Pour Karl Mannheim, pionnier de la question, l’opposition entre les générations permet d’expliquer les transformations sociales [1]. Chaque génération s’affirme, en grande partie, par une volonté de contester les acquis de la précédente et conduit ainsi à de nouveaux changements.
Être né à une certaine date ne produit pas, en soi, une appartenance collective, sinon d’ordre démographique, mais insère dans un processus historique. Il y a « génération effective », dès lors qu’un lien réel se crée entre ses membres, sinon Mannheim parle de « génération potentielle ».
Ce paradigme s’est longtemps résumé à la classe d’âge et à l’intervalle de temps nécessaire pour assurer une descendance. Aujourd’hui, les médias doivent répondre autrement à l’imbroglio des générations.
Ce qui fait génération
La notion recouvre fondamentalement des réalités évolutives et multiples qui ne suffisent pas pour former l’identité de la personne. Elle doit donc être appréhendée de façon diversifiée (plusieurs modes de vie y cohabitant de façon complexe et parfois contradictoire). La temporalité aussi devient évolutive et multiple. Ainsi, une « génération » de jeux vidéo remplace la précédente en moins de cinq ans alors que le temps de la succession dans l’ordre familial est passé de 20 à 30 ans, puisque, pour une femme, l’âge moyen du premier enfant est aujourd’hui de 29,6 ans.
La transmission du savoir ne relève plus seulement de son acception traditionnelle qui va du plus expérimenté au plus jeune. La modernité évolutive est marquée par une fluidité et une obsolescence croissante des savoirs. L’anthropologue Margaret Mead parle de « culture préfigurative » pour montrer que les adultes peuvent apprendre de leurs enfants ou de personnes plus jeunes. L’informatique et ses dérivés forment le lieu le plus symbolique de cette mutation. Au sein des familles, c’est souvent un enfant qui se transforme en directeur des services informatiques local... De même, dans l’entreprise, de jeunes embauchés peuvent être recrutés à des salaires plus élevés que des ingénieurs chevronnés en raison de leurs connaissances plus fraîches par rapport à certains logiciels.
D’une certaine façon, le mouvement de mai 1968, cette « révolution juvénile », pour reprendre une expression d’Edgar Morin, a marqué, en France, la dernière grande opposition des « jeunes » contre les vieux.
La jeunesse et la vieillesse ne sont bien évidemment que des mots, pour reprendre une formule célèbre de Bourdieu [2], pour qui « l’âge est une donnée biologique socialement manipulée et manipulable. La frontière entre la jeunesse et la vieillesse est toujours un enjeu de lutte et de pouvoir ». On trouve autant de relativité dans la définition de la « jeune personne » que dans celle de la « personne âgée » et les perceptions des âges et cycles varient culturellement et historiquement.
L’hétérogénéité prime, mais le continuum de la vie a été sociologiquement discontinué par un classement des individus selon les âges, dans une société qui aime classer (bien portant/malade, actif/inactif...) plutôt que mêler [3]. On découpe dans les âges et cycles différemment selon le milieu professionnel, chacun d’eux comportant leurs années d’initiation, de maturation et de péremption. Avoir 50 ans, c’est être jeune en politique, déjà perçu comme « vieux » en entreprise et vétéran pour le monde sportif, mais l’on peut être, à 28 ans, un ingénieur débutant tout comme un chef de produit confirmé dans la grande distribution.
« Être âgé, c’est d’abord avoir eu tous les âges. »
Arbitraire et subjectivité règnent en maîtres quand il s’agit d’appréhender stades de vie et passerelles. Les passages d’un cycle à l’autre sont beaucoup moins ritualisés qu’ils ne l’étaient par le passé et extrêmement variables d’un individu et d’un contexte social à l’autre. L’existence d’un être humain peut-être abordée comme un processus évolutif qui le fait passer par plusieurs crises (succession de seuils de passage) qui peuvent être analysées comme des jalons personnels (variables) remplaçant le rite collectif [4]. Il s’agit d’aborder l’existence entière comme des réactivations de conflits et des processus de remaniement identificatoires. Les cycles de vie renvoient à des étapes franchies (renoncement) et à un cumul des expériences précédentes (passage à la parentalité puis grand-parentalité puis grand âge). Ainsi, être âgé, c’est d’abord avoir eu tous les âges.
On devient adulte et vieux de plus en plus tard. La sociologie de la jeunesse constate que la « planète ado » peut s’étendre quelquefois jusqu’à 30 ans. Nous ne sommes plus au temps où la jeunesse se réduisait à fort peu car très tôt destinée à la production et à la reproduction. L’enfance elle-même semble rétrécir quand on analyse les terminologies liées à l’adolescence : entrée précoce avec les notions de préadolescents et « adonaissants » et sortie tardive avec celle de post-adolescence et adolescence [5].
L’avancée en âge n’a rien (ou plus rien) d’un parcours balisé et reproductible de génération en génération. Autrement dit, retenons qu’avoir 12 ans ou 47 ans ne renvoie pas aux mêmes stades de vie et suppose cultures et pratiques spécifiques. L’approche générationnelle fait apparaître que la plupart des évolutions constatées depuis les années 1970 sont initiées par une génération pionnière, poursuivies puis amplifiées par les suivantes (mutantes, qui traduisent la rupture ; puis suiveuses, qui appliquent) [6]. Il n’y a pas de déterminisme de génération mais des cultures et des usages qui évoluent. Ainsi les seniors s’approprient l’outil et développent des usages propres [7].
Ciblage
Chaque génération est différente de la précédente, car le temps avance. Et similaire, car elle hérite et partage le même monde que ses aînés encore en vie. Tel le sang et la ressemblance physique, c’est une part de nous-même que l’on transmet à notre descendance. Il n’y a pas eux et nous mais bien nous dans eux ; cette transmission donne toute sa dimension au terme filiation [8] .
Dans cette optique, les médias sont confrontés à la difficulté de devoir saisir ce qui fait génération sans pour autant produire du ghetto et enfermer les seniors dans leur âge.
Des supports, comme les magazines centrés sur les seniors Notre Temps et Pleine Vie, réussissent à toucher un large public, que visent des médias comme la chaîne de télévision Vivolta ou des sites Internet. Reste que, globalement, les seniors usent des médias en fonction de leurs centres d’intérêt, et non de leur âge.
C’est l’ensemble des médias qui prend un coup de vieux. C’est l’ensemble des médias qui cherche, difficilement, à répondre aux attentes et aux interrogations de publics qui ont pris de l’âge sans nécessairement vieillir.

Revue Médias















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