Comment vous informez-vous ?
Je lis plus que je ne regarde la télé. Lire m’emmène dans un autre monde, et surtout, m’empêche de parler. Chaque fois que je vais dans un aéroport, j’achète plein de livres. Et puis, mon éditeur m’en envoie. Le dernier c’était Houellebecque, que j’ai trouvé superbe. Le prix Goncourt m’a un peu déçu. J’ai lu aussi le « Dictionnaire » de Charles Dantzig. Chez moi, je laisse des livres un peu partout, ce qui fait que je peux en lire trois à la fois.
Et la presse ?
Je la cantonne au temps passé dans les avions parce que, la lisant, on ne peut pas s’empêcher de s’inquiéter du sort de l’humanité. Chaque fois on s’identifie, on se dit : ça pourrait arriver à mes amis, à ma famille, et c’est assez déprimant. Du coup, je lis de moins en moins les journaux, à part, bien sûr, la page spectacles. Je commence par la fin. Je lis Le Figaro, j’aime bien Le Monde, de temps en temps Le Parisien, et quand je suis à l’étranger, le Corriere, la Repubblica.
Vous écoutez la radio ?
Seulement TSF, la radio jazz.
Pas Radio Classique ou France Musique ?
Non, plutôt du jazz, ça me fait du bien. Professionnellement, je baigne dans le lyrique et le classique, alors pour moi, le seul moyen de ne pas travailler, c’est de mettre du jazz. Si j’écoute du classique, mon oreille reste en alerte, et je ne peux pas me concentrer sur autre chose. J’aime aussi le silence.
Et la télévision ?
Peu. A tel point qu’invité dernièrement pour la promotion de mon dernier CD, j’ai dû regarder les émissions avant de m’y rendre car je ne les connaissais pas. Et puis, si je veux vraiment voir un film, je prends un DVD.
Il paraît qu’avant un récital, vous allez volontiers au cinéma ?
Le cinéma, j’adore ça car c’est le seul endroit où la voix se repose. Quand on écoute de la musique, quand on lit, les cordes vocales travaillent quand même. C’est instinctif. Au cinéma, ce n’est pas le cas.
Et Internet, vous surfez ?
Non. C’est le domaine réservé de ma femme. C’est amusant cinq minutes, mais finalement, je trouve qu’on y perd un temps fou.
Vous avez un blog ?
Oui, les gens m’écrivent, et je leur réponds. Honnêtement, ça m’ennuie, mais je suis obligé de le faire. Je reçois plusieurs centaines de lettres par semaine, des gens qui me demandent des photos, d’autres qui me sollicitent pour se faire réparer les dents, pour acheter un chien d’aveugle, ou sauver des chevaux aux Etats-Unis, des choses insensées. J’ai un secrétariat, mais je signe moi-même les photos. Je ne peux pas lire toutes les lettres, j’essaie de les parcourir.
Pourquoi est-ce « obligé » ?
Je crois qu’il faut soigner son public. Et puis, ce n’est pas vraiment un effort, parce que j’aime les gens. Ils le savent, c’est pourquoi à la fin de mes spectacles, il y a un monde fou. Quand je vais voir ceux de certains de mes collègues, à la fin il n’y a personne, je me dis que c’est bizarre. Quand on a su que j’étais un peu malade, j’ai reçu une tonne de courrier, des gens qui s’inquiétaient, qui se demandaient ce qui se passait. C’est émouvant ces personnes qui vous disent : « Surtout reposez-vous Roberto, on est avec vous, on vous attend, on vous aime, prenez soin de vous, si vous avez besoin d’infirmière... »
Votre sœur vous sert d’assistante ?
Oui, mais elle est davantage qu’une secrétaire. Elle fait tout, elle paie mes factures d’électricité, elle s’occupe de ma fille, de la promo. C’est elle aussi qui est en contact avec Universal ; elle joue le rôle de filtre, et si quelqu’un veut me contacter, il doit passer par elle.
Vous travaillez également avec vos frères ?
Oui, mes deux frères. Ils font tout, lumière, décors... Nous travaillons ensemble.
Vous avez fondé votre propre société de production ?
Oui, avec Levon Sayan. Aujourd’hui, il est difficile de monter un spectacle de qualité. Cette société, le fait de pouvoir y travailler en harmonie, en confiance, nous permet des représentations de haut niveau pour un coût moins élevé qu’ailleurs.
Travailler en famille, cela vous rassure ?
J’ai toujours quelqu’un de ma famille avec moi. Quand on est arrivés de Sicile, on n’avait pas d’amis français. Nos amis c’était les cumbare, ce qui veut dire en sicilien, les parrains et les marraines, la famille au sens large.
Votre famille vous protège de la presse ?
Elle ne cherche pas à me protéger. Ma sœur me facilite la vie, c’est tout. Pour le bon fonctionnement de ma carrière. Comme ma femme a le même métier que le mien, elle ne peut pas non plus s’occuper de l’à-côté.
Elle travaille également en famille ?
Elle a formé son propre clan. Sa cousine s’occupe d’elle, voyage avec elle. Elle a son propre secrétaire, un jeune Roumain qui était un de nos fans ; il travaille depuis dix ans avec nous.
Vous chantez moins qu’avant en couple.
C’est le répertoire qui veut ça. Angela est prudente. Moi, j’ai fait des incursions dans un répertoire un peu plus lourd, qu’elle ne veut pas aborder pour le moment, comme Aïda, Othello, Manon Lescaut ou le Trouvère. Mais elle va faire ses débuts dans La Tosca, et on pourra peut-être se retrouver dans ce type de rôles. Et puis, on jongle avec les plannings pour essayer de ne pas être séparés plus de deux semaines de suite.
Comment réagissez-vous aux critiques ?
A une époque, elles me détruisaient. Alors j’ai décidé de ne plus les lire. Cela a duré cinq ans. Maintenant au contraire, elles me rendent plus fort. Elles me font évoluer. Et puis, j’ai réussi à garder une certaine distance.
Il y a quand même des choses qui vous blessent ?
Bien sûr, quand on a fait un bon boulot, et qu’un critique, juste pour se faire remarquer, le démolit en cinq minutes, c’est énervant. Mais curieusement, j’ai de moins en moins de mauvaises critiques. Cela m’inquiète un peu d’ailleurs.
Sérieusement ?
Oui, parce que j’ai remarqué que lorsque les critiques sont unanimes, cela veut dire que votre carrière se termine. Avec Luis Mariano, j’ai fait l’unanimité, et ça m’a troublé.
Certains ont quand même été très sévères sur le fait que vous chantiez du « populaire ».
Pas si j’en juge par le courrier que je reçois. Les gens d’opéra et les mélomanes m’ont félicité parce que je passais dans les médias, et que je pouvais les représenter. Personne ne doute de mon amour de l’opéra.
« Lorsque les critiques sont unanimes, cela veut dire que votre carrière se termine. »
Vous pensez que cela élargit votre public ?
Oui, parmi ceux qui m’ont vu au Palais des Congrès, certains viendront à l’opéra. Et puis mes ventes classiques ont incroyablement augmenté. C’est un autre public qui a acheté mes disques. En trois mois, ça a triplé. Gramophone ressort tout mon catalogue. Le phénomène Mariano a indiscutablement déclenché quelque chose, y compris au niveau des tournées.
Qu’est-ce qui vous a motivé ?
Tout ce que je fais, je le fais par passion. J’ai voulu rendre hommage à Mariano, j’avais une dette envers lui.
La presse insiste souvent sur vos origines sociales.
Mon enfance modeste, c’était la période la plus heureuse de ma vie. J’étais riche de sensations, d’espoirs, de rêves. La vraie richesse, ce sont les rapports humains, les sentiments entre nous, les rêves.
Vous incarnez la réussite sociale.
Si je peux donner envie à des gamins de se lancer dans la chanson, l’opéra, je serais heureux. C’est grâce à la musique que j’ai pu m’en sortir, grâce à la passion, au travail, à l’envie de faire quelque chose. Sans envie, on reste planté là.
Vous vous sentez concerné par ce qui s’est passé dans les banlieues ?
Bien sûr, j’ai encore des contacts là-bas. Mes copains, ces fameux « grands frères » d’aujourd’hui, ils ont mon âge. Malgré tout, notre banlieue à nous était différente. Elle ressemblait à un petit village. Quand on était gamins, on avait un code d’honneur : on ne demandait jamais l’aumône. On était fiers et on se débrouillait tout seuls. Aujourd’hui, avec ce phénomène incroyable de la consommation de marques, tout a changé. Déjà à l’école, les enfants réclament des marques, un MP3, une Game Boy. C’est dur, pour les parents de milieu modeste, de les contenter. Et cela crée un malaise. Il faudrait tenter de donner de vraies envies à ces gosses, un espoir, un rêve...
Vous vous engagez en ce sens ?
Non, ce n’est pas mon métier. Un artiste est là pour apaiser, pour faire oublier les problèmes. Je suis toujours déçu quand je vois des artistes s’occuper de politique et s’engager. Honnêtement, ça me choque. Je trouve ça un peu ridicule... et beaucoup s’en servent pour leur promo.
Qu’avez-vous pensé de la façon dont les médias ont présenté cette crise ?
Je me méfie des médias. Certains disaient qu’à Marseille, les gens étaient mieux intégrés parce qu’il n’y a pas eu de voitures brûlées. Je vais vous donner la véritable raison : à Marseille, il y a de vrais caïds, de vrais mafieux qui ont dit : « Pas de bordel ici, sinon les flics vont arriver et on va se faire alpaguer. » Méfions-nous de ces banlieues trop calmes. A Clichy-sous-Bois, il n’y a pas de gros caïds ni de gros méchants.
Et les médias ont bien rendu compte de tout ça ?
Non, je ne crois pas. Ils ont besoin de vendre et ils font du sensationnel.
Vous faites attention à votre image ?
J’ai compris une chose : plus on essaie de travailler son image, plus elle devient lourde à porter. Je reste moi-même, c’est beaucoup plus simple. Mon image, c’est celle que j’ai dans la vie de tous les jours. Quand les gens me rencontrent dans la rue, ils ont vraiment l’impression de voir le même homme que celui qu’ils ont vu à la télévision. D’ailleurs tous les gens qui m’ont connu le disent : « C’est curieux, Roberto n’a pas changé. »
On a beaucoup parlé de surmédiatisation à votre propos...
Citez-moi un chanteur d’opéra surmédiatisé. Ça n’existe pas. Aujourd’hui, quand vous ouvrez les journaux, vous voyez des pages entières consacrées à des acteurs, des sportifs, des politiques. Parce qu’on le croit réservé à une élite, on pense que l’opéra est un milieu fermé. Et dès qu’un chanteur commence à faire un peu de publicité, ce sont les passionnés eux-mêmes qui crient au scandale, alors qu’ils devraient être contents. Le plus médiatisé d’entre nous a été Luciano Pavarotti, et à mon avis il ne l’était pas encore assez.
« Plus on essaie de travailler son image, plus elle devient lourde à porter. »
Vous trouvez que les médias n’accordent pas assez de place à l’opéra, à la musique classique ?
Vous pouvez répondre à ma place : citez-moi cinq chanteurs d’opéra.
Vous vous sentez plus Italien ou plus Français ?
Je n’y pense pas. Ma femme est roumaine, j’habite en Suisse. Jusqu’à 18 ans, je me sentais Italien, parce que je n’avais pas de papiers français. Peu à peu, je me suis aperçu que lorsque je rentrais en Italie, j’étais parfois décalé. Toute mon éducation, mes souvenirs d’enfance - et c’est ça qui fait mes racines - sont français.
Deux livres viennent de sortir sur la dictature des metteurs en scène, accusés d’être plus soucieux d’effets, de choquer les gens, que de mettre en valeur les chanteurs d’opéra, qu’en pensez-vous ?
Je connais peu de vrais metteurs en scène. Pour faire ce métier à l’opéra, il faut avoir une certaine connaissance du théâtre, de la tradition, de la musique, de la psychologie des chanteurs. Ce n’est pas donné à tout le monde...
Que pensez-vous de la polémique autour de Don Giovanni [1] ?
Honnêtement, je m’en fous. Pour moi, c’est écrire pour rien. Regardez le DVD de Cyrano : c’est le meilleur produit de tous ! Mais il ne figurait même pas dans les nominés des Victoires de la Musique. Pourquoi ? Parce que cela dérange certains. C’est un scandale.
Vous avez des regrets ?
Non.
Des rêves ?
Plein. Mais je les garde pour moi. Les rêves, on les raconte seulement quand on les a réalisés.
Répondre à une interview, c’est une obligation ?
Non, c’est aussi apprendre à se connaître soi-même. Ça me sert. Pour mes interprétations, je pioche dans tout, dans chaque instant de ma vie.

Revue Médias















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