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Vie publique

Dossier : Silence ! On bronze...

Journaux et toros : Folie d’été au sud

par Yves Harté

Même en France, la couverture des corridas n’échappe plus à la télé ni à l’Internet.

Chaque été, avec la régularité qui sied aux ruminants, les toros de combat pointent leurs cornes dans les colonnes des journaux. Il est même étonnant de constater combien ils s’accordent avec les jours qui rallongent, les premières asperges, les chaleurs de Pentecôte ; comment ils atteignent leur apogée dans la lourde et orageuse chaleur des 15 août d’Aquitaine ; disparaissent progressivement dès que l’automne s’annonce, quand la « Feria des Vendanges » de Nîmes rappelle les vérités de la terre et la récolte du raisin.

On aurait tort de croire à l’effet de mode. Les corridas, leurs comptes rendus, et donc l’abondante évocation taurine dans les journaux des régions concernées (c’est-à-dire sur les terres qui vont des rivages atlantiques au delta du Rhône, au sud d’une ligne continue de Bordeaux à Marseille), se sont imposés dans des circonstances parfois pittoresques bien avant la Première Guerre mondiale. On sait d’ailleurs trop peu que l’un des plus célèbres chroniqueurs taurins fut Théophile Gautier. Fort de ses voyages en Espagne, il s’imposa comme envoyé spécial du Temps, quand Cuchares, seule grande gloire depuis la mort de Montes, fut engagé à Bayonne pour ce dimanche historique du 21 août 1853, date de la première corrida moderne donnée en France. Cela eut pour effet d’énerver prodigieusement Alexandre Dumas qui vitupéra : « Gautier prétend connaître l’Espagne mieux que les Espagnols. » Jalousies ibériques sur fond de corridas, qui ont préfiguré d’autres duels d’auteurs. Sans se référer à d’aussi prestigieuses signatures, on assista très tôt à l’éclosion d’une littérature journalistique particulière, et même d’un style qui a épousé à la fois très étroitement le champ sémantique de la presse (diatribe, opinion et pamphlet) et les modes d’écriture de ce temps-là (emphase, romantisme).

Les journaux quotidiens, y compris en province, étant plus nombreux qu’aujourd’hui, ne pouvaient abandonner une once de terrain à leurs concurrents. On parlerait maintenant de bataille d’audimat. Cela eut pour conséquence de multiplier les experts ; ce qui valait pour la corrida valait également pour l’opéra, le ballet, le « bel canto » et les soirées mondaines. Mais ce qui est stupéfiant est également le nombre de feuilles tauromachiques : deux à Bordeaux au début du siècle (dont Le Sportman gazette du Toro-Sport qui fait cohabiter nouvelles d’automobiles et nouvelles d’arènes), une à Toulouse, Le Toril, une à Marseille, Corrida et bientôt une autre à Nîmes, Biou y Toros, qui reste la doyenne de tous les titres taurins, Espagne comprise. Pour remplir ces pages : des passionnés, nullement journalistes mais lettrés en col cassé, canne à pommeau, moustaches conquérantes. Ils se targuent d’une connaissance approximative de la langue castillane, de quelques certitudes sur la façon de présenter une « muleta » à un toro, d’un brin de plume caustique, tout ceci accommodé à la sauce cartésienne. Naturellement, ils profitent des mois d’été pour se déplacer. Au début du XXe siècle, le voyage à Séville ou le départ vers Madrid, sans être impossibles, demeurent réservés aux plus fortunés d’entre eux. Reste une exception culturelle française en matière de voir et d’écrire la tauromachie qui n’a pas tout à fait disparu.

Premier constat. La langue taurine ne recule devant aucune hyperbole, se jette sur l’image ampoulée avec la même frénésie qu’un touriste sur une fausse affiche de Carmen, utilise une traduction approximative ; bref, elle a construit un métalangage couramment utilisé dans les journaux du cru en juillet ou en août, et qui, par extension, permet d’affirmer qu’un facteur fête sa « despedida » alors qu’il part calmement en retraite.

Deuxième observation. Afin de paraître plus castillans, les journalistes taurins s’affublent d’un pseudonyme à consonance ibérique comme les chroniqueurs espagnols l’avaient fait en s’inspirant des surnoms attribués aux toreros. Ainsi, des Auguste Laffront (L’Equipe) deviennent des « Paco Tolosa », Marcelle Cantier (Biou y Toros) se change en « Miqueleta ». Il y a des « Don Pepe » et des « Tio Pepe », des « Aguilita » (Petit aigle) et des « Aviador » (Aviateur) et même récemment, un « Monosabio » littéralement « Singe Savant ».

C’est dans cette confusion que s’apostrophent avec une violence insoupçonnable les chroniqueurs des années 20. L’histoire a retenu la haine que se vouaient à Bordeaux « Don Severo » en fait Marcel Grand, de La Petite Gironde, et Jean Cistac de La Rainais, « Juan Leal » de son nom de plume, chroniqueur à La France de Bordeaux. On n’aurait pu imaginer deux hommes aussi opposés. Le premier grand et jovial, directement issu de ce Bordeaux gouailleur des immigrés landais, l’autre, ancien lieutenant de cavalerie, sec, ne perdant pas un pouce de sa petite taille.

Photo : Michel Dieuzaide
Photo : Michel Dieuzaide

Ils avaient été amis autrefois, puis fâchés, officiellement pour un désaccord sur Juan Belmonte, en fait pour une obscure raison de préséance un jour qu’un éleveur andalou les avait invités en sa propriété. Ils en vinrent même à se défier en duel, l’un voulant le pistolet, l’autre le sabre, et il fallut que les directions des deux titres s’en mêlent pour que le combat soit annulé.

Demeure depuis une littérature incompréhensible le reste de l’année, convenant parfaitement au rythme de l’été, mystérieuse au profane et donc parfaitement exotique. Il arrive encore de lire sous la plume de quelque tardif littérateur, toujours sous l’influence de cette écriture d’un autre âge, des phrases admirables, comme : « le maestro mania avec autorité la serge de la senestre ». Traduction : « le torero a bien toréé de la main gauche ».

Pour être franc, ce genre de perle devient de plus en plus rare. En moins de trente ans, la presse taurine a subi une révolution. Les chaînes de télévision privées se sont ruées vers un spectacle populaire en Espagne, mais encore à l’abri des folies financières du football, et vers une passion locale en France, une « niche » selon l’expression consacrée, qui, à elle seule, a engrangé les abonnements. Les années 80 furent celles de l’émergence des spectacles télévisés sur Via Digital au sud des Pyrénées et Canal Plus au Nord, grandement aidée par l’apparition d’un torero adulé, Paco Ojeda.

Ajoutons chez nous l’intarissable bagout et la force de conviction de Simon Casas, directeur des arènes de Nîmes de l’ère Bousquet. Il n’en fallait pas davantage pour que la télévision s’installe dans le « callejon », y impose ses lois, rende désuets les baronnets des cahiers à spirales et leurs commodes convictions. Avec Simon Casas et Canal Plus, apparaissent les professionnels de l’arène reconvertis en consultants, bien plus crédibles mais surtout bien plus pédagogiques. Même phénomène en Espagne. Les chaînes privées s’arrachent les exclusivités en fonction de leur audience régionale, d’Andalucia TV à Canal Sur.

Autre détail d’importance : les toreros ayant rapidement compris ce qui était en jeu, les contrats deviennent différents selon que la corrida sera télévisée ou pas, en direct ou non. Un après-midi de triomphe télévisé quintuple les effets et multiplie les engagements. Mais que dire d’un désastre... Pour être plus forts, les ennemis d’hier, Via Digital et Canal Plus Espagne, se sont associés autour d’une structure commune, Sogecable, qui assure 55 retransmissions d’avril à septembre. Aujourd’hui, une corrida se négocie en moyenne 100 000 euros lors de la feria la plus importante, celle de Madrid - retransmise comme celle de Séville dans son intégralité -, ce qui est encore juteux pour les deux parties quand on sait qu’un rendez-vous de ce genre assure une audience du niveau d’un match de la Liga.

Mais ce qui demeure aujourd’hui imbattable, incomparable et incroyable est l’événement Pampelune. Tout a commencé par un drame. Le 13 juillet 1995, un jeune Américain de Boston, Matthew Peter Tassio décide de courir l’encierro. Il a 22 ans, un polo rouge et un bermuda. Il croit que c’est un jeu. Il trébuche devant un toro roux de Torrestrella qui lui plante la corne dans le ventre. Il meurt avant son arrivée à l’hôpital. L’année suivante, au lieu de la seule télévision espagnole qui du 7 au 14 juillet, assurait déjà une audience record de 5 millions de téléspectateurs à 7h45, heure du croissant et du « cafe con leche », débarquent trois « networks » américains dont CNN Sports. « Fight and blood ». Les mânes d’Hemingway sont convoqués. Depuis, il n’y a plus de morts, mais une inflation de commentaires. 97 chaînes, asiatiques, canadiennes, US bien sûr, et même suédoises ou finlandaises, retransmettent la totalité ou des extraits des trois minutes de courses des jeunes « mozos » dans les vieilles rues de Pampelune, que regardent en direct plus de cent millions de passionnés. La France n’a pas réussi à y insérer une caméra. Ce n’est pas faute d’en avoir eu l’occasion. Canal Plus s’était vu offrir en 1998, pour la somme dérisoire de 160 000 francs (24 000 euros), de diffuser l’encierro. La direction avait préféré les dessins animés des matins de juillet.

Dommage car depuis 1985, de Jean-Louis Burgat à Carole Solive et l’agence Capa, la chaîne faisait œuvre de découvreur, et retransmettait du 25 juin au 15 août huit corridas des plus grandes ferias de France et d’Espagne. L’arrivée de Jean-Marie Messier à la tête de la holding à laquelle la chaîne appartenait sonna le glas. On prétexta que le budget de fonctionnement (4 millions de francs) était dispendieux, ce qui laisse rêveur quand on connaît la suite de l’aventure J2M. Il semble plus probable que l’intervention d’une associée américaine jugeant le spectacle barbare a provoqué l’arrêt provisoire des étés taurins qui, timidement, redémarrent cette année avec deux retransmissions en différé.

Et la presse écrite alors ? Comment n’a-t-elle pas été submergée ? Très curieusement, elle a profité de cette avalanche d’images pour faire sa mue et considérer ces mois de lumières avec moins de romantisme et davantage de rigueur. Ce qui frappe, c’est la continuité affirmée des quotidiens du Sud à maintenir leurs rubriques taurines après la disparition de leurs chroniqueurs tutélaires et à choisir des correspondants. Sud-Ouest qui couvre la région où se donnent le plus de spectacles en France dans le triangle Bordeaux, Bayonne, Toulouse, assure le compte rendu de 135 courses, de la modeste novillada sans picador à la corrida de feria, orgueil du maire et de son président du comité des fêtes. Vincent Bourg, « Zocato », a pu succéder à Georges Dubos, l’un des critiques les plus imposants du XXe siècle. Il en est de même à La Dépêche du Midi où un journaliste, Patrick Louis, a pris le relais d’André Poublanc, tandis que Midi Libre consacre l’essentiel de ses efforts à la couverture de la Feria de Nîmes, mais sait profiter de l’expérience de tous les anciens toreros qui ont émergé en trente ans.

De ce point de vue, la presse nationale n’est pas en reste. Au Monde, le Bayonnais Francis Marmande a succédé au Bordelais Jean Lacouture. A Libération, le Nîmois Jacques Durand donne chaque semaine de l’été, pour les éditions au sud de la Loire, une élégante chronique à l’humour teinté de nostalgie. A Paris Match, l’Arlésien Patrick Forestier creuse le sillon du Languedocien Jean Cau. Comment ne pas être étonné de voir la maison d’édition « Verdier », dont les préoccupations sont très éloignées du « campo » andalou, confier à Jean-Michel Mariou une collection de textes remarquables consacrés à l’art tauromachique ?

Comment ne pas relever que, suivant les mythiques Cahiers de la Corrida, naissent régulièrement - mais surtout perdurent - des revues telles que Terres Taurines d’André Viard. Et surtout, comment ne pas s’intéresser aux sites spécialisés sur le Net qui ont poussé en quatre ans ? Ils proposent ce dont rêve tout aficionado dans son salon : proférer SA vérité à la face du monde. Inutile de les nommer tous. Ils sont à l’image foutraque de ce nouveau monde avec ses illuminés, ses prophètes, ses chapelles et ses contrevérités. Mais en Espagne, trois au moins sont incontournables, 6Toros6, Portal Taurino et Mundotoro qui donne en direct le compte rendu de tous les principaux spectacles. La France possède avec Corridas.net un remarquable rendez-vous qui triple ses visites au mois d’août. Un million de visiteurs se connectent pour lire l’édito du jour et les nouvelles de la veille.

Enfin existe un autre aspect des étés taurins et pas le moindre : la juxtaposition d’univers aussi étrangers qu’un trou noir et une galaxie. Ce qui vaut, dans le plus bénin des cas, quelques belles confusions. Ainsi, celle d’une sténo de Libération voilà quelque vingt ans : sans doute trompée par l’accent chantant d’un auteur local qui lui dictait : « prenez Ruiz Miguel », elle écrit : « René Luis Miguel »... Restait au correspondant à se couvrir la tête de cendres et à arriver aux arènes à la dernière seconde. Et que dire de cette interprétation très poétique d’un « estocanazo » (grand coup d’épée) qu’on retrouva dans le journal ainsi libellé : « estoc aux naseaux »...

C’est également l’époque où la corrida, pour sa force d’émotion et son particularisme culturel, ne peut être admise au sein des colonnes avec la même bienveillante neutralité qu’un match de hockey sur gazon. Il se produit des collisions étonnantes. Ainsi, un journal pourtant situé en pleine terre d’arènes plaça à l’autre bout de la chaîne de rédaction un anti-taurin militant, chargé, dans un tourment de conscience professionnelle, de mettre en place les comptes rendus d’une pratique qu’il exécrait. Il opta pour une chirurgie objective qu’il estimait compatible à la fois avec sa probité professionnelle et sa détestation personnelle : tout ce qui dépassait la longueur prévue était supprimé. Et les lecteurs ne surent jamais pourquoi Jose Tomas fut un jour sacré roi des toreros en coupant quatre oreilles, alors qu’il n’apparaissait pas dans le compte rendu.

Toutefois, la palme de l’été revient au jeune stagiaire à qui l’on avait confié deux colonnes et quinze signes pour loger ce titre à rallonge d’un redoutable journaliste, féru de jeux de mots : « Des Cuadri... réacteurs, seigneurs de la piste ». Il trancha et titra : « Première corrida ». Ce à quoi l’ancêtre désabusé répondit le lendemain : « Je ne titre plus. Mettez : “Deuxième corrida”. »

Yves Harté est journaliste. Auteur de « Toros et Toreros - La huitième couleur » aux éditions Confluences - 1999.


 
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