A l’approche de l’hiver, de ses fêtes et des lampions installés par l’association des commerçants du quartier, il me prend des envies d’écran plat.
L’écran plat s’impose comme l’ultime jouet pour adulte à s’offrir en ces temps de déprime. J’ai déjà une montre extra-plate, je ne prétends plus au ventre plat, il me reste l’image plate. Télé sans profondeur, pourvoyeuse de platitudes, l’écran plat est partout, élégant et tentateur. Il décore les plateaux de télévision qui ne se refusent évidemment rien. On le retrouve aussi au salon de l’auto, dans les musées, les halls d’aérogares, les salons d’attente des grandes entreprises, chez les échographes high-tech, chez ceux de nos amis qui ont les moyens ou dans les présentations boursières des entreprises du CAC. Partout où l’on propose, où l’on drague, où l’on affiche des ambitions, où l’on crée l’événement, il y a des écrans plats qui tapinent. L’écran plat est une fenêtre moderne sur rien, mais une chouette fenêtre.
En visite chez Darty ou à la Fnac, je regarde les écrans plats avec beaucoup de désir. Pour la première fois, dans ma vie de téléspectateur, le poste me semble plus enviable que ce qu’il montre. Comparant les images plates les unes aux autres, je suis comme un œnologue plus fasciné par les verres à pied que par les grands crus qu’on y verse. Plasma ou LCD, j’aime ce rectangle horizontalement posé sur des pieds très discrets ou sur le mur avec lequel il fait corps. Mes envies poursuivent d’un rayon à l’autre leurs lignes droites et leurs plans parfaits aux teintes acier brossé. Un écran plat c’est presque aussi beau qu’une toile de Rothko. Et tellement moins cher. 120 000 francs l’année de leur apparition, dix fois moins aujourd’hui. Ceci dit, un Patrick Poivre d’Arvor sur écran plat le soir à 20 heures, ça reste cher. Mais c’est mieux. Je suis sûr que le monde en plat, même en guerre, même dans les banlieues en feu, c’est plus beau. L’écran plat m’ira comme un costume anthracite. Bien sûr, je n’oublie pas la qualité de l’image. La qualité de l’image, ça veut dire quoi ? Ça veut dire moins de grumeaux dans la pâte.
« On doit pouvoir distinguer le poil des animaux » me dit le vendeur. Et c’est vrai. Sur ces images en haute définition d’une savane arborée libre de droits, je vois chaque feuille se découper sur la branche que fouille la trompe d’un éléphant au système pileux d’une indéniable précision. Une image nette, plate et large, c’est beau comme un filet d’eau pure sur de la roche. « C’est tellement mieux qu’avant ! » s’égaye le vendeur. Il y avait le noir et blanc, il y a eu la couleur, ensuite la télécommande, puis les écrans larges, bientôt les coins carrés et maintenant les écrans plats. Je me souviens des temps reculés où mon père manipulait une antenne qui ressemblait à un fleuret au-dessus d’une télé ronde Radiola que n’aurait pas reniée Stanley Kubrick. Il cherchait dans l’air le fluide magique qui nous apporterait en clair les devinettes de maître Capello ou le journal d’Yves Mourousi. Mon père se débrouillait pour lutter contre le brouillage. Mon père, ce héros capable d’orienter l’antenne au millimètre près et de chasser la neige qui obstruait l’écran. Aujourd’hui c’est fini.
Une image nette, large et plate, c’est presque un acquis social. Qui, franchement, ne reçoit plus la télé correctement à part quelques montagnards égarés par monts et par vaux ? Et encore. Un jour, j’en suis sûr, on écrira dans un préambule constitutionnel que chacun a droit à un toit, un emploi et une image nette. Je ne vois pas quel courant rétrograde pourrait bien nous priver de la garantie d’une image nette, large et plate. Non, vraiment, je ne vois pas.

Revue Médias















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