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Décryptage

Entre affairisme et pouvoir médiatique

par Arnaud Montebourg

Arnaud Montebourg, député de Saône-et-Loire et porte-parole de Ségolène Royal pendant la campagne présidentielle, fait ici l’éloge de "Petits conseils", dernier ouvrage de Laurent Mauduit. Où celui-ci enquête et décortique le "système Minc", emblématique d’un "capitalisme de la connivence et de l’influence".

C’est un ouvrage édifiant que vient de publier Laurent Mauduit. Édifiant en ce sens qu’il est à la fois particulièrement instructif et de nature à appeler ses lecteurs à la vertu, au courage, à la vigilance. Il s’agit d’une enquête sur le « système Minc » emblématique d’un certain capitalisme bien français : un capitalisme de la connivence et de l’influence jusqu’ici assez installé pour s’affranchir des règles de la transparence que pratiquent depuis longtemps déjà les Anglo-Saxons.

Outre la rigueur chirurgicale de l’enquête, la force de la démonstration est dans les liens qu’elle met à nu entre affairisme et pouvoir médiatique. Car s’est bel et bien constituée en France une oligarchie particulière faite de financiers, de dirigeants d’entreprises et de partis, de cadres de l’État et des médias ; Alain Minc en est en quelque sorte l’enseigne la plus visible.

L’entreprise AM Conseil reprenant les initiales de son propriétaire-fondateur est pourtant minuscule. Mais elle s’est fait connaître sur la place de Paris pour ses interventions, souvent malheureuses, dans des opérations de fusions, de rachats et d’OPA hostiles. Le tableau de tous ces coups est saisissant tant ils tournent le dos aux règles de gouvernance que se sont imposés les marchés d’outre-Atlantique et plus largement la nouvelle économie. Le système tient donc par son opacité et la réputation de compétence de son commanditaire. Les succès dans le business dépendent beaucoup de l’audience sur la scène intellectuelle et politique. On sait combien Alain Minc l’a investie avec talent, se posant comme « le passeur » entre le monde des affaires, celui de la presse, des idées et des élites politiques.

"Petits conseils", Laurent Mauduit, aux éditions Stock, 2007.
"Petits conseils", Laurent Mauduit, aux éditions Stock, 2007.

Auteur d’un livre à succès par an et de rapports en tout genre, il sera le trésorier indispensable de la Fondation Saint-Simon dès sa création en 1982. Tant pis si ses expertises sont régulièrement démenties : sur la finlandisation de l’Europe un an avant la chute du mur de Berlin, la mondialisation heureuse, l’infaisabilité du TGV, la préférence pour le Minitel ou pour le CPE. Comme il l’avoue lui-même : « Je fais dans la superficialité profonde. » Et cela plaît dans des secteurs allant de la droite à la gauche pour peu que l’on y soit à la charnière entre économie et pouvoir.

Le moteur de ce système est le conflit d’intérêts et le mélange des genres. À un tel niveau qu’il pourrait bien avoir atteint sa propre limite et connaître les dernières heures de cette culture de la connivence. En témoigne la manière dont s’est soldée l’affaire Vinci, par l’éviction de son PDG Antoine Zacharias au terme de la résistance de son directeur général. Une nouvelle génération de managers, y compris la présidente du Medef, semble avoir opté pour la voie anglo-saxonne de la transparence comme fondement de la compétitivité du marché.

« Tous les grands journaux sont passés sous le contrôle de groupe industriels dont la presse n’est pas le métier. »

S’éclaire alors l’intérêt de ce système pour les entreprises de presse. Celles-ci pourraient être la meilleure des protections possibles du vieux monde en garantissant le silence et l’autocensure. D’où l’investissement au propre comme au figuré dans la vie de journaux aussi importants que Le Monde ou Libération. Au Monde, l’expropriation de la Société des rédacteurs s’est faite à petits pas à partir de 1985. Elle aboutira à l’éviction du directeur de la rédaction, Edwy Plenel, en 2004, suivie de celle d’une dizaine de chefs de service et de plusieurs journalistes. Cette normalisation s’est opérée sous le couvert d’une stratégie anti-crise liant recapitalisations et endettements successifs justifiant l’arrivée du groupe Bolloré et l’alliance avec Lagardère. Elle doit s’entendre comme l’abandon du journalisme d’investigation au profit du « journalisme de validation », comme le déclarait Jean-Marie Colombani. Vis-à-vis de Libération, la démarche est plus opaque encore puisqu’elle relève des amitiés anciennement nouées à la Fondation Saint-Simon. Le résultat est là aussi : les journalistes ont dû accepter d’abandonner, en janvier 2007, une partie de leurs droits concernant la vie du journal et finalement son indépendance.

Toutes ces opérations sont donc le symptôme d’un mal très profond et très français : tous les grands journaux sont passés sous le contrôle de groupes industriels dont la presse n’est pas le métier. C’est ainsi que de Martin Bouygues à Arnaud Lagardère en passant par Serge Dassault, un « cercle de la raison » s’autodélimite pour mieux produire une « pensée unique ». Que tous ces patrons soient par ailleurs les amis, les intimes et même les « frères » de Nicolas Sarkozy n’est évidemment pas un hasard. Et c’est un vrai chantier qu’ouvre le travail de Laurent Mauduit : celui de la reconstruction du pluralisme et de l’indépendance de la presse dans une République où pourrait s’épanouir un vrai service public généraliste de l’information d’où serait exclu le conflit d’intérêts. Ce vaste chantier est celui d’une réinvention de la démocratie.


 
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