Vous avez annoncé cette année des résultats exceptionnels : hausse des ventes et abonnements de 4 %, un bénéfice net de 4,9 millions d’euros. Comment expliquez-vous cette insolente santé financière ?
Et ça dure depuis plus de trois décennies ! Avec même des années encore meilleures. Cela tient au fait que le journal se vend bien : 52 000 abonnements et 400 000 exemplaires en moyenne, chaque semaine, en kiosque ; et au fait que l’on dépense moins que ce que l’on gagne ! Chez nous, pas de voitures de fonction, pas de secrétariat pour chaque rédacteur en chef, pas de dépenses inconsidérées, pas de frais extravagants, pas de publicité à l’extérieur - notre meilleure publicité étant le journal lui-même. Au-delà des pratiques de bonne gestion, le journal est bien sûr le premier facteur de réussite, c’est une institution. Des lecteurs peuvent disparaître, se détacher, il y en a d’autres qui viennent ou qui reviennent. Depuis 34 ans que je suis au Canard, j’ai toujours connu le journal avec un réservoir de lecteurs, qui s’agrandit de temps en temps quand on attire l’attention sur nous. Il nous est arrivé de tirer jusqu’à un million d’exemplaires dans les grandes périodes, lors de certaines affaires.
Chaque semaine, nous faisons en sorte de créer un besoin. C’est un journal de complément ou de supplément. Nos lecteurs sont supposés lire un quotidien, un hebdomadaire, écouter la radio, regarder la télévision. Le Canard vient en plus. Il doit donc créer la surprise dans un contexte où nous ne subissons aucune pression de l’extérieur, parce qu’il n’y a pas de publicité, ni complaisance politique du fait de notre indépendance.
Combien Le Canard a-t-il de journalistes, de pigistes, d’informateurs extérieurs ?
En politique-enquête, nous sommes douze permanents, avec des pigistes à Paris ou en province. Puis viennent les chroniqueurs, les rédacteurs des billets d’humeur, les secrétaires de rédaction, les dessinateurs - que l’on considère comme des journalistes. L’essentiel du journal est quand même réalisé par les salariés permanents qui ont sorti la plupart des grandes affaires de ces trois dernières décennies. L’exemple des faux électeurs de la mairie du Ve arrondissement de Paris est révélateur de notre façon de travailler. Notre informateur évoque - mais sans preuve - 3 000 ou 4 000 faux électeurs. Nous avons demandé à un journaliste d’aller à la mairie du Ve, ce qui est légal, et de sortir la liste des électeurs pour la vérifier. Le travail a duré trois mois et a permis de révéler 800 faux électeurs avec des faits très drôles : des appartements occupés par 15 personnes, un immeuble quasiment vide avec 45 faux électeurs... Nous avons publié cette enquête. Il n’y a eu aucune demande de droit de réponse, aucun procès, ni même de menaces de procès. A la suite d’une plainte déposée par une association contre la mairie, les gendarmes se sont lancés dans une investigation de trois ans qui a révélé 3 500 faux électeurs. Eh bien, ce travail d’enquête, nous pouvons le faire parce que nous sommes au Canard.
Ce qui veut dire qu’on vous apporte l’information ?
Non. Ça aussi, c’est un mythe. On ne peut pas publier la plus belle des informations sur un simple coup de téléphone. Un haut fonctionnaire peut nous prévenir, mais nous nous mettons au travail. On ne publie pas la première information mais celle qui résulte d’un travail d’investigation. Un courrier peut nous aider, nous fournir une piste, mais c’est le travail des journalistes qui prime. Le Monde ou Libération reçoivent aussi ce type de courrier. Des gens attirent notre attention sur des faits bizarres, mais ce n’est pas forcément « l’affaire », que ce soit celle des plombiers de la DST, des impôts de Chaban, de Giscard, de Calvet ou d’autres... Ici même, dans ces bureaux, des types ont posé des micros. C’est un membre de la DST qui m’a fourni l’information parce qu’il trouvait inadmissible qu’on recherche nos informateurs en nous faisant passer pour des espions de l’Est !
Le Canard a-t-il retrouvé une prospérité durable à partir du moment où il a effectué sa grande mutation, de journal d’opinion à journal d’information dédié à l’enquête, en passant de la satire à l’information ?
Oui, dans les années 60, avec l’arrivée de De Gaulle, la guerre d’Algérie, le putsch d’Alger, Le Canard a pris des positions critiques très hostiles. Le journal s’est développé grâce à la recherche de l’information et au journalisme d’enquête. L’équipe de rédaction s’est étoffée. Mais n’oubliez pas le côté satirique, polémique, avec des dessins qui représentent parfois plus qu’un article. Cette part d’information accentue la richesse du journal. Si le journal était uniquement satirique, je crois qu’il remporterait aussi du succès, mais pas de même ampleur. On achète le journal pour le tout et parce que l’on espère y trouver des informations nouvelles dans le style du Canard.
Prenez le mariage de la fille de Bernard Arnault. Le Canard le traite d’une façon informative, polémique et satirique, en développant le côté indécent de ce mariage, avec la présence de ministres. Et vous avez Paris Match qui en fait sa une et 20 pages sur l’événement. Toute la différence est là : d’un côté une presse qui fait de l’esbroufe sur ce mariage et qui présente en photos tous ces « people » - libre à eux ; et de l’autre, nous : deux colonnes avec cette chute « Mariage ruineux, mariage heureux » ! C’est le mélange des deux genres, à la fois la satire et l’investigation, qui font le succès du Canard.
Vous êtes tout de même reconnu comme le journal qui sort des affaires, comme « le garde-fou de la République » .
Il y a un journalisme que j’appelle « de magnétophone », qui consiste à se limiter à des interviews, un journalisme de présentation où l’on met en musique des infos, à la radio, à la télévision, dans la presse écrite. Il y a un journalisme de commentaire qui s’appuie sur les sondages et qui ne fatigue pas trop certains confrères : le sondage devient une source d’information, alors qu’il ne s’agit que d’une approximation, ou mieux, d’une tendance. Enfin, il y a le journalisme d’enquête qui, en lui-même, est un pléonasme.
S’il n’y a pas d’information, il n’y a pas de réflexion sur l’information, pas d’expression de qualité du politique, de l’industriel, du journaliste ou de tout autre. De quoi la satire se nourrit-elle ? D’une information poussée à son extrême. Si vous n’avez pas d’information, vous ne pouvez qu’ironiser sur celle des autres. On peut le faire avec talent comme dans Charlie ou autre, mais il manque l’à-côté. Franchement, quand L’Express, Le Nouvel Observateur, le Figaro, Libération ou Le Monde publient des choses, c’est excellent pour tout le monde. Quand nous sommes seuls à parler d’une affaire, ce n’est pas terrible. Quand des affaires sortent, que plusieurs journaux suivent et que chacun apporte sa pierre, c’est beaucoup d’émulation et un enrichissement pour la presse.
Je ne prétends pas pour autant que nous sommes les meilleurs. Depuis quelques années, d’autres journalistes font un travail honorable. Mais peu dans la presse écrite. Cela est inquiétant. Les nouveaux propriétaires de journaux préfèrent des rédactions complaisantes. Il est vrai aussi que lorsque vous regardez les deux plus grands journaux de France, ceux de TF1 et de France 2, ça n’incite pas à s’informer. Alors que l’important dans notre profession est de radiographier la société, de dire aux gens ce qu’on ne veut pas qu’ils sachent, ce qu’on leur cache ou qu’on veut leur cacher, de dire enfin aux gens ce qu’ils doivent savoir. Après, ils réfléchissent. Ou pas...
Comment éviter d’être instrumentalisé ?
Si l’on ne sort pas ce que l’on sait et que l’on peut prouver, on ne mérite pas d’être tenus pour des journalistes. Il peut y avoir des tentatives d’instrumentalisation. Nous nous appuyons sur ce qui existe et nous le vérifions. Un exemple : à l’université d’été du parti de Bayrou, de Robien arrive en Falcon. Il a beau faire partie du gouvernement, il n’a pas à utiliser les moyens de transport liés à sa fonction pour se rendre à une réunion de son parti. Nous avons publié dix lignes dans le journal. Il est évident que l’information nous a été donnée par l’entourage de Bayrou. Mais on a vérifié. Dans ce cas, est-ce que nous sommes instrumentalisés ? Dans le cas de Baudis, nous avons beaucoup critiqué les journaux qui se sont emballés. C’était malsain. L’histoire de l’hôtel de passe et de la lettre d’Alègre que livre Karl Zéro, qui la repasse au Monde qui publie un article...
Le Canard est-il toujours radicalement de gauche, anticlérical et antimilitariste ?
Radicalement... à sa façon. Le Canard a une sensibilité de gauche qui est nette, qui est critique sur les ventes d’armes, sur l’armée, sur les guerres. Nous avons pris position contre la guerre en Irak, ce qui n’est pas le cas de certains de nos confrères. Anticlérical ? Oui. Mais pas comme quand j’étais gosse et que je croassais dès que je voyais une soutane. Et puis, il faut l’occasion. On n’a pas loupé Benoît XVI sur l’Opus Dei. Mais aujourd’hui, l’Eglise et les partis démocrates-chrétiens ont moins de poids.
Connaissez-vous votre lectorat, sa composition sociale, professionnelle et politique ? Est-il de gauche ou de droite ?
Nous avons un lectorat qui va de l’immigré intéressé par la politique jusqu’à l’agrégé et l’homme politique. Le Canard enchaîné est un journal populaire, lu par des gens très différents. On a dit, par le passé, que le lectorat du Canard ne se composait que d’enseignants. C’est faux. Quand on explique que Philippe Séguin vient de donner une bonne leçon au gouvernement sur la gestion de la Sécurité sociale, cela intéresse tout le monde, et pas seulement les employés de la Sécu ou les enseignants.
Charlie Hebdo représente-t-il un concurrent sérieux au Canard ?
Non. Charlie Hebdo publie peu d’informations. Il est davantage sur un registre polémique. La démarche de Charlie consiste à cultiver le côté vengeur. Sa vocation n’est pas de sortir des affaires mais d’ironiser sur les informations des autres.

Revue Médias















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