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Félins des banlieues

par Guy-Pierre Bennet

Nouvel art de se mouvoir, nouvelle façon de communiquer. Les déjà mythiques Yamakasi inspirent - forcément - des envolées...

Paris couronnée d’épines. Évry, Bobigny, Clichy, Saint-Denis, Sarcelles, Nanterre, La Défense, Super-Italie. Vivre là-dedans mon ami, bonjour ! C’est où la sortie ? Par le haut ? Évidemment. Par le haut...

Williams, Yann, Laurent, Châu. Membres fondateurs des Yamakasi. Profession de foi : Esprit Fort. Corps Fort. Homme Fort... Yamakasi. Mot tribal, barbare. Étincelle d’un langage vernaculaire pratiqué au fin fond du Zaïre. En 1997, ils n’étaient qu’entre quelques-uns et pas beaucoup à pratiquer l’Art du Déplacement. Et puis, médias tous azimuts. Télévision, cinéma, spectacles, démonstrations sur des parkings de supermarchés paumés aux lisières des cités-dortoirs, dans des lobbies d’hôtels cinq étoiles, sur la scène de Notre-Dame de Paris. Même à Fleury-Mérogis. Des milliers d’images, des centaines d’articles, des myriades d’analyses politico-sociales ont propulsé ces garçons dans la cour des célébrités. Du Japon aux États-Unis. De la Russie à l’Australie. Du Kazakhstan oriental à l’archipel des Tuamotu. Aujourd’hui ils sont des centaines. Des milliers. Peut-être plus. Hordes de Yamakasi multicolores. Blancs, blacks, jaunes, rebeus. Enfants de ces villes moitié béton, moitié bidon qui disent que la liberté c’est de ne vouloir défier personne, que soi-même. Qu’elle est dans le mouvement que l’on invente. Qu’elle est le geste. Un geste si absolument juste, précis, parfait, naturel, élégant, qu’on le croit facile, qu’il fait oublier la somme de pratique, de connaissance, d’intuition, de générosité dont il est le résultat.

Nouvel art de se mouvoir. Nouvelle façon de communiquer. «  Les corps se déplacent, créent une énergie et communiquent un langage. » Ils disent. Guerriers urbains. Corps forgés pour la casse. Yamakasi. La cité est leur West Side à eux. Banlieue Story. Ils détournent l’utilisation convenue des plaques de signalisation. Jouent à saute-mouton par-dessus les barrières. Glissent le long des murs et des rampes d’escalier. Rebondissent à pieds joints contre les palissades. S’enroulent autour des réverbères. S’agrippent aux cheminées, aux balustres, aux échafaudages. S’accrochent à tout ce qui dépasse. Oscillent suspendus aux rebords des gouttières. Courent comme des chats sur l’arête des toits. Rebondissent sur les grilles d’aération. S’accroupissent aux sommets des tours telles des sentinelles postées à la lisière du jour. Plongent sans parachute. Pourquoi ? Pour être libre. Pour être vivant. Pour aller cueillir la main de celui qui est resté en bas, scotché par ses semelles de plomb, le tirer de sa gangue, l’amener plus haut, là où le Ciel est plus près de nous, mon frère.

Fais-moi confiance. Cours. Saute. Grimpe. Accroche-toi. Recommence dix, cent, mille fois s’il le faut. Contrôle tes vertiges. Oublie les lois de la pesanteur. Y’a pas d’esprit de compétition. Pas de règles. Tu es face à toi, alors fais-toi confiance. Reste droit. Ta peur n’est pas ton ennemie. Tu peux, si tu veux. Je suis là pour t’aider. Pour t’apprendre. Un jour tu sauteras par-dessus la plus haute tour de ton quartier. Tu arrêteras une étoile filante. Tu t’y arrimeras et, de là, tu regarderas le monde en rigolant.

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photos : Christophe Zaragoza

 
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