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A contre-courant

Entretien avec Jacques Julliard :

Etre minoritaire en démocratie devient une sorte de faute

par Alain Barbanel et Daniel Constantin

Jacques Julliard, historien et chroniqueur au Nouvel Observateur, revient sur les procès faits aux médias après le référendum sur le traité constitutionnel européen.

Le Nouvel Obs et vous-même avez été parmi les premiers à prendre position pour le oui dans la dernière campagne sur la Constitution européenne. Comment cela a-t-il été décidé au sein du journal ?

Il n’y a pas eu de décision dictée par un comité central du journal, comme dans un parti politique, où l’on aurait voté pour le oui ou pour le non. Le journal a laissé s’exprimer des tempéraments, des positions personnelles... J’étais favorable au oui. C’était le cas de Jean Daniel, comme de Laurent Joffrin, qui s’est montré plus réservé que nous au départ, et nous mettait en garde contre l’arrogance, le sentiment d’avoir raison, mais qui, sur le fond, nous a rejoints très vite. Ce qui fait qu’au-delà des positions des individus, une véritable position du journal s’est exprimée. Elle n’était naturellement pas entière - il y a des collaborateurs du journal qui ont voté non -, mais il se trouve que ce n’étaient pas les éditorialistes. De sorte que le journal a donné l’impression d’avoir une position unanime, ce qui n’était pas tout à fait le cas. Je vous rappellerai, par ailleurs, que nous avons donné une grande place aux représentants du non - Fabius s’est exprimé trois fois chez nous pendant la campagne, ce qui est quand même beaucoup. Mais pour les gens, dans le journal nous étions tous pour le oui. Au point qu’on nous a demandé si nous n’allions pas reconnaître que nous nous étions trompés, comme s’il y avait adéquation nécessaire entre une certaine idée de la vérité et le résultat des urnes. Comme si être minoritaire en démocratie devenait une sorte de faute.

Comment, en tant que chroniqueur, avez-vous vécu cette campagne ?

Très différemment de toutes celles qui ont précédé. D’abord, parce que c’était la première fois qu’on me reprochait mes positions. Je veux dire par là que les lecteurs du journal ont toujours admis le fait que j’ai des positions, sans qu’elles soient nécessairement partagées par eux. Près du tiers de notre public vote à droite. Naturellement, Le Nouvel Observateur est un journal de gauche, qui pense à gauche, qui a toujours soutenu des positions de gauche, mais sans sectarisme et avec pas mal de divergences et de différences internes.

Personnellement, j’ai dû recevoir, par la poste ou sous forme de mails, un bon millier de réactions, ce qui est énorme. Vous savez, quand un article suscite une cinquantaine de lettres en temps normal, c’est déjà beaucoup. D’abord, une majorité de lettres hostiles, critiques, dures. Dans le genre : « Vous nous insultez, vous ne nous respectez pas, vous faites partie des élites », c’est-à-dire de quelque chose de très large regroupant tous les gens qui disposaient d’un moyen d’expression. Je crois que cela allait au-delà de la dimension financière, encore que certaines lettres me demandaient : « Qui te paie ? » Depuis que les mails ont remplacé les lettres, le tutoiement s’est substitué au vouvoiement, le ton est plus direct, il n’y a souvent plus de formules de politesse, vous êtes agressé avec une violence qui n’existait pas dans le passé. Une remarque à ce sujet : depuis de très nombreuses années, j’avais remarqué que l’insulte de gauche était sanglante, l’insulte de droite scatologique. L’insulte de gauche, c’est toujours plus ou moins : « Tu seras pendu avec les tripes du dernier capitaliste », et autres formules célèbres qui datent de 68. L’insulte de droite, c’est : « On te mettra le nez dans ton caca. » Presque deux étapes différentes dans le développement du nourrisson : le stade anal, le stade oral... Or, pour la première fois, j’ai reçu des lettres d’extrême gauche scatologiques ! Je n’y attache pas une importance considérable, je livre ça aux éventuelles réflexions des psychanalystes...

De quoi vous alerter sur les chances du non.

Effectivement. Je n’ai pas été surpris à l’excès par le succès du non, mais par le ton de la campagne. Je n’aurais jamais imaginé, je dois dire, qu’elle serait d’une telle violence. Je crois même avoir été un des rares journalistes dans la presse à dire au lendemain de la conférence de presse de Jacques Chirac, le 14 juillet 2004, qui annonçait ce référendum, qu’à sa place, je ne l’aurais pas fait. Non seulement parce qu’il y avait des inconnues - après tout, c’est la démocratie - mais parce que le risque d’amalgame était considérable, surtout compte tenu des délais. Quand De Gaulle faisait un référendum, il l’annonçait trois semaines avant. Quand Blair dissout, les élections ont lieu le mois suivant. Or là, pendant un an, il n’y a pas eu un incident de la vie politique qui ne se soit transformé en débat sur le oui ou sur le non. Au point que les gens ont fini par y projeter jusqu’à leur vie privée. Tout devenait prétexte à voter oui ou à voter non, et surtout non. Parce que le non est très naturellement un moyen d’exprimer un ressentiment que la vie politique ne permet pas. Il y a donc eu cette violence. Le débat sur l’Europe s’est transformé en un sujet de politique intérieure, ce qui a donné à la campagne un aspect proprement passionnel, irrationnel. Je crois que cela tient au sentiment d’exaspération des gens. Ils avaient l’impression de ne pas être entendus. Après trois échecs successifs (européennes, régionales et cantonales), Chirac donnait l’impression de n’en tenir aucun compte. Alors les gens ont eu le sentiment que les canaux traditionnels de la démocratie étaient obstrués. Ils se sont servis du référendum comme d’un plébiscite.

Pendant cette campagne, certains ont parlé d’arrogance à propos de la presse nationale, d’hégémonie des discours convenus, d’enrôlement des journalistes. Qu’en pensez-vous ?

Ce n’est pas nouveau. Depuis quelques années, c’est un petit jeu, en France, que de se plaindre aux quatre vents que l’on ne peut pas s’exprimer. L’idée même de pensée unique, lancée par des gens qui prétendaient critiquer cette pensée unique, est une contradiction dans les termes : s’il y a une pensée unique, les gens qui la critiquent ne devraient pas exister. Toutes les pétitions d’intellectuels commencent par « nous sommes prêts à braver la loi pour défendre nos convictions » - alors que personne ne songe à les mettre en prison. Il y a une sorte de posture post-soixante-huitarde qui relève de l’imposture. L’idée que la presse, la radio, les télévisions ne font entendre qu’un son de cloche n’est pas nouvelle. Ce qui a été beaucoup plus fort, c’est qu’il y a eu une mise en cause, non seulement des journaux, mais des éditorialistes qui, en principe, expriment des opinions individuelles. Il se trouve, c’est vrai, que la plupart des éditorialistes, en tout cas parmi les plus connus, étaient du même avis.

Peut-on, du coup, parler des élites contre le peuple ? Je ne le crois pas. Il me semble qu’il y avait d’un côté ceux qui raisonnaient prioritairement en termes de politique étrangère et, de l’autre, ceux qui réfléchissaient en termes de politique intérieure. Si je prends mon propre exemple, je comprends parfaitement les raisons de politique intérieure qui poussaient à voter non. J’ajouterai que mon premier réflexe a été de voter non : je me suis demandé si cette Constitution n’était pas médiocre et si, après Nice - une catastrophe - il fallait se contenter de quelque chose d’insatisfaisant. Et puis, le contexte politique - il y en a d’ailleurs une trace dans mes papiers -, m’a rapidement convaincu que l’enjeu était tel qu’il fallait passer sur certaines préventions, que c’était la capacité de la France d’avoir encore une influence en Europe et dans le monde qui était en question. La plupart des éditorialistes ont été sensibles, comme je l’ai été, au fait qu’un succès du non aboutirait à un affaiblissement considérable de la position de la France, ce qui n’est aujourd’hui nié par à peu près personne.

J’ai reçu des lettres qui disaient : « Peut-être avez-vous raison, mais ce n’est pas là l’essentiel. Pour nous, l’important, c’est le chômage, les délocalisations, la coupure entre les élites et le peuple... », des raisons de politique intérieure. Le clivage était là. Les éditorialistes, comme beaucoup de médias, pensaient qu’une autre Europe était un leurre, que construire une Europe différente était pratiquement impossible. Il y a eu un grand réalisme de la part des médias, et un extraordinaire idéalisme d’une partie de la population. Le non a eu le prestige de l’utopie.

Photos : Charles Duprat
Photos : Charles Duprat

« Je n’ai pas été surpris à l’excès par le succès du non, mais par le ton de la campagne. Je n’aurais jamais imaginé qu’elle serait d’une telle violence. »

Au lendemain du référendum, dans vos propres colonnes, un des dirigeants d’Attac a parlé de « claque médiatico-politique » dont il faudrait tirer les conséquences. Qu’en pensez-vous ?

La claque est évidente puisque tant de gens qui étaient des opinion makers ou qui passaient pour tels, ont été en quelque sorte désavoués par la majorité de l’opinion. En tirer les conséquences, soit ! Mais lesquelles ? Est-ce à dire qu’il faudrait désormais que nous ayons nos propres instituts de sondage et que la politique d’un journal soit déterminée par l’opinion qu’on sait ou qu’on suppose être celle de nos lecteurs ? Un journal n’est pas un simple miroir, une chambre d’échos. S’il n’a pas une capacité de propositions autonome, il devient très ennuyeux. Suivre la ligne majoritaire de son lectorat, c’est une démission. Nous savons très bien que la majorité peut se tromper. Si on avait suivi l’impératif majoritaire, il aurait fallu être vichyste en 1940, communiste en 1945, etc. Le rôle des médias est toujours double : à la fois faiseur et receveur d’opinion. L’opinion, c’est toujours une espèce de boîte noire où il y a, pour employer une distinction de Spinoza, l’opinion opinante - le plus souvent celle des leaders d’opinion -, et l’opinion opinée - l’état, à un moment donné, des sentiments des citoyens. Je crois que la démocratie repose sur une espèce de négociation permanente entre l’opinion déjà faite et l’opinion en train de se faire. Un directeur de journal, un éditorialiste exprime toujours plus ou moins l’opinion de ses lecteurs sinon il les perdrait à la longue. Mais, en même temps, il traduit sa propre personnalité, ses propres positions. Sans jouer sur les mots, c’est un médiateur. Cette fois, on a eu une épreuve dans tous les sens du terme, un décalage. Je ne sais pas si majoritairement, au Nouvel Obs, nos lecteurs ont voté non ou oui. Mais il est vrai que les mécontents étaient beaucoup plus nombreux que d’habitude.

On a beaucoup parlé de connivence entre médias et dirigeants, de décalage entre la sphère médiatique et les différentes catégories sociales et politiques du pays.

Sur la connivence, on a écrit beaucoup de bêtises. Les journalistes ne sont à la solde de personne. Il est paradoxal de faire cette critique à un moment où la presse française est beaucoup plus libre qu’elle ne le fut jamais dans le passé, vis-à-vis des pouvoirs politiques comme de l’argent. Il faut tout de même se rappeler ce qu’était la presse française dans l’entre-deux-guerres, la dépendance des journaux comme Le Temps à l’égard de puissances d’argent, ou parfois d’une puissance étrangère - L’Humanité a été financée pendant des années par l’URSS. La presse française a conquis son indépendance politique et une relative indépendance financière, même si elle dépend des capitaux privés. Mais je crois qu’elle n’a jamais été aussi libre.

Quant au décalage entre les médias et l’opinion de telle ou telle couche sociale, c’est un problème permanent. Il y a des moments où il devient insupportable. Pourquoi aujourd’hui ? En raison de la mondialisation, que je préférerais appeler d’ailleurs le capitalisme d’aujourd’hui. Le fossé entre ceux qui vivent dans l’espérance et ceux qui vivent dans la crainte est beaucoup plus grand qu’à d’autres périodes. Dans toutes les périodes de récession - et la France connaît une sorte de récession économique, politique, diplomatique, intellectuelle - les écarts se creusent. Voyez les fonctionnaires : on ne peut pas dire qu’ils souffrent, mais ils ont peur. Résultat : ils sont passés majoritairement au non. D’autres, comme les jeunes ou les personnes dans des situations fragiles, ont voté non par précaution. C’est ce qui a provoqué le basculement.

Mais encore une fois, la presse n’est pas plus corrompue que dans le passé. Elle l’est beaucoup moins ! Quelques journalistes se font inviter aux Baléares ou aux Iles Vierges. On les connaît. En dehors de ces cas, qui relèvent d’un laxisme que je condamne absolument, il n’est pas vrai que la presse soit vénale. Mais c’est vrai qu’elle est identifiée aux milieux qui ne sont pas menacés. En quoi d’ailleurs l’opinion se trompe : il n’y a rien de plus menacé qu’un journaliste aujourd’hui, même s’il est considéré comme étant de l’autre côté de la barrière.

« Faudrait-il que la politique d’un journal soit déterminée par l’opinion qu’on sait ou qu’on suppose être celle de nos lecteurs ? Suivre la ligne majoritaire de son lectorat, c’est une démission. »

Les médias vous semblent-ils souffrir d’un « déficit démocratique » comme on l’entend dire parfois ?

Déficit démocratique des médias, qu’est-ce à dire ? Est-ce que les médias sont pluralistes ? Est-ce qu’ils tiennent compte de l’opinion des autres, des autres opinions ? Beaucoup plus que dans le passé. Aujourd’hui, les pages lecteurs - qu’elles s’appellent « Libres opinions », « Rebonds », etc. - sont obligatoires dans les journaux, et parmi les plus lues. Ça n’a pas toujours été le cas. Au début de la IVe République, on avait des journaux de partis aux opinions uniques et tranchées. Il y avait Le Populaire, le journal de Léon Blum, L’Humanité, le journal du parti communiste, L’Aube, le journal du MRP de Bidault, L’Aurore, le journal de ce que l’on appellerait aujourd’hui la droite libérale...

Ces journaux étaient beaucoup plus unilatéraux qu’aujourd’hui, avec des publics bien plus homogènes. Le Nouvel Observateur, journal de gauche, a une part de son lectorat à droite. Qu’est-ce qui est perçu comme non démocratique dans les journaux ? Quelque chose de nouveau : le sentiment inédit que tout le monde n’a pas les mêmes droits. Pouvoir exprimer son opinion, jour après jour, semaine après semaine est un privilège. C’est ce privilège qui est mal supporté. Autrefois, on trouvait normal que certains expriment leur opinion et d’autres la reçoivent. Aujourd’hui, dans leurs lettres, des gens me reprochent de pouvoir m’exprimer et pas eux. Idée nouvelle, pour le coup, qui se traduit par les blogs, c’est-à-dire la prise de parole généralisée, dont mai 68 avait déjà donné un aperçu. Il y a dans la démocratie une volonté de débat qui est infinie et ressemble, aujourd’hui, à l’idéal de la tour de Babel. Les gens sont satisfaits quand il y a eu un « beau débat ». Ils n’exigent pas nécessairement de beaux résultats mais de beaux débats. Quand je faisais du syndicalisme, une grève réussie n’était déjà plus nécessairement une grève qui obtenait des résultats, mais une grève qui entraînait beaucoup de monde dans la rue. La performance l’emporte sur l’efficacité. Dans la démocratie actuelle - c’est une donnée que je ne critique pas mais dont je prends acte - il y a cette volonté de démocratie directe qui est très forte. Faire du bruit. Kouchner appelle ça « la loi du tapage ». Il faut faire du bruit et être entendu. La télévision a beaucoup aggravé le phénomène. La recherche de notoriété, et même simplement d’audience, est très importante. Les gens veulent être entendus. Ce qu’ils appellent le déficit démocratique, c’est l’idée que le journaliste possède un privilège par rapport à ses lecteurs. L’idée que tout le monde a le droit d’être journaliste est une idée aujourd’hui très répandue.


 
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