Antoine de Caunes, fils de l’un des plus célèbres grands reporters de sa génération, sera Albert Londres dans un film de Thierry Binisti, programmé sur France 2 au mois de janvier prochain.
Que saviez-vous d’Albert Londres avant d’accepter d’interpréter son personnage ?
J’ai eu deux voies d’accès à Albert Londres. « Au bagne » d’abord, ce livre fameux dont j’ai découvert qu’il était sur la table de chevet de mon père les derniers mois de sa vie. Albert Londres était pour mon père, comme pour tous les grands reporters j’imagine, une sorte de référence. Le second accès a été « Les forçats de la route » qui est une charge implacable contre le Tour de France. Ce sont des écrits tout à fait étonnants qui tranchent sur les livres « historiques » sur le cyclisme, justement parce que le regard d’Albert Londres y est purement subjectif. Ce n’est pas un simple compte rendu journalistique, mais des textes dans lesquels il y a de la chair. On est là à l’opposé du procès-verbal journalistique comme semble les aimer Claude Moisy.
C’est ce que vous aimez chez Albert Londres ?
Évidemment ! Il est humain. Le regard qu’il porte sur les hommes et les événements fait partie intégrante de ses récits, les éclaire et leur donne une véracité, une exactitude, une dimension humaine qui font qu’on a le sentiment d’être réellement le témoin de ce qu’il décrit. Il donne les faits et c’est son constat des faits en première main qui lui permet d’avoir un point de vue. Qu’est-ce qu’un point de vue ? Très simplement la place d’où l’on voit... et c’est celle du narrateur. Albert Londres s’insurge, dénonce, mais ne donne pas de leçon de morale. On retrouve cela dans tout ce qu’il a écrit. Pour me préparer au rôle, j’ai beaucoup lu. Des biographies, des essais, des témoignages mais aussi les écrits d’Albert Londres. « Au bagne » bien sûr puisque c’est quand même la base de l’histoire de ce film, mais aussi « Le juif errant est arrivé », « Terre d’ébène », « Le chemin de Buenos Aires », cette enquête sur la traite des blanches vers l’Argentine, et les reportages qu’il a faits dans l’URSS de 1920 où il a quand même été l’un des premiers journalistes à entrer.
Un témoignage fortement contesté parce qu’Albert Londres était en Russie grâce à l’aide des services secrets français.
Oui... et alors ? Cela signifierait dans l’esprit de ses détracteurs que, du coup, ce qu’il a écrit est douteux ou tout au moins sujet à caution ? C’est ridicule, d’autant qu’en lisant ses papiers quelque 80 ans plus tard on se rend compte que son sens de l’analyse était particulièrement aiguisé. A une époque où le monde s’emballe pour les théories politiques et les réalisations de la Révolution, Albert Londres fait un constat humain au travers d’une série de portraits et de situations pris sur le vif, témoigne des réalités quotidiennes vécues par le peuple et prévoit ce que seront les conséquences de la Révolution. C’est vraiment lui faire un mauvais procès que de lui reprocher les moyens qu’il employait pour arriver à son but. Le principal n’est pas dans le chemin que prend un journaliste pour faire aboutir un reportage mais dans l’honnêteté, la véracité de son regard sur les événements.
Albert Londres visionnaire ?
Malgré la propagande officielle et l’espoir que soulevait cette révolution, il dénonce l’arbitraire du pouvoir, le mensonge politique et la réalité de la fameuse dictature prolétarienne. L’histoire depuis a rendu son jugement sur cette vision qu’avait Albert Londres du pays des Soviets.
Comment avez-vous approché ce personnage ?
Quand j’ai préparé mon rôle, j’ai essayé de trouver la porte d’entrée du personnage. J’ai tenté de cerner ce que cet homme faisait résonner en moi. Quels étaient nos points communs. Quand on accepte de passer quelques mois avec un personnage, on est obligé d’être en sympathie avec son caractère. Même quand il s’agit d’un parfait salopard. Il n’y a aucun jugement moral là-dedans, simplement la recherche d’une correspondance humaine. Ce qui m’intéressait, c’était l’histoire de cet homme qui partait tout le temps. J’ai toujours en mémoire cette phrase que disait mon père : « L’important n’est pas d’arriver, mais de partir. » Mais pourquoi cet homme partait-il ? Fallait-il chercher la réponse dans ses gènes ou dans sa vie ? Il avait une fille en France dont la mère était morte peu après sa naissance. De façon très romanesque, j’ai pensé que s’il partait, c’était parce qu’il n’arrivait pas à se remettre de ce deuil. Son métier lui permettait de fuir pour tenter d’oublier, d’occulter quelque chose. Ce n’est peut-être pas la bonne raison, mais c’est comme ça que j’ai approché le personnage. Un homme en fuite perpétuelle.
« Qu’est-ce qu’un point de vue ? Très simplement la place d’où l’on voit... »
Si votre approche est la bonne, on pourrait penser qu’il était davantage un écrivain voyageur qu’un journaliste...
C’est-à-dire qu’il sacrifiait l’authenticité du propos au style ? Claude Moisy prétend que l’écriture de Londres est ampoulée et que son style ébouriffé est passé de mode. Je pense exactement le contraire ! Même si l’écriture a parfois des consonances romanesques, le style est très pur, souvent lapidaire, et toujours extrêmement contemporain. Il met de la vie dans l’information qu’il transmet. Il réfléchit à la fois sur les choses vues et entendues. De plus, il faut resituer ses écrits dans le contexte de l’époque. Ainsi, Albert Londres arrive à Cayenne avec une idée préconçue sur le bagne. La même idée qu’avaient les hommes de son époque, j’imagine. Le bagne était une punition. Les bagnards n’y étaient pas par hasard. Il pourrait se contenter de décrire ce qu’il voit sans états d’âme et rassurer ainsi l’opinion publique sur l’application du châtiment que la société inflige à ceux qui le méritent.
Or, ce qu’il découvre, c’est une noria de pauvres types qui sont traités comme des sous-hommes. Il s’indigne de cet état de choses et justifie son indignation non seulement en disant ce qu’il voit, mais aussi en laissant la parole à ceux qu’il rencontre. Et il va plus loin, puisqu’il analyse et dénonce la fonction du bagne au-delà d’un lieu de punition. Le bagne permettait d’éloigner de la métropole les sujets jugés dangereux tant sur le plan social que politique, notamment les anarchistes ou supposés tels, mais il avait aussi une autre fonction : le peuplement d’une colonie lointaine dans laquelle personne ne voulait aller de son plein gré. Lorsque les bagnards avaient purgé leur peine, ils devaient s’installer sur place et y faire souche. C’était une idée qui ne correspondait à aucune réalité. Il n’y avait pas de travail pour ces « pionniers » puisqu’il était déjà fait pas les bagnards. C’était donc pour ces hommes la misère assurée, à condition, encore, qu’ils puissent s’adapter à un environnement particulièrement inhumain.
Quel a été l’impact des papiers d’Albert Londres sur l’opinion publique de son temps ?
Énorme. La série d’articles publiés dans Le Petit Parisien a forcé les Français à s’interroger sur le bien-fondé et la légitimité de ce type de pénitencier, au point qu’en 1924, le gouvernement a dû amorcer le processus qui conduira à la fermeture définitive du bagne de Cayenne en 1953. Quel journaliste peut se vanter d’avoir eu un tel impact sur l’opinion publique au point de faire changer les lois ?
« Quand il est au cœur d’une situation, ce qui compte c’est le regard que le journaliste porte sur l’évènement. Sinon, c’est du constat de gendarmerie. »
C’est le rôle du journalisme ?
Je ne dis pas que le journalisme ne doit servir qu’à ça, mais quand ça sert aussi à ça, c’est très bien. Ce qu’il est important de dire, c’est qu’Albert Londres a ouvert une forme de journalisme dans laquelle se sont illustrés des Kessel et des Conrad. Qu’il a ouvert la voie au nouveau journalisme américain des années 70/80 : Tom Wolfe, Hunter Thompson, Chris Hodenfield... Une fois de plus, quand il est au cœur d’une situation, ce qui compte c’est le regard que le journaliste porte sur l’événement. Sinon c’est du constat de gendarmerie. Est-ce qu’on a dit de Bob Woodward et Carl Bernstein, qui ont fait sauter Nixon, qu’ils avaient romancé leur enquête ? Et pourtant, quand aujourd’hui vous relisez leurs papiers, ça ressemble furieusement à un roman d’espionnage. Sauf que ce roman est ancré dans une réalité sociologique, politique et historique. Mais c’est vraiment un très mauvais procès que celui qui est fait à Albert Londres. Surtout en France. Car s’il y a une presse d’opinion, c’est bien en France qu’elle se trouve ! Suivant l’opinion du journal ou du magazine qu’on lit, l’angle d’attaque d’un papier est fonction du point de vue de ce magazine et du journaliste qui l’écrit.
Quelle est votre analyse sur la façon qu’ont les médias d’aujourd’hui de transmettre l’information ?
Vaste sujet ! Si l’on analyse l’information télévisée, c’est une information factuelle quotidienne, un état des lieux événementiel de la situation mondiale. Quelle que soit la chaîne que l’on regarde, c’est la même information qui est donnée et développée. Elle peut être traitée, analysée, présentée différemment suivant les rédactions, mais c’est la même. Le pompon dans le domaine revenant à CNN qui traite d’une information désinfectée, globale et unique, lue à travers la grille américaine, et cela pour l’ensemble de la planète. Mais la télévision est aussi capable de reportages, d’enquêtes, de documentaires remarquables qui éclairent autrement un sujet rapidement abordé par un journal d’information pure.
C’est la même situation dans la presse écrite ?
C’est un peu la même chose, sauf que l’analyse de l’actualité et des centres d’intérêt s’y font plus clairement en fonction de la tendance politique du journal ou du magazine. Ce qui m’étonne et me choque le plus c’est qu’on a l’impression d’être surinformé, mais qu’en fait on ne suit pas les histoires. Il y a une fermeture d’usine avec 2 000 licenciements à la clef, c’est un sujet d’information immédiate parce que les ouvriers bloquent l’usine et que ça fait un gros pataquès, mais ensuite on n’en entend plus parler. Or moi, ça m’intéresse de savoir ce qui se passe après pour tous ces gens. Je trouve qu’on est gorgé d’informations kleenex.
Trop d’information tue l’information ?
Et réciproquement...
Le texte de cet entretien a été relu et amendé par Antoine de Caunes

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