » local. Le second, un journaliste qui a enquêté sur certaines pratiques de corruption courantes dans l’industrie musicale. Conclusion ? Un procès en diffamation dont le verdict pèsera lourd sur le journalisme nippon.

Il y a un an, s’ouvrait à la Cour de justice de Tokyo un procès dont les effets peuvent être dévastateurs. L’affaire est grave. Elle oppose la société japonaise Oricon, cotée à la Bourse de Tokyo (200 employés, 36 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2006), à un journaliste indépendant, Hiromichi Ugaya, 44 ans. Oricon règne en maître dans l’industrie de la musique. Le groupe a bâti sa renommée sur son classement des ventes d’albums dans la J-pop (pop japonaise), équivalent local du Top 50. Dans un commentaire de vingt lignes publié en avril 2006 par le magazine Saizo, Hiromichi Ugaya doutait des méthodes utilisées par Oricon pour les classements. Selon lui, Oricon n’hésite pas à truquer les chiffres de ventes de certains artistes, favorisant ceux de ses agents et partenaires.

Diplômé de Columbia, ex-journaliste au célèbre Asahi durant dix-sept ans, Ugaya n’est pas un débutant. Reporter aguerri, il a longuement enquêté et publié trois essais, dont un révèle certaines pratiques de corruption, courantes au sein des conglomérats de l’industrie musicale nippone. Il n’était pas l’auteur de l’article principal publié dans Saizo. Qu’importe. Koh Koike, 42 ans, le patron d’Oricon, a attaqué le journaliste en diffamation pour « atteinte à l’honneur et à la crédibilité ». Il lui réclame 50 millions de yens (318 000 euros.) Pour Ugaya, l’affaire, « version moderne et japonaise de David contre Goliath », est le signe que «  la liberté d’expression au Japon est menacée ». Dans le pays des cinq premiers quotidiens au monde (le Yomiuri Shimbun imprime 14 millions d’exemplaires par jour), l’investigation reste pratiquée par de rares journalistes. Hiromichi Ugaya explique pourquoi en s’appuyant sur « son » affaire Oricon.

Plus de 300 000 euros pour un commentaire de vingt lignes alors qu’Oricon n’a attaqué ni l’auteur de l’article ni le magazine qui a publié vos propos...

Nous sommes au Japon. Et dans mon pays, cela semble normal à certains patrons d’entreprise qui se croient tout-puissants. Les Japonais ont la réputation d’être polis et calmes. Ces bonnes manières empêchent souvent les Japonais de dire « non », de se rebeller en cas de désaccord. En vertu de quoi, les non-dits s’accumulent et la liberté d’expression en pâtit. Au Japon, émettre des doutes, c’est se mettre en travers.

Le procès que vous intente Oricon serait-il donc d’abord celui d’un délit d’opinion ?

Absolument. Et ce procès est très dangereux. Le seul fait que son PDG me réclame 50 millions de yens (318 000 euros) prouve sa volonté de me faire taire. C’est une atteinte à la liberté de la presse. L’action d’Oricon en justice viole les droits constitutionnels qui garantissent, en théorie, cette liberté.

« Cette affaire illustre la facilité avec laquelle il est possible d’intimider les journalistes qui enquêtent. »

Croyez-vous que dans cette affaire, la justice japonaise saura faire preuve de discernement ?

Je l’espère. Une déposition récente faite par Oricon s’est mal passée. Ses avocats se sont contredits dans leurs déclarations. Des pièces à conviction en ma possession prouvent que les méthodes d’Oricon pour fabriquer ses classements sont bel et bien aléatoires. Et puis j’ajoute que, depuis février 2007, je poursuis également Oricon. J’ai engagé une procédure et réclame à mon tour des indemnités pour dommages psychologiques, perte de temps et de crédibilité en tant que journaliste. Je ne peux plus dormir convenablement. Je suis condamné aux somnifères. Et en septembre dernier, j’ai perdu connaissance et suis tombé chez moi : accident vasculaire.

Cette affaire illustrerait-elle la faiblesse de médias réputés si puissants ?

Oui. Elle illustre aussi la facilité avec laquelle il est possible d’intimider les journalistes qui enquêtent. Lors de ma première conférence de presse, à la Cour de Tokyo, en février 2007, vingt médias étaient là. Or, seuls deux quotidiens ont rendu compte de l’affaire. Le Mainichi a écrit avec justesse que m’attaquer seulement moi, sans s’en prendre à l’éditeur du magazine, était un non-sens. À l’étranger, The Independent, Libération ou encore Newsweek ont été plus prompts à réagir. Il est à peine croyable que les médias japonais se désintéressent de mon affaire. Et de celles d’autres journalistes. Un de mes amis, Kensuke Nishioka, est poursuivi par la société de chemins de fer JR East parce qu’il a écrit un article prouvant comment les syndicats de cette société sont noyautés par des sayoku (groupuscules japonais d’extrême gauche radicaux et violents.)

Pourquoi autant d’affaires en si peu de temps ?

Poursuivre un journaliste en diffamation semble être devenu un business lucratif pour certains avocats auxquels des entreprises offrent jusqu’à 10 millions de yens (63 000 euros) pour répondre à un article gênant et si possible réduire à néant son auteur, l’épuiser physiquement, l’étrangler financièrement, l’étouffer professionnellement. C’est une nouvelle stratégie des milieux d’affaires au Japon.

Vous avez été soutenu ?

Les messages de soutien affluent via Internet et mon site personnel (http://ugaya.com/). J’ai envoyé une demande d’aide au Comité de protection des journalistes (CPJ) à New York. Il ne m’a jamais répondu. À l’inverse de Reporters Sans Frontières en France, dont j’ai beaucoup apprécié le soutien...

Au Japon, je me sens plutôt seul. Le problème est que les Japonais croient que la liberté de la presse ne concerne que ceux qui font l’information. Ils ne réalisent pas qu’ils en sont les premières victimes si celle-ci est bafouée. Les Japonais connaissent le sens du mot démocratie mais dès qu’on leur en parle, leur cerveau s’arrête de fonctionner !


 
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