Ils détestent la presse. Pas toute, bien sûr. La « grande », la « dominante », celle de l’audimat et des forts tirages. Donc, cela va de soi, au service des « puissants », du « système ». Comme, jadis, on aurait dit du « grand capital » ou des « deux cents familles ».
Ils détestent la presse et les journalistes. Et ne ratent pas une occasion de le dire, de le leur dire. Usant de l’insulte, voire de la menace pour les plus enflammés. Les derniers mois en ont fourni de multiples exemples.
Sur les campus en grève. Dans les dépôts SNCF en pleine « mobilisation ». Au milieu des banlieues en flammes. On ne compte plus les journalistes, dans le meilleur des cas, mis à l’index. Menacés, roués de coups quand les circonstances s’y prêtaient. Dès le 25 novembre, Luc Bronner, reporter au Monde, se fait agresser par un groupe de jeunes à Villiers-le-Bel. Lorsqu’il annonce qu’il est journaliste, on lui conseille fermement de « dégager » avant de le frapper. Le lendemain, c’est une équipe de France 3 qui se fait voler du matériel : Noé Salemn, cameraman, est violemment frappé au visage, aux cervicales, au genou, dans les reins, avant d’être traîné sur cinq ou six mètres et de devoir lâcher sa caméra. Deux journalistes de LaTélélibre sont également blessés. Les envoyés du Parisien ou du Monde sont menacés et se font voler leurs téléphones portables.
Au point qu’on a pu entendre un vocabulaire habituellement réservé aux champs de bataille : pour travailler, il faut maintenant avoir recours à des « fixeurs », qui servent également de chauffeurs, comme en Irak. À Villiers-le-Bel, une quarantaine d’entre eux se sont regroupés sous le sigle « Respect sécurité ». Cette association de banlieue, devenue société commerciale en 2005, vend désormais ses services aux médias. Ses employés « sécurisent » les reportages, rassurent les équipes en tournage. On les dit « discrets », mais on les sent « capables d’être fermes si nécessaire ». Selon Rachid Mimouni et Morad Bourouaha, les deux patrons, les « grands frères », qui ont l’expérience des quartiers, arrivent « à désamorcer rapidement une embrouille ». Tarif : 30 euros de l’heure, hors taxes. Minimum de quatre heures.
« Imaginer qu’il puisse exister des carrières ratées par manque de talent, de travail ou de sérieux fait de vous un kapo des multinationales de la communication. »
Dans les facs, on n’en est pas là. Ou du moins pas encore. Mais quand même. Université Rennes-II. « Un espace de quelques mètres carrés délimité par du fil de fer barbelé dessiné au feutre noir sur le sol : c’est là que la coordination étudiante contre la loi Pécresse sur l’autonomie des universités entendait « parquer » la presse, venue couvrir la réunion qu’elle organisait », rapporte Sylvie Kerviel, du Monde. Ailleurs « tagué sur un mur, un dessin de pendu, barré du sigle de l’AFP. Ou encore des affichettes annonçant que les médias étaient “tenus à rester à distance du bâtiment B occupé et en lutte, incapables qu’ils sont d’en saisir l’esprit”. » Et la journaliste du Monde de poursuivre : « Interdiction de pénétrer dans les lieux où se tiennent les AG, refus des caméras, insultes, menaces, tentatives d’intimidation : dans plusieurs universités touchées par le mouvement de grève, des journalistes ont été pris à partie. Dans les défilés, les mêmes slogans, sur des drapeaux noirs, stigmatisent la presse, accusée de diffuser des “mensonges”, et dénoncent le “parti du pouvoir et de l’argent” dont l’acronyme, “PPA”, est à une lettre près - ce n’est pas un hasard - le diminutif du présentateur du “20 heures” de TF1. »
De qui proviennent ces accusations, s’interroge une reporter de France Info, citée dans le même papier : « Surtout d’étudiants militant au syndicat Sud qui reprochent aux médias en général et à France Info en particulier de relayer le discours gouvernemental. » La défiance est partout et seuls les médias alternatifs sont supposés rendre correctement compte des revendications. Pour preuve, ces consignes relevées à la même époque sur Indymedia Lille, un « collectif regroupant des médias indépendants, dont l’objectif est de produire démocratiquement des récits radicaux, exacts et passionnés sur la réalité », qui enjoignent « à tous les acteurs du mouvement de se méfier comme de la peste des journalistes ». On peut encore lire : « En règle générale, je vous conseille de ne pas [leur] répondre. [Le journaliste] a tendance à se sentir supérieur et s’il peut railler un propos léger, il le fera sans hésitation ! Les rédacteurs de La Brique (« canard local d’info et d’enquête ») sont présents (et certainement les autres médias alternatifs), c’est à eux que vous devez faire confiance... »
Durant le conflit social de novembre dernier sur les régimes spéciaux, même suspicion, même hostilité envers les médias. Si, jadis, le journaliste était plutôt bien accueilli puisqu’il permettait de relayer les thèses des grévistes, les choses ont bien changé. Jean-Christophe Panek, journaliste à France 3 Metz, et son cameraman sont vigoureusement interpellés le jeudi 22 novembre lors del’AG qui se déroule sur un quai de la gare de Metz. « Les journalistes, dehors ! Vous n’avez rien à foutre ici. Vous ne filmerez rien du tout. Allez, foutez le camp ! », hurle un leader de la CGT locale. L’invective est bientôt reprise par l’ensemble des 400 participants. La raison de cette animosité ? « Le journaliste est un représentant de l’ordre dominant et pense que les faits qui contredisent ses affirmations sont de l’idéologie. » Ils « truquent leurs reportages », sont « vendus au pouvoir ». Bref, des salauds. Célia Quilleret, reporter à France Info, en est convaincue : qu’il s’agisse d’étudiants ou de cheminots militant au syndicat Sud, pour eux « France Info, c’est radio Sarko. » Quand on sait que la droite pense à peu près l’inverse !
Cette mise au ban de « la presse » s’abreuve aux mêmes sources, même si ses propagandistes ne recourent pas à des méthodes identiques. C’est d’abord du côté d’Internet qu’il faut aller chercher ses « théoriciens ». Des sites comme Acrimed demandent de « relativiser tous ces cris d’orfraie », allusion ironique aux craintes exprimées par la plupart des médias face au climat hostile constaté lors de la tenue de la coordination nationale étudiante. La grande presse serait atteinte de « paranoïa ». Pour preuve : finalement « sa présence [a] été autorisée par un vote à main levée. [...] L’opposition aux médias dominants a principalement revêtu la forme d’actions symboliques, plus ou moins humoristiques. » Et pourquoi se plaindre puisque « la contestation des médias [...] ne vise pas les journalistes en tant qu’individus (même si - et c’est compréhensible - ils peuvent la considérer comme une agression personnelle), mais leur fonction. Une fonction qu’ils remplissent, parfois sans le vouloir ou s’en rendre vraiment compte, au service de médias hostiles au mouvement social dans son ensemble. » On l’aura compris, les journalistes ne sont « que les rouages d’un système qui les dépasse. » Incapables, d’ailleurs, de penser leur propre rôle dans la société puisqu’« aucun article dans la presse dominante consacré à la question des rapports entre médias et mobilisations sociales n’a proposé de véritable retour sur la responsabilité sociale des journalistes. » Les auteurs de la contribution en déduisent que ce divorce « oppose deux droits d’informer : le droit d’informer des journalistes et le droit d’informer des étudiants mobilisés. Qui pourrait prétendre que le second est moins légitime que le premier, quand on sait à quels mauvais traitements (dans les deux sens du terme) sont soumises les mobilisations sociales ? »
« Les procès en sensationnalisme, en superficialité, en suivisme, en connivence avec les pouvoirs en place ne relèvent pas que du ressentiment. »
Reconnaissons-le : si les médias les plus importants - et spécialement les chaînes de télévision - se voient ainsi mis en cause par d’actives minorités, c’est qu’ils prêtent le flanc à la critique. On se doit d’admettre que leur réquisitoire à l’encontre des médias ne sonne pas toujours faux. Les procès en sensationnalisme, en superficialité, en suivisme, en connivence avec les pouvoirs en place ne relèvent pas que du ressentiment. Certes, on n’en est plus aux liens incestueux de la presse avec le Comité des forges, mais de trop nombreux conflits d’intérêts entre propriétaires de médias et État subsistent en France. Ce qui est rarissime chez nos voisins européens. Les journalistes sont d’ailleurs les premiers à les dénoncer. Des dizaines de livres parus ces derniers temps en attestent.
Néanmoins, l’acte d’accusation repose principalement sur une vision « complotiste » du monde et de son fonctionnement, qui fait florès au sein de la gauche radicale. Ainsi, dans les rangs des ultras de la mouvance altermondialiste, trouve-t-on nombre d’exégètes de Noam Chomski ou, pire, de Thierry Meyssan. Pour eux, rien n’est jamais fortuit. Erreur, malchance, contingence, naïveté : ces notions sont étrangères aux contempteurs des médias. Un journaliste de base est, au mieux, un pauvre bougre manipulé par une hiérarchie, elle-même aux ordres des patrons, lesquels prennent leurs directives auprès du CAC 40. Dans ce remake de la lutte des classes, le pigiste, forcément corvéable à merci, reprend le rôle du prolétaire aliéné. Imaginer, ne serait-ce qu’imaginer, qu’il puisse exister des carrières ratées par manque de talent, de travail ou de sérieux fait de vous un kapo des multinationales de la communication.
Ils ont leurs livres de chevet -signés Bourdieu ou Halimi -, leurs grands prêtres - Pierre Carles ou Daniel Mermet -, leurs journaux de référence. Les autres ne peuvent être que de révérence. Seuls Le Monde diplomatique et Charlie-Hebdo (déjà un peu moins) trouvent grâce à leurs yeux. Et, bien sûr, une pléiade de sites participatifs, citoyens, interactifs, communautaires. En dehors d’eux, point de salut. Que des journalistes enquêtent, questionnent, interrogent et s’en remettent à leur libre-arbitre, ils sont immédiatement étiquetés à droite ou font, du moins, partie prenante du système. Puisqu’aussi bien, le libre-arbitre n’est que le prête-nom bourgeois de la servilité œuvrant à la « fabrique du consentement ». Libération, pourtant plutôt favorable aux contestations ouvrière ou estudiantine, a dû, à plusieurs reprises ces dernières années, prendre position contre cette mise à l’index des journalistes sur les campus ou près des braseros des piquets de grève. On avait sans doute débusqué parmi eux quelques « chiens de garde ».
Il faut dire que, sur la scène internationale, les préférences radicales vont à des leaders peu enclins à la liberté d’expression. Qu’il s’agisse de Fidel Castro, qu’on défend toujours, même si des centaines de prisonniers d’opinion compliquent la tache, ou surtout de Hugo Chavez qui a fait de Caracas le nouvel Eldorado de la révolution socialiste et bolivarienne, selon l’idiome local. Le caudillo vénézuélien a beau avoir pris le contrôle de la quasi-totalité des radios et télévisions de son pays, monopolisé des heures d’antenne - il a récemment battu son record, tenant le micro pendant plus de... huit heures d’affilée - et lancé pas moins d’une soixantaine de journaux pour tenter d’asphyxier les publications qui osent encore le contester, malgré tout cela, il continue à être présenté comme l’innocente victime... d’un complot médiatique qui travaillerait à le chasser du pouvoir. Un complot ? Mais oui. Le même qu’à Paris, Londres ou Berlin, puisque c’est toujours « l’Empire et ses laquais » qui tirent les ficelles.
Caricature que tout cela ? On aimerait le penser, mais on se tromperait. Le mépris que témoignent nos jeunes contestataires et les plus extrémistes de nos syndicalistes pour une presse qui ne leur est pas acquise et, plus généralement, pour le débat, le doute, l’incertitude, renvoie à un vieux fond français d’intolérance, voire de terrorisme intellectuel. On ne reparlera pas ici, pure charité chrétienne, des errements de quelques-unes de nos têtes pensantes, toujours prêtes à saluer l’avènement de dictatures dont ils ne voudraient pour rien, ici chez nous, mais qu’ils trouvent fort fréquentables à plusieurs heures de vol et pour quelques jours. Les plus audacieux d’entre eux - ou les plus inconscients, diront leurs futurs biographes - continuent à trouver des excuses, sinon des mérites, aux maîtres de Pékin.
Dans l’éditorial de la dernière livraison de la revue Monde chinois, le sociologue René Viénet étrille à ce sujet notre ministre de l’Enseignement supérieur. Lors d’un débat à l’Assemblée nationale, Valérie Pécresse avait expliqué, à propos de la loi sur l’autonomie des facultés, qu’elle mesurait la portée de ce texte, « véritable Révolution culturelle pour nos universités ». Se placer sous les auspices d’une guerre civile chinoise qui fit, à la louche, trois à quatre millions de morts ! La maladroite ne voulait évidemment pas faire l’éloge de ces six années maoïstes de destruction systématique des œuvres d’art, de dénonciation des parents par leurs enfants et autres joyeusetés du même genre. Mais comme le fait remarquer René Viénet, aucun de ceux « qui relisent et toilettent les moindres de ses interventions » - dont un grand nombre d’agrégés d’histoire ou de chinois - « n’a dégainé sa gomme, ni son crayon, pour protéger son ministre d’une telle énormité ». Qui s’étonnera alors que certains de nos étudiants rêvent encore d’un monde où l’on vote à mains levées et où l’on parque les journalistes derrière des barbelés virtuels. En attendant mieux ?

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