Qui est la personne âgée ? Comment vit-elle ? Quelle est sa place dans la collectivité ? À travers une analyse de discours d’un échantillon de la presse territoriale française en 2007 et 2008 [1], nous nous intéressons aux représentations de la personne vieillissante. Si l’on peut décomposer cette population en trois classes d’âge (les plus de 60 ans, les plus de 75 ans et les plus de 85 ans), les articles traitent plus particulièrement des seniors à partir de 70 ans.
Nous nous situons donc dans le domaine de la communication publique, définie par Pierre Zémor comme « la communication formelle qui tend à l’échange et au partage d’information d’utilité publique, ainsi qu’au maintien du lien social, et dont la responsabilité incombe à des institutions publiques [2] ».
La personne âgée est au cœur d’un discours qui mêle dépendance, soin, prise en charge mais aussi autonomie, service au quotidien, qualité et cadre de vie. Aux problématiques et aux difficultés du grand âge s’ajoutent de nouvelles préoccupations : la valorisation d’initiatives en faveur du bien-être du senior résident, la participation du senior citoyen, la cohésion intergénérationnelle...
Éléments de définition
Selon Serge Moscovici : « Toute représentation est composée de figures et d’expressions socialisées. Conjointement, une représentation sociale est organisation d’images et de langage car elle découpe et symbolise actes et situations qui sont ou nous deviennent communs [3]. » La représentation sociale est bipolaire. Elle peut s’envisager sur un mode passif et sur un mode actif.
Le premier confère une dimension de reflet, qui est ici appréhendé en tant que « manifesté » : « En ce sens on se réfère souvent à la représentation (image) de l’espace, de la ville (...). » Le second façonne la représentation à travers les interactions sociales du monde extérieur. Elle est alors interrogée « dans sa manifestation ». Il ne s’agit pas d’un simple remodelage mais d’une « (...) reconstruction du donné dans le contexte des valeurs, des notions et des règles dont il devient désormais solidaire ». La représentation s’inscrit dans un rapport symbolique. « C’est pourquoi [elle] parle autant qu’elle montre, communique autant qu’elle exprime. »
La dichotomie ainsi avancée permet de saisir les deux aspects constitutifs de la représentation, schématisés de la manière suivante : représentation = figure/signification, où la figure est « le pôle passif de l’empreinte de l’objet » et la signification, « le pôle actif du choix du sujet ». Le mode dit passif reste un moyen fécond de dévoiler les apparences en interrogeant les « photographies », les « images », les « discours » véhiculés.
Nous proposons ici d’étudier les figures de la représentation plus que les communications sociales, qui renvoient à « un échange grâce auquel expériences et théories se modifient qualitativement dans leur portée comme dans leur contenu ». Ainsi avons-nous choisi de nous intéresser aux seniors comme éléments de médiatisation. Cinq caractéristiques principales se dessinent à la lecture des magazines de la presse territoriale.
« Le senior représenté est majoritairement un retraité accompagné. »
Des retraités accompagnés
Premier aspect : le senior représenté est majoritairement un retraité accompagné. Les seniors présentés comme tels ont généralement atteint l’âge de la retraite. Ils ne font plus partie de la population dite active. Les photographies sont de ce point de vue explicites, le senior fait penser à une personne de plus de 70 ans, rarement seule. Elle est accompagnée d’autres aînés ou de personnes un peu plus jeunes, membres d’une profession de soin, d’aide ou de services qui lui apportent un soutien. Elle est aussi entourée par des juniors, ce qui renvoie à une forme idéale du lien intergénérationnel, à l’harmonie de la jeunesse et de la vieillesse. Pas d’isolement donc, puisqu’il est combattu.
Le temps de l’anticipation
Deuxième dimension notable, vieillir, c’est - paradoxalement - anticiper. Ce qui pourrait nuire à l’autonomie et devenir un facteur de dépendance doit être identifié. Tout est à considérer dans un souci d’information et de prévention. Pour autant, la capacité d’autonomie s’acquiert aussi avant la vieillesse et dépend d’un ensemble de facteurs : les problèmes de santé auxquels la personne a été confrontée, les conditions matérielles dans lesquelles elle a vécu, la nature des relations familiales et l’univers socioculturel dans lequel elle a évolué.
Bien-fondé du mieux-vivre
Les seniors doivent rester en bonne santé, tel est le corollaire de l’autonomie. S’ils ne le sont pas, tout doit être mis en œuvre pour améliorer leur état ou, à défaut, leur environnement de vie ou de fin de vie. C’est donc de façon factuelle et matérielle que la question de la prise en charge est évoquée. Face aux difficultés rencontrées par les personnes ou les familles, il s’agit d’affirmer que des solutions sont apportées. De façon générale, la thématique de la prise en charge médicale
« La maladie d’Alzheimer est fréquemment citée. »
vient se substituer à celle de la souffrance du senior vieillissant.
Ce choix d’information pourrait faire oublier le dynamisme des personnes âgées qui sont capables de développer des ressources personnelles d’adaptation, de garder discernement et capacité d’initiative. Dans un souci et une obligation d’accompagnement des changements et de maintien de l’équilibre des liens sociaux, la collectivité montre qu’elle répond à une nécessité, qu’elle offre les moyens d’une prise en compte et qu’elle contribue à la cohésion sociale. Il s’agit aussi de convaincre du bien-fondé de ses décisions et de faire-valoir des actions qui poursuivent un même objectif : maintenir la personne âgée autonome le plus longtemps possible. Elles déploient les services adéquats : transports, résidences, hébergements temporaires ou permanents, structures d’accueil, ateliers de prévention, etc. Les journaux traduisent une forme d’idéal du bien vieillir en montrant les seniors bien insérés dans les projets des collectivités.
Des activités stéréotypées
Le quatrième point concerne l’insertion sociale des seniors. La retraite est associée au temps libre, donc au bénévolat et aux jeux pratiqués au sein de clubs qui, en dehors des traditionnels concours de belote, peuvent former aux nouvelles technologies. Les seniors sont donc occupés. Leur quotidien est ponctué par un certain nombre d’activités sur mesure, y compris celles proposées par des ateliers de stimulation de la mémoire ou de renforcement de l’équilibre. Mais activités ne veut pas dire initiatives. Cette représentation ne reflète pas la réalité et cantonne la personne âgée. Le senior citoyen peut aussi être associé à une dynamique mémorielle lorsqu’il est, par exemple, sollicité comme témoin de l’histoire du quartier ou des évolutions de la ville. Vivant au présent, il intéresse aussi pour son passé, mais qu’en est-il de son avenir ?
L’opportunité d’emplois qualifiés
Une population vieillissante appelle de nouveaux professionnels. C’est le cinquième trait saillant de notre analyse. Si les personnes âgées représentent un coût pour la société, l’accompagnement du vieillissement est créateur d’emplois. Cette dimension est souvent citée, détaillée et valorisée par la presse territoriale, tant du point de vue des formations, des dispositions réglementaires que des métiers de services (auxiliaires de vie, accueillants familiaux, aides à domicile...). Les articles soulignent la nécessité d’un accompagnement adapté et qualifié. Le recours au témoignage de professionnels est fréquent. Le regard ainsi porté est bienveillant et chaleureux. Il humanise le propos.
Triptyque de la solidarité
Le tableau suivant propose une synthèse du discours sur la solidarité à l’égard des personnes âgées, autour de trois principes récurrents dans la presse territoriale : l’autonomie, la proximité et le confort [4]. Ces principes véhiculent des enjeux, puisque vieillir suscite la résolution de problèmes. Il est intéressant de noter que si les difficultés liées à la dépendance, la solitude et la pauvreté sont ici associées à la vieillesse, elles n’en demeurent pas moins transgénérationnelles. Le grand âge nous tend aussi un miroir de la société.
« L’information d’utilité publique gagnerait à être moins fonctionnelle. »
Au-delà du fonctionnel
Le vieillissement apparaît dans la presse territoriale comme un défi. Mais ce que celui-ci recouvre est rarement analysé, débattu ou mis en perspective. Bien souvent, la capacité et la volonté d’initiatives des seniors sont diluées dans une mosaïque d’activités présentées comme spécifiques. Les difficultés physiques, morales et psychologiques sont abordées indirectement, en termes de subventions, d’investissements, et de financements chiffrés. Ces éléments essentiels viennent certes renforcer la protection sociale.
Cependant, mieux informer sur ce qui se joue aux différents âges de la vieillesse, tant pour la personne concernée que pour son entourage, permet aussi de rendre compte des réalités plurielles du vivre ensemble, au-delà de la seule dialectique souffrance-protection. L’information d’utilité publique gagnerait à être moins fonctionnelle. Interroger, expliquer les problèmes liés à l’âge servirait la présentation des actions de la collectivité. Ce serait aussi réaffirmer le droit et la dignité d’exister en mortel.

Revue Médias















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