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Décryptage

Etiqueté "ringard", Duteil se rebiffe

par Guy-Pierre Bennet

Sept ans de silence, un nouvel album, un spectacle à Paris, une tournée. Yves Duteil est sur le devant de la scène musicale française. Chaleureusement accueilli par le public, mais beaucoup moins par les médias qui, depuis plus de trente ans, entretiennent avec lui des rapports ambigus. Explications...

Votre nouveau disque a-t-il reçu l’accueil dont vous aviez rêvé  ?

Je suis très heureux de ce travail. C’est une évolution artistique personnelle qui se traduit tant musicalement que dans l’écriture et la technique d’enregistrement. Cet album est l’aboutissement réussi d’une collaboration avec des artistes différents de ce que je suis, et l’implication très forte d’une équipe nouvelle. « (fr)agiles » est un jeu de mots : « agile » parce que ce disque est un long travail qui m’a permis de m’extraire de problèmes personnels et d’avancer en dépit des difficultés ; « fragile » parce qu’on est tous fragilisés par les épreuves. C’est cette fragilité qui nous rend plus sensibles au bonheur en nous montrant à quel point ce que nous possédons est précieux et combien on peut être démunis quand on le perd. Le public l’a compris.

Dernier disque : "(fr)agiles", avril 2008.
Dernier disque : "(fr)agiles", avril 2008.

Êtes-vous satisfait de la façon dont les médias ont accueilli votre travail ?

Je suis très satisfait de la façon dont ceux qui ont accueilli mon travail l’ont fait.

Pour être plus précis ?

Plusieurs mois après l’envoi du disque, lors des traditionnelles relances, nous avons reçu une quantité impressionnante de réponses du type « pas encore écouté », ou « hors format », ou pas de réponse du tout.

La critique n’a pas aimé ce Duteil nouvelle version ?

Un critique a parfaitement le droit d’aimer ou de ne pas aimer, mais à deux conditions : écouter le disque ou voir le spectacle afin de se faire une opinion et expliquer pourquoi, en fonction de ses goûts et de ses références, il aime ou n’aime pas ce qu’il a vu ou écouté. En ce qui me concerne, nombre de critiques n’ont rien à voir avec mon travail artistique, mais sont seulement le reflet d’humeurs personnelles dont je ne connais pas les mobiles.

Pour la sortie de votre album et votre spectacle au Dejazet, j’ai répertorié une centaine de papiers et vous avez été invité dans nombre d’émissions de télévision dites « grand public ». Vous pensez vraiment être ignoré par le système ?

Je ne suis pas « ignoré » par le système puisque je suis sur la scène musicale française. Mais je n’ai pas été invité dans « nombre d’émissions de télévision » : une fois sur TF1, France 2 et France 3. C’est tout. Quant à la « centaine de papiers », ils sont essentiellement le fait de la presse quotidienne régionale qui me soutient fidèlement. Alors que j’étais au Dejazet, à Paris, des gens dans la rue me disaient : « C’est dommage que vous ne chantiez plus... » Il y a donc un seuil d’information et de promotion en deçà duquel le public ne vous voit pas et ne vous entend pas.

Votre disque n’est donc pas passé inaperçu ?

C’est plus complexe que ça. L’album est sorti. Il a eu un bel accueil et... fin de promo ! Sauf sur Nostalgie, il n’y a eu aucune programmation radio. Or, le disque est le seul produit culturel qui ne peut s’acheter qu’après avoir été consommé. Pour savoir si une chanson vous plaît, il faut l’avoir écoutée. Pour un artiste, ne pas se faire entendre du public est une impasse. Idem pour la télé. L’émission « Ce soir ou jamais » de Frédéric Taddei, qui a véritablement ouvert une brèche, est passée la veille de ma première au Dejazet. Jusqu’alors, nous n’avions eu aucun article dans la presse nationale, aucune radio, et je n’avais été invité à aucune émission de télévision.

Comment expliquez-vous cette absence de programmation ?

Franchement, je ne sais pas ! Aujourd’hui, y a un grand décalage entre la dimension de la vitrine radio-télé et la production. En matière de programmation, plus les médias se sont multipliés, plus leur diversité s’est réduite en nombre d’artistes exposés et de titres diffusés. Les artistes et les chansons les plus programmés occupent une proportion majeure de la programmation et le reste de la création trouve refuge dans des festivals, des petites salles, des radios associatives locales. Un espace réduit fréquenté par un public restreint.

Cette sorte de silence autour de votre disque tient-il au disque lui-même ou à vous ?

Je n’en fais pas une affaire personnelle mais, quand ils sortent un nouvel album, les artistes de ma génération ne sont pas ignorés. Je suis bien forcé de m’interroger.

Photo : Eric Vernazobres
Photo : Eric Vernazobres

Comment se manifeste ce rejet ?

Il y a trois cas de figure. Le plus répandu est le silence pur et simple. Quoi que je fasse, je ne suis pas dans le tableau. Point. Le deuxième, c’est la chronique plus ou moins critique, émaillée des clichés habituels : « Chanteur de droite, institutionnel, mièvre, passéiste, lisse, naïf » et j’en passe. Certains journalistes reprennent ce que d’autres ont dit ou écrit, lesquels faisaient eux-mêmes référence à d’autres journalistes, et cela depuis des lustres. Puis vient le vraiment blessant, l’attaque insidieuse ou carrément frontale faite pour tuer. Cauet en direct qui fait rire son public : « Tiens, on va appeler Duteil, le ringard de service, pour lui demander si cette année, il a enfin pris la bonne résolution d’arrêter de chanter ! » Là, il m’appelle au téléphone et me pose sa question, voix sucrée : « Alors, Yves Duteil, vous avez pris de bonnes résolutions pour cette année ? » Ça fait évidemment rire tout le monde, sauf moi qui n’ai pas entendu ce qui s’est dit avant. Ou ce journaliste d’Inter qui commence son émission, un 24 juillet, en disant : « Jour maudit ! C’est l’anniversaire de Duteil ! » Et le pire, cet humoriste célèbre, respectable, ayant pourtant lui-même connu l’ostracisme, qui, sur l’antenne d’une radio nationale, dit : « Yves Duteil ?... Ah oui ! Le Marc Dutroux chantant de Jacques Chirac ! » Comment peut-on descendre aussi bas ? Ces gens savent-ils quelles blessures indélébiles ils infligent ?

« Défendre des causes minoritaires peut vite vous faire passer pour quelqu’un d’un peu chiant. »

On vous a beaucoup reproché votre amitié avec Jacques Chirac.

Je devrais en avoir honte ? Cela n’a rien à voir avec la politique. Je n’ai jamais eu de carte d’aucun parti et je suis maire sans étiquette de ma commune de Précy-sur-Marne. Si je me suis engagé derrière Jacques Chirac en 1995, c’était une question de personne. Si j’avais eu l’occasion de rencontrer François Mitterrand, peut-être aurais-je été séduit par l’homme et catalogué de gauche ! Mes convictions ne relèvent d’aucune idéologie ; elles sont le reflet d’idéaux humanistes et d’une volonté d’agir. Mais défendre des causes minoritaires peut vite vous faire passer pour quelqu’un d’un peu chiant. Il n’est quand même pas contre-nature d’affirmer sa solidarité avec ceux qui sont en difficulté ou de mettre sa notoriété au service des autres ! J’essaie de le faire avec humilité.

En 1995, vous avez été chargé, par Jacques Chirac, d’une mission pour promouvoir la chanson française. Cette fonction n’aurait-elle pas froissé quel-ques susceptibilités et provoqué de solides inimitiés ?

Au contraire ! J’ai conservé de cette période des amitiés durables et, depuis, je ressens le respect de mes pairs. Il faut tordre le cou à un certain nombre d’idées reçues. Bien avant 1995, en tant qu’auteur, compositeur et interprète, j’avais pris conscience de la gravité de la situation pour la chanson française. Noëlle, mon épouse, était déjà mon éditeur et la productrice de mes chansons. Ensemble, nous avions un regard panoramique sur le métier. J’ai écrit un rapport sur la chanson et ses difficultés, qui a été lu par Jacques Chirac. Il m’a alors chargé d’une mission de réflexion et d’action auprès du ministère de la Culture. On me demandait de mettre les mains dans le moteur, de trouver ce qui n’allait pas et d’essayer d’y remédier. Je n’avais aucun pouvoir, sinon celui d’essayer de convaincre les ministres, les sénateurs et les députés (lesquels avaient d’autres chats à fouetter !), qu’il était indispensable pour notre culture de considérer la chanson française comme un art à part entière. Un art mineur, peut-être, mais tendance mineur de fond ! Nous avons lutté afin d’obtenir pour la production francophone des quotas minimums de diffusion radio, mesure qui s’est révélée vitale. Il a aussi fallu infléchir la législation et faire voter l’arrêt de la concurrence déloyale qui opposait grandes surfaces et disquaires. Grâce à l’aide de Renaud et l’un de ses amis sénateur, l’amendement est passé à une voix près. Mon travail a consisté à rassembler l’ensemble de la profession pour parler d’une seule voix face aux pouvoirs publics. C’est tout. Ceux qui m’accusent d’opportunisme admettront qu’en la matière, on peut quand même trouver mieux !

Qu’est-ce qu’on vous fait payer ?

Je n’en sais rien. Bien avant cette mission, les médias du type Libé ou Télérama me considéraient déjà comme quantité négligeable. Je n’ai pourtant, en trente ans de carrière, rencontré qu’un seul journaliste de ces deux titres. Cela ne les a pas empêchés de déverser sur moi des tombereaux de poncifs et de fausses informations. Récemment, on m’a rapporté une citation : « Sous “Le petit pont de bois”, beaucoup d’eau a passé, mais peu d’encre... » Celui qui a écrit cela fait référence à une chanson de 1977 ! Sur trente années de chansons, ce journaliste zappe « Dreyfus (1) », « La Tibétaine », « La langue de chez nous », « Pour les enfants du monde entier » et, aujourd’hui, « Si j’étais ton chemin ». Comment ses lecteurs pourraient-ils accéder à ces titres s’il ne les informe pas ?

Est-ce que les médias ne se vengent pas de ce qu’ils n’ont pas subodoré, anticipé, les succès populaires, non attendus à l’époque, de vos chansons ?

Ça, c’est plus plausible. Je n’ai été ni fabriqué ni révélé par les médias. Cela dit, si l’on se replace dans le contexte de l’époque, ils n’étaient pas seuls responsables. Ma première maison de disques ne croyait pas du tout à l’album « Tarentelle », ni à « La langue de chez nous ». Comment voulez-vous que les médias s’intéressent à un artiste que son producteur lui-même ne soutient pas ? Pourtant il y a eu des signes. Le concert du Théâtre de la Ville en 1977 et celui du Théâtre des Champs-Élysées en 1978 ont été de véritables événements publics, précédés et suivis de ventes de disques records.

Mais l’hallali a sonné en 1988, à la suite du fameux sondage RTL-Canal + où, à la surprise générale, « Prendre un enfant » a été plébiscitée par le public comme étant la « chanson du siècle ». Or, elle n’avait pas été sélectionnée par Canal pour figurer parmi les cent titres proposés aux suffrages du public. Pourtant, nous avions déjà vendu plus d’un million d’exemplaires du disque ! Devant le refus de Canal d’intégrer cette chanson dans la sélection, Monique Le Marcis, directrice de la programmation de RTL, a menacé de retirer le partenariat de RTL. Je ne savais évidemment rien de tout ça lorsque je suis arrivé à cette fameuse soirée de gala à l’Olympia. L’un des cauchemars de ma vie. J’ai vite compris que, pour Canal, ce verdict populaire était la cata du siècle...

« Comment voulez-vous que les médias s’intéressent à un artiste que son producteur lui-même ne soutient pas ? »

À cette époque, vous étiez pourtant régulièrement invité dans leurs émissions ?

Exact. Mais plus du tout après ce fameux sondage. J’ai été remplacé par une marionnette. J’ai récemment vu un extrait des « Guignols de l’info » de 2006, époque où je m’étais engagé publiquement pour la révision du procès Seznec. Dans cette séquence, je chantais et j’étais interrompu par un juge qui me disait : « Bon, on a compris, merci Monsieur Duteil et bonsoir. » « Je » n’entendais pas et le juge récidivait : « D’accord, Yves, on va même réviser le procès Landru si vous voulez », et, comme « je » continuais à chanter, exaspéré, il « me » balance : « Ta gueule ! » Voilà, c’est exactement ce qu’on m’a dit à l’époque : ferme ta gueule, on n’a pas besoin de toi.

C’est important de rétablir la vérité par rapport à l’image ou à la caricature ? Important, mais difficile. Vous êtes le plus mal placé pour le faire. Mais le seul capable de l’imposer. C’est si sournois, si puissant... Je suis d’un naturel discret, pas de ceux par qui le scandale arrive. Pour les médias, je ne suis pas un bon client. Aujourd’hui, on scénarise la personne pour en faire une image publique. Moi, je n’en ai pas. Nous vivons dans un monde brutal, où la tendresse n’a pas bonne presse. Je ne crois pas qu’il faille céder à la violence pour prétendre lutter contre elle. J’essaie de mettre un peu d’amour là où il n’y en a pas assez. Est-ce naïf ? Idéaliste ? Peut-être.

Aujourd’hui, pour intéresser les médias, ne faut-il pas être un peu plus « drug, sex and rock and roll » que vous ne l’êtes ?

Je n’ai jamais prétendu être une rock star ! À mes débuts, à la fin des années 1970, je projetais, sans en avoir véritablement conscience, l’image d’un jeune homme tranquille, qui chantait et disait simplement des choses simples. Cette image plaisait visiblement au public. J’avais alors 27-28 ans. Aujourd’hui, j’en ai bientôt 60 et la vie, comme à bien d’autres, ne m’a pas réservé que des cadeaux ! Chacun peut revendiquer sa propre maturité. Je me sens en perpétuelle évolution, mais renvoyé sans cesse à des références anciennes ou déformées. Au temps de « Tarentelle », on me reprochait de ne pas prendre en compte la cruauté du monde et les malheurs des hommes. Maintenant, c’est l’inverse. Julien Clerc, Maxime Leforestier ou Francis Cabrel évoluent sur le plan musical et sur celui des textes, mais restent dans la lignée de ce qu’ils ressentent, de ce qu’ils sont et de ce qu’ils ont à dire. C’est très bien. Moi, j’agace par principe, et l’on n’essaie même pas d’expliquer pourquoi ! Me concernant, il y a arrêt sur image ! Récemment, Véronique Sanson était l’invitée de Ruquier qui, d’entrée, lui dit : « Vous avez fait une chanson avec votre ami Duteil. Vous savez, je fais partie de ceux qui le défendent. » Et Véronique de s’étonner : « Le défendre ? Il est coupable de quoi ? » Et elle rappelle gentiment que je suis un auteur, un compositeur, un chanteur qu’elle considère comme talentueux... Merci Véro !

Les émissions de télévision du type « On n’est pas couché » sont-elles importantes pour un artiste ?

Encore faut-il y survivre... Ce sont les nouveaux jeux du cirque. D’un côté, les fauves, installés dans leur élément, et, de l’autre, les invités, des gladiateurs qui entrent dans l’arène. Devant l’écran, les téléspectateurs regardent qui va manger l’autre. Cette télévision est le reflet de ce qu’est devenu l’air du temps. On a pris l’habitude d’y maltraiter les gens. Dans d’autres émissions, un assistant vous appelle pour faire la pré-interview qui sert à remplir une fiche pour le présentateur qui n’a ni écouté le disque ni assisté au spectacle. Plus tard, vous vous retrouvez sous un feu croisé de chroniqueurs plus ou moins malveillants. Il faut des nerfs d’acier pour résister à ce traitement qui n’a rien à voir avec le métier...

Vous n’avez quand même pas tous les médias contre vous !

Heureusement, des fidélités à toute épreuve subsistent ! Et puis, je parle peu de tout cela et le public pense sûrement que je me tiens en retrait des médias parce que mon rôle de maire prend toute la place.

On lèche, on lâche, on lynche... les légendaires trois « L » médiatiques...

En ce qui me concerne, le terme de « lynchage » est trop fort. Mais le silence le plus lourd est tombé au moment où nous avions le plus travaillé pour le vaincre. Il faut avoir la force de dépasser émotionnellement ce qu’on serait en droit de considérer comme une injustice. Ce qui nous a sauvés, Noëlle et moi, c’est de réagir en artisans. La récompense de notre pugnacité, le public nous la donne par la qualité de ses réactions sur notre blog et l’accueil que je reçois dans les concerts.

Où puisez-vous le courage de continuer ?

Vous croyez que l’idée de dire « à quoi bon » et de baisser les bras ne m’est pas venue ? Mais j’aime profondément ce métier. Je n’ai pas envie d’arrêter. Je n’ai pas un tempérament de victime ni une vocation de poète maudit. Ni amertume ni regret : je suis un homme libre, heureux dans ma vie personnelle, je continue à faire ce qui me passionne et je suis heureux sur scène. J’ai aujourd’hui le sentiment d’être à la fois dans la création et la réalisation. Cela me suffit amplement. Je suis fier de mes chansons.


 
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