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Décryptage

Entretien avec Dorothée Olliéric et Sara Daniel :

"Femmes et reporters de guerre en terre d’islam"

Discrimination positive ? Contrairement aux idées reçues, être femme et reporter de guerre même en terre d’islam peut parfois devenir un avantage. Regards croisés

Elles ont en commun d’avoir 37 ans, d’être reporters, d’avoir été envoyées spéciales lors de conflits et d’avoir suivi la récente actualité en terre d’islam. Dorothée Olliéric est allée plusieurs fois en Afghanistan et en Afrique pour France 2. Sara Daniel travaille au Nouvel Observateur et a notamment interviewé cet automne les islamistes de Falloujah qui revendiquent les enlèvements et les décapitations des otages.

Elles ne se connaissaient pas avant de se rencontrer pour Médias. Nous leur avons posé les mêmes questions sur leur métier dans ces guerres d’un nouveau type, sur le rôle des « fixeurs », auxiliaires de presse, sur leur statut de femmes-journalistes en terrain hostile.

photo : Anthony Rabisse
photo : Anthony Rabisse

Vous avez couvert et vous couvrez parfois encore des conflits d’une autre nature que ceux auxquels on était habitué, la plupart du temps, en terre d’islam. Avez-vous déjà eu le sentiment d’avoir été menacées en tant que femmes dans l’exercice de votre métier ?

-Dorothée Olliéric : Je n’ai jamais eu la sensation d’être une cible. Bien sûr, et surtout en Afghanistan où j’ai beaucoup travaillé, on est toujours à la merci du danger. Les bandits de grand chemin peuvent vous arrêter uniquement pour votre argent et là, on ne sait jamais comment cela peut se terminer. Mais la grande différence entre le moment où j’ai débuté, c’est-à-dire juste après la première guerre du Golfe et aujourd’hui, c’est l’impression que tout journaliste peut être désormais considéré comme un objet de pression. Au point que je ne sais plus s’il est possible de faire la différence entre le banditisme et la politique.

-Sara Daniel : C’est vrai, il fut un temps où la simple indication sur la voiture de « Presse » ou « TV » était assimilée à une neutralité. Une « Croix-Rouge de l’information ». Je crois qu’aujourd’hui c’est l’inverse, au point qu’il est préférable de se fondre dans la population et d’éviter d’apparaître différent.

Mais est-ce qu’être journaliste et femme n’est pas un statut lourd à porter, dans une civilisation d’hommes que vous allez interviewer et qui sont également des combattants idéologiques ?

-D.O. : C’est parfois l’inverse : il y a des situations où être une femme devient un avantage. Je me souviens d’être allée en 1996 en plein régime des talibans en Afghanistan réaliser une série de reportages qu’il m’aurait été impossible de terminer si je n’avais pas été une femme. J’ai pu rencontrer des Afghanes. Tout homme aurait été rejeté. Jamais un confrère masculin n’aurait pu aller là où j’ai pu pénétrer.

-S.D. : Aujourd’hui, un autre phénomène se produit. Nous sommes souvent obligées, pratiquement la plupart du temps, de porter un voile. Et le port de ce voile nous dédouane. Mes interlocuteurs ont l’impression que moi, Française, j’accepte une règle religieuse et que je me soumets à une coutume. Je les ai souvent sentis sensibles à cela. Ils m’ont manifesté un intérêt qui allait au-delà de la simple rencontre que j’avais sollicitée. Il m’est arrivé d’avoir des discussions à propos du port du voile en France et de la laïcité. Cet intérêt est d’ailleurs accru chez les plus religieux d’entre eux, y compris chez des salafistes rigoureux.

-D.O. : J’ai beaucoup travaillé en Afrique. Généralement, les Africains, quel que soit le pays, sont amusés qu’une femme fasse ce boulot. Ils sont plus conciliants, plus à même de vous écouter et parfois de vous aider, mais j’ai surtout le souvenir d’un incident où le fait d’être une journaliste m’a, je crois, sauvé la vie. C’était au Congo, à la sortie de Brazzaville. Nous sommes tombés sur un barrage de paramilitaires. Ils étaient comme fous : cocktail classique d’alcool et de drogue. J’ai voulu sortir pour discuter, je me suis retrouvée immobilisée, une kalachnikov pointée au milieu du front. Pendant quelques secondes, j’ai cru que c’était fini. Et plus rien. Il a hurlé « Va-t’en ! » A ma place, un homme serait mort. Je suis persuadée que ce type-là n’a pas voulu tuer une femme blanche.

Dorothée Olliéric
Dorothée Olliéric

« Nous allons vers une simplification absolue. Al-Jazira contre Fox News. »

Avez-vous déjà rencontré de semblables situations en terre d’islam ?

-S.D. : C’est tout à fait différent. Je parlais tout à l’heure de curiosité à notre égard, mais c’est parfois plus pervers. J’ai souvent deviné à travers les réactions de mes interlocuteurs que ma présence confortait une faiblesse supposée de l’Occident. Ce pays enverrait donc des femmes faire un travail à la place des hommes qui ne seraient pas assez courageux ? J’ai très souvent entendu cette réflexion : «  Si vous étiez convertie, vous ne seriez pas obligée de faire ce métier. Vous pourriez rester chez vous vous occuper de votre foyer. »

-D.O. : Il est parfois véritablement compliqué de faire comprendre que l’on peut être femme, mariée et mère de famille. Là, il y a comme un mur. Mais quand on débarque avec une équipe de télévision, c’est tout d’abord la fonction de journaliste qui est perçue, tout au moins jusqu’à présent.

La récente actualité et singulièrement celle d’Irak a fait apparaître les rôles d’auxiliaires locaux, les « fixeurs ». Tout d’abord que signifie ce mot ?

-D.O. : « Fixeur » vient de l’américain. Je pense que ce sont les télévisions là-bas qui ont inventé et le terme et la fonction. C’est une sorte de correspondant-interprète dans un pays où communiquer est difficile, et qui devient pratiquement un bras droit. On les rencontre un peu par hasard. Ce sont des adresses que l’on se donne, il y en a de bons et de mauvais. A Bagdad, nous avons le même depuis que Maryse Burgot l’a engagé il y a quelque temps. Nous avons continué à travailler avec lui, il était d’abord notre chauffeur, notre interprète, il s’est rapidement occupé de toute l’organisation et de l’infrastructure.

-S.D. : Pour moi, c’est différent. Notre rencontre s’est produite par hasard. Au début, il était chauffeur de taxi et me servait d’interprète. Il s’est intéressé peu à peu à ce que je faisais, m’a donné des conseils et nous sommes devenus sinon amis du moins très proches.

Est-ce lui qui vous a amenée cet automne dans Falloujah où vous avez rencontré les milices islamistes qui revendiquent les enlèvements et les décapitations d’otages ?

-S.D. : Bien sûr, sans lui je n’aurais rien pu faire. Tout simplement parce que, sans que je le veuille, il était devenu ma caution. C’est un homme très pieux et pour cela extrêmement reconnu et respecté. D’autre part, on ne peut ignorer quand on travaille en Irak l’importance des relations tribales. De fil en aiguille, nous sommes arrivés à avoir un contact avec un groupe qui acceptait de me recevoir. Lui et moi avons longuement hésité, puis nous avons décidé d’un commun accord d’y aller.

N’y a-t-il pas un risque d’être trahi, ne serait-ce que dans la traduction ou dans les renseignements fournis par ces « fixeurs » qui, en plus, vivent sur place.

-D.O. : C’est moins le risque d’être trahi que d’être sous influence, dominé, par ce genre de guide. Sans compter qu’il faut aujourd’hui, pour accepter ce travail, une grande résolution et de sérieuses motivations.

Par l’argent ?

-D.O. : Oui, mais pas seulement. Certes, on est obligé de négocier. Les télévisions américaines les paient plus cher, environ 200 dollars la journée. Nous, on négocie à 100 dollars. Français, donc moins riches ! Généralement, ils acceptent. Je crois que la majorité de ceux que j’ai connus sont intéressés de façon honnête et veulent surtout nous amener à une autre vision du pays que celle que l’on a habituellement.

-S.D. : Le statut social qu’ils peuvent acquérir contribue beaucoup à leur décision, surtout aujourd’hui en Irak. Mon « fixeur » voulait assurer un avenir à ses enfants. Tous pensent trouver une profession. Mais il ne faut pas se tromper, ils sont maintenant en danger dès lors qu’ils fréquentent des Occidentaux.

Sara Daniel
Sara Daniel

En peu d’années, comme reporter de guerre, qu’avez-vous ressenti comme évolution ?

-S.D. : La banalisation de notre métier. Nous sommes, nous journalistes, pris dans un conflit de civilisations. Nous ne sommes plus des témoins. On nous somme de nous engager dans un camp ou dans l’autre. Alliés ou ennemis.

-D.O. : Partir dans un pays comme l’Irak est une lourde décision pour une chaîne de télévision. Comment envoyer une équipe avec les risques que l’on connaît, et pour quel résultat ? Il faut savoir qu’aujourd’hui, sur place, réaliser un micro-trottoir relève de l’exploit. Filmer un fumeur de narguilé devient de l’héroïsme. Et quel est véritablement l’intérêt d’un tel travail ? En fait, on en vient à se demander si nous pouvons encore exercer notre métier.

-S.D. : Revenons sur ce conflit de civilisations. Pour résumer, nous allons vers une simplification absolue. Al-Jazira contre Fox News. Et, de plus en plus, l’impossibilité d’y introduire les hésitations, les interrogations, la subtilité que demande un reportage.

-D.O. : Quand les lignes de front disparaissent, comme c’est le cas dans ces guerres qui éclatent maintenant, donner une information claire devient plus difficile. Les journalistes sont utilisés comme d’autres armes de guerre. En quelques années, on est passé de « on vous veut, pour pouvoir témoigner » à « on vous veut, mais sous contrôle », - comme ces fameux « embedded » des convois militaires américains - puis à « on ne vous veut plus, laissez-nous faire notre boulot entre nous ».

- S.D. : L’autre risque, c’est de considérer le prix d’un homme pour sa seule valeur marchande.

Sara Daniel, quand vous êtes allée interviewer les combattants de Falloujah, avez-vous pensé à ce qui pouvait advenir et à cette « valeur marchande » que vous représentiez ?

-S.D. : Bien sûr. Les approches ont été très compliquées et très longues. Et je ne sais toujours pas pourquoi ils m’ont acceptée. Je pense que la réputation et l’importance de mon « fixeur » ont dû jouer pour beaucoup. Ils ont fini par nous dire oui un quart d’heure avant que l’on ne rebrousse chemin. Nous avons décidé ensemble, lui et moi, d’y aller. J’ai eu peur avant, pendant et surtout après.

-D.O. : La gestion de la peur a toujours existé, mais cela devient de plus en plus compliqué. On peut accepter de partir pour faire son travail, mais quand tout travail devient aléatoire, pourquoi partir ?


 
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