Le doute méthodologique, dont Descartes inventa la formule, se place au cœur de la déontologie du journaliste. Seul ce qui résiste à l’épreuve du doute peut être tenu pour vrai. Or, outil intellectuel des médias contemporains, le doute nous est parvenu au moyen d’un média non reconnu comme tel, le livre de philosophie. Sans la longue histoire de la philosophie, le journalisme n’aurait pas la figure que nous lui connaissons aujourd’hui.
Il arrive aux philosophes de suivre les conquérants. Hegel ne vit-il pas en Napoléon l’« esprit absolu sur son cheval » ? Deux mille deux cents ans auparavant, Pyrrhon accompagna les conquêtes d’Alexandre le Grand. Si le nez de Cléopâtre... Si Pyrrhon n’avait pas été du voyage, nous ne vivrions pas dans le même monde. À y regarder de près, Pyrrhon se révèle beaucoup plus important pour la suite de l’histoire de l’humanité qu’Alexandre, pourtant héros de films hollywoodiens. Alexandre parvint jusqu’en Inde, jusqu’à Taxila où Pyrrhon découvre les gymnosophistes, les sages nus, et leur philosophie. Leur recherche ascétique du vide, par laquelle ils suspendent toute pensée, l’impressionne. De cette rencontre avec le lointain Orient sortira une doctrine nouvelle qui allait profondément imprégner l’Occident.
De retour en Grèce, à Elis dans le Péloponnèse, Pyrrhon fonde un mouvement philosophique, le scepticisme. Il est l’inventeur du doute. Chez lui, le vide indien a engendré le doute grec, destiné à devenir le doute occidental. On peut en résumer l’impératif ainsi : il faut douter de tout, suspendre son jugement, on ne peut rien dire sur rien. Il s’agit d’une modification interne à la pensée grecque sous l’effet d’éléments empruntés à la pensée indienne et fortement transformés. Avec le scepticisme, le doute s’installe définitivement dans la culture occidentale. Il ne cessera de la féconder. La culpabilité et la repentance, si spécifiques de l’Occident, n’en sont-elles pas des suites pathologiques ? Quoi qu’il en soit, ce doute pyrrhonien n’est pas encore le doute méthodologique, scientifique, dans la mesure où il récuse la possibilité même de découvrir la vérité, d’acquérir des certitudes. Il demeure un doute définitif ne pouvant déboucher sur rien d’autre que lui-même.
Au xviie siècle, Descartes l’installe au cœur de toute démarche intellectuelle, affirmant s’écarter ici du scepticisme de Pyrrhon accusé de douter pour douter. Avec Descartes, le doute n’est plus qu’une étape sur la route du savoir. Le doute vise autre chose que lui-même : la vérité, la certitude. Alors que, chez les sceptiques, le doute niait la possibilité de connaître la vérité, dans le monde moderne issu de Descartes, il constitue le moyen de parvenir à cette vérité. Sur sa lancée, toutes les activités humaines - des sciences jusqu’à l’enquête policière, des recherches de Pasteur jusqu’à celles de Sherlock Holmes - ont intégré l’impératif du doute. La théologie elle-même sera touchée : Kierkegaard envisage le doute comme le cœur même de la foi, laquelle tient dans une victoire renouvelée sur cette tentation qui ne cesse de la désespérer. On le voit : ce doute que Pyrrhon avait forgé au retour de Taxila, sous l’influence et le charme de l’Inde, a changé le monde bien plus que toutes les conquêtes militaires d’Alexandre.
Les livres de philosophie furent le média - au sens attribué par la médiologie de Régis Debray à ce mot - assurant le voyage du doute dans le temps et dans l’espace, de Taxila à Elis, d’Elis à La Haye, le refuge de Descartes, de La Haye à Paris, jusqu’à en faire un moment essentiel du travail journalistique.

Revue Médias















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