Le journalisme, une vocation ?
J’ai su très tôt, vers 13 ou 14 ans, que je voulais être journaliste. Un peu par esprit de défiance envers l’école, où l’on m’avait déconseillé cette profession « bouchée ». Cela m’a beaucoup stimulée... Plus sérieusement, je suis issue d’une famille de résistants en Allemagne du côté de ma mère, qui a payé le prix de son opposition au national-socialisme. Je ne pouvais pas en parler en France ; c’était inaudible. C’est sûrement de là que vient mon attachement à la nuance, ma volonté de dépasser les clichés.
C’est pourtant un des défauts le plus reprochés aux journalistes : le manque de nuances...
Mes héros n’étaient ni Claude François ni Johnny Hallyday, mais plutôt Golda Meir, Simone Veil, Nelson Mandela. J’étais une adolescente concernée par la marche du monde, incrédule face à la barbarie. Je cherchais déjà à comprendre ce qui peut déclencher des comportements extrêmes et inhumains.
Ce penchant aurait aussi bien pu vous conduire vers une carrière politique.
Je n’en ai pas eu le courage. Trop violent.
Vous avez obtenu le prix Albert Londres en 1994 pour « Rachida, lettres d’Algérie ». Qu’est-ce que ça a changé pour vous ?
Le regard des autres, principalement. J’aurais voulu continuer, mais les circonstances ont fait que cela n’a pas été possible. J’ai eu un enfant ; son papa voyageait beaucoup, c’est assez naturellement que j’ai pensé à devenir plus sédentaire pour le voir grandir...
Vous avez regretté, à propos du couple Marie Drucker-François Baroin, que ce soit elle qui démissionne.
C’eût été un coup politique de génie, et un geste élégant de la part de François Baroin s’il avait renoncé à ses cinq semaines au ministère de l’Intérieur pour laisser Marie Drucker couvrir la campagne. Il aurait fait preuve d’un certain panache !
Pour Béatrice Schönberg, la situation était différente ?
Elle a subi la pression des syndicats, très forte à France 2.
Vous avez interviewé de nombreux patrons de médias, notamment lors de votre émission « À juste titre ». Une rencontre vous a marquée ?
Philippe Val, au lendemain de la relaxe de Charlie Hebdo dans l’affaire des caricatures. Il était libéré. C’était le triomphe des idées.
La liberté d’expression n’est pas négociable ?
Non. Elle est le seul paravent que nous ayons aujourd’hui contre les excès. Quand je vois les Guignols, je suis très heureuse de travailler sur Canal. Quelle liberté ! Où peut-on être libre encore de cette manière ? Quand la liberté d’expression fait défaut, les gestes les plus élémentaires, comme lire un journal, perdent leur sens.
C’est en raison de votre attachement à la liberté d’expression que vous avez quitté M6 ?
J’ai pris la relève de Patrick de Carolis sur « Zone interdite » sans me poser de question. Emmanuel Chain est arrivé à la direction de l’information et a voulu faire de cette émission de société une autre version de « Capital ». L’approche marketing du magazine m’a gênée.
Vous avez regretté votre décision ?
J’aurais peut-être pu faire les choses de manière moins brutale. Je voulais redevenir maître de mon destin, j’avais le sentiment qu’il m’échappait. Par ailleurs, je commençais à intéresser la presse people, et je ne pouvais pas le contrôler. Je sentais que j’allais m’éloigner de ce qui m’avait animée. Je ne voulais pas devenir une poupée de la télé.
Vous aimeriez travailler avec Schneidermann, sur son émission « Arrêt sur images » ?
Pas plus que ça. Sa démarche est intéressante, mais il a choisi l’angle de la contestation systématique. Or, je suis devenue réaliste. Je connais les contingences des uns et des autres. La critique, la vigilance sont importantes, mais ce n’est pas nécessairement un rôle que j’ai envie d’endosser.
Vous avez un modèle en journalisme ?
Yves Courrières, par exemple. Cette génération de vieux messieurs exquis qui vous racontent des histoires extraordinaires sur un temps qui n’existe plus. Un journalisme où l’écrit primait, où l’on était capable de vous emmener dans une histoire. Je pense à Capa aussi. Ou à l’agence Magnum. À une certaine idée de parcourir le monde...
Cela vous manque ?
Beaucoup. Je ressens toujours une frustration quand il se passe un événement important et que je n’y suis pas. J’aime l’histoire en direct. J’ai assisté à la chute du Mur de Berlin, et vécu les premiers jours de l’après-Ceaucescu. J’ai vu, en Roumanie, comment on peut briser jusqu’à toute idée de dignité. Les gens marchaient dans la rue en regardant leurs chaussures, le dos courbé, parce qu’un regard pouvait être un acte subversif.
Vous vous regardez, parfois, à la télé ?
Oui, bien sûr, mais d’un point de vue de téléspectateur. Ce n’est pas un moment agréable. Je vois tout ce que j’aurais pu mieux faire, la réplique que je n’ai pas trouvée au bon moment. Se regarder n’est pas dans ma culture familiale. Personne chez moi ne me regarde à l’antenne. Il n’y a pas dans mon entourage direct d’aficionados de Florence Dauchez. En fait, on n’en parle jamais.
Si vous aviez un plan de carrière, dans dix ans, vous seriez à la tête de TF1 ?
Je ne suis pas une bonne gestionnaire. Je n’aime pas assez les chiffres ni d’ailleurs aucune des contingences liées à cet exercice. L’une des saveurs de ce métier, c’est de pouvoir l’exercer très longtemps. Quand je vois Henri Amouroux qui continue de trotter, toujours aussi vif... Ou Blondin qui a suivi le Tour de France jusqu’à la dernière minute, ivre mort à toutes les étapes : je me dis que la passion vous porte si les jambes font défaut.
Lorsque j’étais au Figaro, le soir, les bouteilles de whisky sortaient des tiroirs. Les journalistes fumaient des cigares, buvaient généreusement. C’est un esprit que j’ai adoré, parce que j’aime les individualités. Peut-être y a-t-il aujourd’hui moins de tempéraments forts.
« Le système est injuste : à 30 ans, on n’est pas vraiment au point. On triche discrètement, on manque d’expérience. »
Vous pensez qu’une femme peut rester longtemps à la télévision ?
Le jeunisme sévit en France mais dans des proportions moindres chez nos voisins. Alors, hommes, femmes, le défi des journalistes, c’est de durer. Le système est injuste, car on sait bien qu’à 30 ans, on n’est pas vraiment au point. On triche discrètement, on manque d’expérience. Peu à peu, on capitalise, on devient plus précis, plus fin, plus pertinent. Quand on l’écoute, on ne se pose pas la question de l’âge d’Anne Sinclair. Quant à Arlette Chabot, j’en suis fan et je me fous de son âge. Cette cruauté à l’égard des femmes existe dans le journalisme comme partout ailleurs. Si on s’amuse, c’est supportable.

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