Un journal paraît pendant plus d’un siècle sans modifier d’un iota ses « fidèles abonnés ». Au contraire, un autre titre, publié cahin-caha pendant « à peine » vingt-cinq ans, frappe durablement les esprits. En matière de souvenirs, mieux vaut un feu d’artifice qu’une lampe sourde.
Notre feu d’artifice s’est appelé Hara Kiri (1960-1980). Les éditions Hoëbeke en publient un superbe bouquet final [1]. Son artificier en chef se nomme toujours François Cavanna. D’origine italienne comme Georges Brassens, son aîné de deux ans, c’est également un fils de maçon immigré. Lui, ce n’est pas au soleil de Sète qu’il pousse, mais à Nogent-sur-Marne où père et mère sont installés - grand mot pour la pauvre et banlieusarde « petite Italie ».
On y manque d’à-peu-près tout, sauf d’affection. Papa respire le bonheur de vivre, maman idolâtre ce fils unique qui monte si vite en graine, zéro de conduite et premier de classe. Être mis en présence du postulat des parallèles l’exalte. « C’est à l’école primaire que je dois l’essentiel de mes connaissances », récapitule-t-il aujourd’hui [2]. L’ivresse d’apprendre le cède rapidement à la nécessité de faire bouillir la marmite. François a 16 ans ; c’est déjà un grand échalas à belle gueule ombrageuse. Il fait le trieur à la Poste puis, bien sûr, le maçon, tout en dévorant des livres et en dessinant. Jusqu’à ce que, raflé par le STO, il endure deux ans et demi de camp à Berlin, dont il se rappelle moins les avanies que l’illumination d’un premier amour. La Libération le sépare à jamais de Maria, la jolie déportée ukrainienne de 19 ans. Il y aura d’autres crève-cœur. « Redevient maçon, puis technicien dans le chauffage industriel. Connaît Liliane, déportée à Ravensbrück, seule rescapée de toute une famille. L’aide à ressusciter. Deuxième amour. Non, c’est le premier qui revit. Se marient à la sauvette. Chambrette à Ménilmontant. Elle meurt, mal ressuscitée. De plus en plus dur. Il a vingt-six ans. [3] » On l’aura compris, l’adversité ne lui a pas fait défaut. S’y collette, en tournant le dos au travail à heures fixes, pour tenter de vivre de sa passion d’enfant : le dessin. Et ils survivent, sept dans deux pièces à Vincennes : lui, Tita, son épouse venue de Suisse avec trois gamines, auxquelles s’ajouteront bientôt deux garçons.
« Hara Kiri : ce titre insolite et insolent annonce que ça va saigner. »
Cavanna vénère Mad Magazine, le très irrespectueux journal américain d’humour, qu’il rêve d’acclimater à Paris. Sauf que les polissonneries en usage dans la France des années 1950 sont à des années-lumière du vitriol yankee et qu’il faut s’y conformer si l’on veut placer sa production à Rabelais, Ridendo ou dans L’Agenda des vins du Postillon, voire, honneur suprême et rémunération plus décente, à France Dimanche, Ici Paris ou au Hérisson. C’est en fait à partir de Zéro, publication bien nommée et uniquement vendue par colportage, que tout commence enfin. Cavanna y est ce que, finalement, il ne cessera jamais d’être : son homme à tout faire, de la maquette à l’imprimerie, en passant par la rédaction, puis son rédacteur en chef (1957), ce qui revient à peu près au même.
Le responsable du colportage se nomme Georges Bernier, futur professeur Choron. À propos de la rencontre de l’ex-corps expéditionnaire français en Indochine, passablement allumé, et du bourreau de travail, arrimé à sa table de dessin comme à une planche de salut, Cavanna a souvent dit : « Je n’aurais rien pu faire sans Choron et Choron n’aurait rien pu faire sans moi. » Puisqu’il le répète aujourd’hui encore, pourquoi en douter ? Bernier, formé à la gestion par l’ECPN (École de commerce des Pieds Nickelés) est un provocateur né, un type de « coups ». Cavanna apparaît déjà comme un véritable directeur artistique, un mentor exigeant et un incomparable découvreur de talents.
Toujours est-il qu’après la mort du propriétaire de Zéro, et l’involontaire collaboration de sa veuve, les deux compères lancent enfin leur journal. Premier coup de génie de Cavanna : ce titre insolite et insolent. Hara Kiri annonce que ça va saigner. Le numéro 1, paru en septembre 1960, est distribué par colportage pour limiter les frais et déjouer, provisoirement, la censure. Les débuts sont difficiles (entre 2 500 et 4 500 exemplaires), le passage en kiosque délicat, mais, bientôt, le bouche à oreille, les pubs gratuites de Jean-Christophe Averty ou de Francis Blanche, fans du « journal bête et méchant » (slogan également dû à Cavanna), sans rien dire des interdictions à « l’affichage et aux mineurs », assurent la promotion des ventes : celles-ci atteignent jusqu’à 250 000 exemplaires en 1965 et 1966 !
« Cavanna possède ces qualités assez peu répandues chez les patrons de presse : il met la main à la pâte, il a du flair, et il n’est pas jaloux du talent d’autrui. »
Le deuxième coup de génie du red-chef tient à la composition de son équipe. C’est peu dire que Cavanna connaît le métier, et il sait ce qu’il veut : Fred signe la première couverture, Lob est déjà là, le tout jeune Reiser arrive. Sont ensuite recrutés d’autres débutants de talent : Cabu, Topor, Gébé, Wolinski, on en passe. Cavanna possède ces qualités, en définitive assez peu répandues chez les patrons de presse : il met la main à la pâte, il a du flair, il n’est pas jaloux du talent d’autrui et il laisse à ses collaborateurs une totale liberté d’expression. De sorte que Hara Kiri ne singe jamais Mad, mais impose son propre ton, mélange inédit de férocité et de poésie (« Le petit cirque » de Fred), de vitupération et d’émotions, de ras des pâquerettes et de dadaïsme, de mauvais goût prémédité et d’élégances inattendues, de prose incandescente et de graphisme tranchant. Ce style neuf - qui n’est surtout pas univoque - va faire école : les affiches de mai 68 lui empruntent ses uppercuts, Coluche s’en nourrit, les publicités détournées des Nuls, les Guignols et Groland en procèdent. Au mitan des années 1970, les éditions du Square, dont Hara Kiri est le navire amiral, constituent un groupe de presse enviable, hélas ! peu à peu démantelé par des interdictions ruineuses, la gestion erratique de Choron et, peut-être aussi, l’usure du genre [4]. Mais quelle santé, même posthume ! Quelle durable empreinte dans l’histoire de la presse du xxe siècle !
« Le fils du Rital côtoie désormais ses chers maîtres. »
Quant à Cavanna lui-même, fomenteur du mythe, il semble camper pour la postérité la figure de réd-chef jupitérien, détenteur de la foudre et du tonnerre (ses colères sont fameuses), néanmoins papa-poule couvant ses trublions surdoués et gardien scrupuleux du temple. Si l’on évoque les javas légendaires de l’époque, il bougonne : « Bien sûr qu’ils faisaient la fête, d’ailleurs pas tous ; mais, moi, je restais à bosser. Je bouclais et je dormais sur place Entretien avec Médias, 29 octobre 2008.. »
Aujourd’hui, François Cavanna a 85 balais. Il promène parfois sa haute silhouette osseuse, juste un peu voûtée, son profil de flibustier et sa crinière neigeuse dans ce quartier de Maubert où les grouillements de la Cour des Miracles précédèrent de quelques siècles le branle-bas de combat des mutinés d’Hara Kiri. Il y retrouve alors, au n° 10 de la rue des Trois Portes, son bureau de jadis, sorte de repaire d’alchimiste, vrai foutoir mal éclairé par une lampe verdâtre. Un bat-flanc pour les mauvais sommeils d’après-bouclage fait face à l’antique planche sur ses tréteaux...
Travailler, que faire d’autre ? On renonce à dénombrer les ouvrages de cet écrivain à succès [5]. Car le fils du Rital côtoie désormais dans les bibliothèques ses chers maîtres, Céline, Marcel Aymé, Marcel Pagnol, Antoine Blondin (« Faut bien reconnaître que le talent est plutôt à droite [6] »). Il a digéré leur influence en y insufflant sa propre véhémence, non dénuée de rhétorique, son énergie vitale, sa faculté d’indignation, sa fantaisie et aussi un fond de sentimentalité, cravachée sitôt qu’elle s’aviserait de s’épancher...
De la nostalgie ? Pas le genre, encore qu’on devine un regret : le dessinateur qu’il ambitionnait d’être a cassé son crayon en chemin. Des projets ? « Internet sera la grande aventure de mon quatrième âge [7]. » Tel est le scoop, à venir, incessamment sous peu, le blog de François Cavanna : « Smart and sweet ». On plaisante.

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