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Décryptage

Google news, un moteur rédac’chef

par Julien Pain

Le service « actualité » de Google sélectionne les informations sans la moindre intervention humaine. Mais qu’est-ce qu’un algorithme juge pertinent ?

Lancé il y a à peine trois ans aux Etats-Unis, le nouveau service « actualité » de Google est une réussite indiscutable. Avec près de six millions d’utilisateurs chaque mois, il est plus populaire outre-Atlantique que les sites du Washington Post ou de CBS news. Particularité aussi révolutionnaire que surprenante, il sélectionne et compile les informations sans la moindre intervention humaine. Chez Google, exit le rédacteur en chef, tout le travail est fait par un algorithme, un programme informatique qui sélectionne les articles en fonction de leur intérêt supposé pour le lecteur.

Google news propose à la fois un florilège de l’actualité sur sa page d’accueil et un outil de recherche par mot-clé. Tapez, par exemple, les noms de George Bush et d’Abou Moussab Al-Zarkaoui. A peine avez-vous levé le doigt de votre souris que s’affichent des centaines d’articles, provenant des quatre coins de la planète. A première vue, c’est un outil formidable. Pensez, la presse en ligne du monde entier est désormais accessible en quelques fractions de seconde, sélectionnée et triée par un super ordinateur. Fini le nombrilisme national, vous découvrez sans bouger de votre chaise ce que pensent Sénégalais, Chinois et Québécois de la crise en Irak. Libéré des choix éditoriaux partisans, vous faites désormais votre marché parmi les journaux de droite et de gauche, les proaméricains et les islamistes. Après tout, rien n’est plus neutre idéologiquement qu’un programme informatique. Pourquoi débourser les trois euros d’un Courrier international si je peux, moi-même, compiler ma revue de presse internationale ? Merci Google.

A y bien réfléchir, ce traitement automatisé de l’information pose un certain nombre de questions. Tout d’abord, Google se targue de pouvoir évaluer la « pertinence » des articles. Mais qu’est-ce qu’un algorithme juge pertinent ? Sur ce point, la firme californienne ne donne que des bribes de réponse, soucieuse de préserver le secret de sa « formule magique ». Elle admet toutefois que les deux critères déterminants sont la répétition, c’est-à-dire le nombre de fois qu’un sujet est traité par les médias, et la fraîcheur de l’information. En d’autres termes, le système repère d’abord que l’affaire est importante parce que des centaines de sites en parlent. Ensuite, parmi tous les articles publiés sur le sujet, c’est le plus récent qu’il mettra en exergue.

« Des spécialistes du marketing proposent déjà leurs services pour apprendre à rédiger des communiqués de presse "spécial Google". »

Google news a deux véritables qualités. Il permet de tâter le pouls des médias et de dégager les grandes tendances de l’actualité. Il peut également actualiser l’information quasiment en temps réel. Mais est-il pour autant capable d’apprécier l’intérêt d’un commentaire ? A-t-il la faculté de déceler un scoop ou un point de vue original sur un événement ? Absolument pas. Google news est une fantastique machine à régurgiter une information certes « fraîche », mais mille fois traitée. Il fait ainsi la part belle à l’AFP, Reuters ou AP. Résultat : sur la une de ce site, plus de la moitié des articles sont des dépêches d’agence. Plus gênant, ces dépêches sont également reprises par des dizaines de médias en ligne. Or l’algorithme de Google ne remarque pas qu’il s’agit d’un texte identique - quelquefois légèrement remanié - et l’affiche ainsi plusieurs fois sur sa une, comme s’il s’agissait d’autant d’éclairages différents.

Malgré tout, Google news donne accès à une réelle diversité de publications. Si les agences et les grands médias surnagent en une, le moteur de recherche permet effectivement de dénicher des articles d’AllAfrica.com, de l’université de Moncton ou de l’Haïti Press Network. Google compile les informations d’une sélection extrêmement large « d’organisations de presse » : 4 500 pour le service en anglais et 500 pour son équivalent francophone. Cette sélection soulève cependant certaines interrogations. Tout d’abord, selon quels critères Google qualifie-t-il une « organisation de presse » ? En d’autres termes, quels sites constituent, pour une entreprise high-tech, une source d’information digne de foi ? Ensuite, qui décide d’inclure ou d’exclure un média, et selon quelle procédure ? A ces questions, la réponse est peu claire. On constate par exemple que les blogs ne sont jamais répertoriés. De même, il semblerait que Google refuse d’intégrer les sites d’information dont le responsable de publication n’est pas identifiable. Les revues en ligne telles qu’Indymedia, qui agrègent les contributions d’internautes, ont par conséquent été fréquemment déréférencées. Sur ce point, c’est le manque de transparence de la firme californienne qui inquiète et les manipulations qui pourraient en résulter.

Il ne s’agit pas de faire un procès d’intention à Google. Rien n’indique en effet que le géant américain accepte, en Occident pour le moins, de retirer des sources d’information en réponse à des pressions commerciales ou politiques. Toutefois, le récent lancement de la version chinoise de Google news donne à réfléchir. L’entreprise a, en effet, accepté de faire l’impasse sur les publications jugées « subversives » par Pékin : à la trappe les sites pro-falungong, oubliées les publications prônant l’indépendance du Tibet. Sur ces thèmes, n’existe de vérité que celle du parti. L’entreprise justifie son choix en indiquant que ces pages web sont de toute façon bloquées par les filtres chinois. Quel intérêt par conséquent de renvoyer un internaute sur une « page not found » (page introuvable) ? Est-ce mieux servir les internautes que de leur faire croire qu’ils accèdent à une information indépendante, alors qu’elle passe au crible des autorités ? Cette position est d’autant plus navrante qu’elle est prise par une entreprise qui, à l’inverse de son concurrent direct Yahoo !, avait jusque-là refusé de se plier aux desiderata de Pékin. Il est donc possible que des entreprises ou des Etats fassent pression sur Google pour qu’il modifie son service « actualité ». Au sein de sociétés démocratiques, ce type d’intervention directe est toutefois moins probable. Plus que l’interférence de l’Etat, ce sont les manipulations des éditeurs qui sont à craindre.

Les publications en ligne ont en effet intérêt à accroître leur présence sur cet outil car il génère de plus en plus de trafic. Or, il est possible de « paramétrer » un article - l’expression est affreuse mais c’est bien cela dont il s’agit - pour berner l’algorithme, lui faire croire à la pertinence ou à la fraîcheur de son contenu. Il suffit pour cela d’analyser la « formule magique » et de faire en sorte que le texte réponde aux critères de la machine. Certains sites changent déjà la date de leurs articles pour qu’ils soient repris plusieurs fois. D’autres cherchent à augmenter l’occurrence des mots-clés les plus recherchés. Olivier Andrieux, spécialiste des moteurs de recherche, reconnaît « avoir entendu parler de personnes qui analysent le référencement sur Google news ». Aux États-Unis, des spécialistes du marketing proposent déjà leurs services pour apprendre à rédiger des communiqués de presse « spécial Google ». Ces textes, s’ils sont repris par un média ou diffusés par une agence, feront peut être la une du site grâce à ce « savoir-faire ».

« Le phénomène Google est révélateur d’un rapport nouveau entretenu par les internautes avec l’information. »

Ayant ces remarques à l’esprit, peut-on considérer Google news comme un « support » valable d’information ? Les réponses des éditeurs de presse sont partagées. Rédacteurs en chef et directeurs de publications en ligne sont à la fois méfiants, critiques, mais souvent utilisateurs de Google news. Mis à part Laurent Lecomte, directeur e-contenu de tf1.fr, qui affirme « ne jamais utiliser ce service », qui « n’est qu’une accumulation arbitraire de contenus », tous s’interrogent sur la portée et les conséquences de cet outil. Pour Johan Hufnagel, rédacteur en chef adjoint de libération.fr, « c’est un système très utile », que les journalistes peuvent utiliser, avec précaution, dans leur travail. Selon lui, « il peut être intéressant, même pour un professionnel de l’information, d’accéder à une telle diversité de publications étrangères, notamment sur des thèmes peu traités en France ». Tous insistent toutefois sur la différence fondamentale existant entre leur travail et celui d’un algorithme, aussi puissant soit-il. Yann Chapellon, directeur général du Monde Interactif, propose une bonne définition de Google news, qui « n’est pas un média ni une marque, mais uniquement un répertoire ». Le Monde avait d’ailleurs longtemps refusé de laisser publier ses articles sur ce site, qui reprenait l’iconographie du quotidien sans se soucier des droits d’auteur. Le journal a finalement accepté, en septembre 2004, d’être réindexé par le service, mais en excluant toute illustration.

Un avertissement ressort du discours des éditeurs : ne confondons pas Google news avec un média. Il trie, classe et archive l’information comme une machine sait le faire, en fonction de critères objectifs mais d’un intérêt limité. Il privilégie la fraîcheur et la répétition au détriment du sens. Pour Yann Chapellon, « les internautes ont compris le contrat de lecture et utilisent ce service pour ce qu’il est, (...) tout en restant attachés aux grandes marques ». Espérons qu’il dit vrai. Reste que le phénomène Google est révélateur d’un rapport nouveau entretenu par les internautes avec l’information. Un constat que rejoint Philippe Thureau-Dangin, directeur de la rédaction de Courrier international, pour qui « tout le monde est devenu journaliste, picore l’info et se livre à un véritable zapping de l’actualité. Le succès de cet outil est simplement révélateur de ce mouvement de fond ». Google news nous offre un consensus, à un instant T, sur l’actualité. Il alimente notre boulimie d’information sans nous donner les clefs pour la comprendre. En cela, il ne peut être en concurrence avec le journalisme tel qu’il devrait être, et tel qu’il est encore largement pratiqué.


 
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