En quoi Internet change-t-il l’histoire de la presse ?
JF. FOGEL : Pour la première fois est apparu un média qui agit aussi comme diffuseur des autres médias ; cela lui permet de les mélanger et de les concurrencer. Jusqu’ici un média, c’était un émetteur, acheminant vers son audience [1] un contenu d’un type unique, à travers son propre canal de diffusion. Ce schéma a explosé dans une multiplicité de combinaisons et cette complexité installe les autres médias dans une instabilité permanente.
Le 27 novembre dernier, 11 millions et demi de Français regardaient le journal de 20 h sur TF1 . Les autres médias restent donc minoritaires...
B. PATINO : Bien sûr, la télévision reste le média dominant. Mais Internet, peu à peu, devient un média massif, et nous pensons qu’il va sans doute devenir, dans le domaine de l’information, le plus important des médias. Il est loin de s’adresser à un public marginal, y compris dans ses développements les plus récents ! Songez qu’un des programmes les plus podcastés [2] en France aujourd’hui est « Les grosses têtes » de RTL. Ce qui est en jeu, c’est le contexte du message, la façon dont il va être consommé. Internet est un média massif, mais pas forcément un mass media. Aujourd’hui, plus de trois millions de foyers américains sont équipés de TiVo, ce système de télévision interactive, ce décodeur intelligent qui réagit à des algorithmes [3] et vous propose une programmation en fonction de votre « profil », de vos goûts ou de vos centres d’intérêt : selon les données disponibles aujourd’hui, toute personne qui adopte TiVo ne revient jamais en arrière. C’est comme vous et le téléphone portable : vous ne reviendrez pas en arrière !
Qu’attend le public aujourd’hui ?
B. PATINO : Aujourd’hui encore, le credo des grandes chaînes de télévision ou des radios repose sur des grands rendez-vous. Le patron de CBS en 1956, Roger Stanton, disait : « We built America as a nation. » C’est la théorie du lien social bien avant qu’elle ne soit exprimée en français. Il soutenait que, parce que plusieurs personnes regardaient en même temps le même programme de télévision, il construisait quelque chose qui allait bien au-delà de la simple consommation d’un média. Mais le numérique et sa possibilité de voir les émissions de façon asynchrone, en solitaire, nomade, changent la nature du média ! Evidemment, quelques programmes phares resteront toujours synchrones : une finale de coupe du monde de football, par exemple. Mais sur un très grand nombre d’émissions, et notamment l’information, j’en suis convaincu, la consommation simultanée est en train de laisser la place à une consommation asynchrone.
Internet ne produit pas d’information, il en redistribue.
JF. FOGEL : Sur un réseau, la circulation est pour partie une production d’information. L’audience cherche avec des outils comme les moteurs de recherche un contenu qui lui paraît plus performant, plus pertinent que ce qu’offrent les médias traditionnels. L’audience donne le label « info » aux contenus qu’elle retient.
Le travail journalistique ne possède donc pas de valeur ajoutée ?
JF. FOGEL : Quand Google News propose sa liste des informations les plus présentes en ligne, l’audience juge ce mode de traitement journalistique acceptable. L’utilisation de la liste s’étend d’ailleurs dans la presse gratuite et sur Internet. Autrefois, la presse résumait l’essentiel ; aujourd’hui, on cherche le best of. L’information est abordée d’une façon différente. Les journalistes, attachés à déterminer eux-mêmes la hiérarchie de l’information, constatent - y compris sur les sites Internet de titres prestigieux - que le public trouve épatant d’accéder à un hit-parade. Il plonge lui-même dans l’information jugée la plus importante par l’ensemble du public.
Est-ce la mort du journalisme ?
JF. FOGEL : Non, mais il lui faut accepter que l’audience est active, qu’elle a en main une partie des leviers et ne va pas les lâcher.
B. PATINO : Rupert Murdoch a dit : « Donnez à vos lecteurs le contrôle de votre média, ils le prendront ; ne le leur donnez pas, vous les perdrez ! » Je pense que cela reflète vraiment l’époque que nous sommes en train de vivre. Cela ne veut pas dire que le journaliste cesse d’exister ou d’avoir un savoir-faire qui importe.
Que devient ce savoir-faire dans ces conditions ?
JF. FOGEL : Il comprend un travail de dialogue, d’écoute et plus seulement d’expression. Pourquoi n’existerait-il pas de créativité journalistique dans ces tâches-là ? On assiste actuellement à une crispation d’une partie de la profession qui veut maintenir sa capacité à donner rendez-vous à l’audience devant le kiosque, ou à une certaine heure à la radio et à la télévision. Mais le public qui utilise les téléphones nomades, les messageries instantanées, - 10 millions de Français sont sur Messenger tous les jours - ne comprend pas pourquoi il doit changer de comportement quand ce n’est pas un proche mais un professionnel de l’information qui communique avec lui.
Si Internet ne fait que brasser de l’info déjà existante, on aura toujours besoin des journalistes pour fournir cette information à la base !
B. PATINO : On a besoin des journalistes en tant que collecteurs d’informations, même si on les soupçonne de réagir aux sollicitations des cabinets de communication et qu’on met en doute leur compétence et leur indépendance. Et puis n’oubliez pas que toutes les sources importantes émettent dans le cyberespace et qu’une partie de l’information s’y trouve. Il faut donc aller la chercher.
La montée en puissance des sites d’informations s’est accompagnée d’une suspicion généralisée à l’égard des médias.
B. PATINO : La technologie pousse à la désintermédiation. Or, le journaliste est un intermédiaire. Alors que s’accentuait cette suspicion par rapport à l’intermédiaire humain, se développait un crédit, une confiance à l’endroit de l’intermédiaire mécanique ou algorithmique. Du même coup, une information sur l’information devient nécessaire, et fait désormais partie du rôle journalistique premier.
« Le public qui utilise les téléphones nomades, les messageries instantanées, ne comprend pas pourquoi il doit changer de comportement quand c’est un professionnel de l’information qui communique avec lui. »
Autre paradoxe : alors qu’il y a infiniment plus de bêtises sur Internet que dans la presse classique, on ne lui en tient pas rigueur.
JF. FOGEL : Google au premier chef remonte beaucoup de propositions erronées. Pourquoi s’en accommode-t-on alors qu’à l’inverse, on est exaspéré quand un média traditionnel animé par des humains faillit à son tour ? Je crois que c’est dû au fait que sur Internet, l’utilisateur tient les leviers. Internet n’est pas tout à fait un média, mais plutôt un prolongement, un outil. A contrario, la presse, c’est les journalistes. La perception de ce nouveau média introduit une distance différente.
C’est ce qui explique la crise de la presse ?
JF. FOGEL : La boucle est un peu rapide ! La presse a un triple problème : son modèle économique, sa mutation technologique et les changements de comportement de son audience. Il est probable qu’il y a interdépendance de ces éléments. Le fait que l’audience devienne un acteur qui « traite » elle-même pour partie son information et qu’elle puisse vérifier ce qui lui est offert lui donne une capacité critique envers les médias. La technologie lui permet aussi de modifier très vite ses habitudes. Dans un secteur industriel lourd comme la presse sur papier qui suppose des investissements à long terme, le choc est brutal, la crise paraît violente. Mais dans une perspective historique longue, on voit que de nombreux comportements d’inquiétudes face à Internet ressemblent à ceux vécus lors de l’arrivée de la radio ou de la télévision. Or, les médias en place ont alors su réviser leur offre et leur modèle économique pour tenir compte de ces entrants. Au bout du compte, les médias ont toujours survécu à l’arrivée d’un nouveau média et je pense que cela va à nouveau se produire avec Internet.
Que pensez-vous des « bi-médias » tels que les envisage Libération ?
B. PATINO : Si un « bi-média » veut dire deux canaux pour s’adresser au même public, je constate, tant en France qu’à l’étranger, que cela ne fonctionne pas. Soit on s’adresse à des audiences différentes, soit on s’adresse à la même audience mais dans un contexte tellement différent qu’on n’est jamais perçu comme le même média. Si « bi-média » signifie que, pour des grands titres comme Le Monde, Libération ou Le Figaro, il est nécessaire et vital d’avoir une double stratégie pour le média imprimé et pour le média numérique et que les deux doivent se coordonner, cela me semble une évidence.
Mais Serge July pourtant, revendique plutôt la première hypothèse...
JF. FOGEL : Il est le seul entrepreneur de presse au monde à revendiquer cela. On a déjà pu constater que lorsqu’un journal papier n’est pas en kiosque, pour des raisons de grève par exemple, il n’y a pas augmentation des visites sur son site, parfois c’est le contraire ! Le report de l’un à l’autre ne s’observe pas. A l’inverse, quand il existe une actualité autour d’un titre, les deux supports augmentent en même temps mais dans des populations différentes.
Serge July se trompe ?
JF. FOGEL : Peut-être que les chiffres qu’il détient montrent que Libération est un cas à part où les deux audiences, celle du papier et celle de l’écran, tendent à se fondre. Sur Internet, on est obligé d’être pragmatique. On apprend en faisant des erreurs. Il n’existe pas de livres, d’enseignements définitifs.
Faut-il faire payer l’information sur Internet ?
B. PATINO : Personne ne peut aujourd’hui prétendre connaître le modèle économique d’Internet. Il faut rester très humble. Internet est un marché qui a ses propres lois. Plus vous êtes dans un domaine qui peut être perçu comme substituable - et la notion de perception est ici centrale - plus ce service tend vers la gratuité. L’information dans son ensemble est devenue aujourd’hui gratuite dans l’univers du numérique pour ces raisons micro-économiques. En revanche, il existe quelques traitements qui sont encore ressentis comme irremplaçables par une certaine population et qui peuvent se faire payer. D’où l’émergence de modèles mixtes. Mais globalement, l’information a tendance à devenir une sorte de commodité aujourd’hui sur le web. C’est le modèle qui se dessine.
« De nombreux comportements d’inquiétudes face à Internet ressemblent à ceux vécus lors de l’arrivée de la radio ou de la télévision. »
C’est donc la mort de la presse classique ?
JF. FOGEL : A tout le moins la réinvention de son modèle. Tout semble ouvert. Longtemps, on a vécu sur l’idée que la presse écrite était payante, la radio et la télévision gratuites. Or, la télévision et la radio payantes sont en train de se développer. Certains processus vont à rebours de l’évolution connue : ISPN, la chaîne sportive aux Etats-Unis, naît comme télévision, se diversifie sur un des sites Internet les plus sophistiqués du monde, et devient maintenant un journal papier. Les déclinaisons, les catégories payant / gratuit sont à regarder prudemment. La presse écrite s’est fondée sur le schéma : je diffuse un contenu ; en contrepartie, j’obtiens une recette. Aujourd’hui, cela peut être révisé - les gratuits en sont l’illustration. Ils renoncent à la recette de la diffusion mais en allégeant leurs coûts de distribution, l’équation fonctionne. Avec la presse numérique, cela va encore plus loin : ce qui est important, ce n’est pas de vendre du contenu, c’est d’avoir une grande audience et de lui offrir un accès plus encore qu’un contenu. C’est le modèle de Google qui facilite l’accès à l’information pour un public immense et vit de la publicité agrégée à cette fonction. D’une façon globale, les médias aujourd’hui passent d’un modèle de diffusion à un modèle d’audience.
Comment s’exprime-t-on sur Internet ?
JF. FOGEL : Actuellement, tous les prix de journalisme sur Internet, comme ceux de la FNPI (Fondation pour un nouveau journalisme ibéro-américain), ONA (Online News Association), SND (Society for News Design), couronnent des travaux faits avec « Flash », la technologie de Macromedia qui mêle son, texte, animation, vidéo, photo. Internet, quand on y reconnaît l’excellence, offre ce qui n’est encore qu’un infra-langage allant davantage vers l’audiovisuel que l’écrit - le régulateur du récit semble être plutôt la bande son. Mais il existe peu d’études sur les pratiques de lecture sur écran : les concepts de mise en pages, couleurs, approches typographiques, mémorisation du texte restent flous. Et pour tout complexifier encore, les journalistes eux-mêmes ont des outils divers. Vous visitez trente rédactions Internet, vous voyez trente solutions différentes. Forger un outil qui fonctionne et corresponde à vos besoins, c’est le début du travail journalistique sur Internet. Avec lemonde.fr, nous avons produit notre outil nous-mêmes ; il est efficace, la rédaction aide à le développer, et l’audience sait se servir du site qu’il produit. C’est d’abord sur ce front que se mène le combat. Au-delà, la façon dont le site parle à son audience et la manière dont la société va répartir son expression entre virtuel et réel, vont configurer le journalisme de demain.
Rendez-vous dans un an ?
B. PATINO ET JF. FOGEL : Un an, c’est loin. Internet va plus vite que cela...
JF. Fogel et B. Patino, « Une presse sans Gutenberg » aux éditions Grasset, octobre 2005.

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