Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°3 > Ivan Levaï, l’homme qui passe la presse en revue
Vie publique

Ivan Levaï, l’homme qui passe la presse en revue

par Yves Harté

Quoi qu’il ait fait d’autre, il demeure, dans la mémoire collective et matinale d’une génération, celui qui se lève tôt, lit les journaux le premier et donne envie de les lire.

Mieux vaut se lever tôt pour commenter les commentaires. S’il est une personne qui symbolise l’exercice, c’est bien Ivan Levaï. Inutile de chercher une quelconque explication. On a beau avoir été directeur de deux radios (Europe 1 et France Inter), P.-D.G. de la Chaîne Parlementaire, directeur des quotidiens Le Provençal et Le Soir - sur la pressante demande d’Edmonde Charles-Roux - rien n’y fait : trente ans de lecture critique de la presse quotidienne gomment toutes les autres fonctions et renvoient au journal du matin. Il faut se figurer ce que peut être une maison de la radio vers 5 heures. Quelques lampes dans des bureaux. Des couloirs vides. Des litres de café. Une étrange ambiance de fin de nuit et de début de jour. Des journaux à peine imprimés sous les yeux, des fax, des ordinateurs. Lire de cette façon s’apparente à une passion. Et dans le cas d’Ivan Levaï, une passion qui dure. En 1973, Jean-Luc Lagardère, retenu par les petits déjeuners à l’américaine auxquels il s’astreignait, et agacé de ne pouvoir connaître l’ensemble des titres des quotidiens, confie à Ivan Levaï le soin de commenter l’actualité du jour sur sa radio Europe 1. Ainsi commence la légende. Car si Ivan Levaï n’est ni l’inventeur ni le seul à avoir épluché les titres des journaux, à en extraire les meilleurs passages, en souligner les désaccords, il remporte la palme de la longévité. Autant de levers à l’heure du laitier dans Paris qui s’éveille, tandis que Jacques Dutronc envisage de se coucher, mérite que l’on s’arrête sur pareille obstination.

L’histoire débute en Hongrie, à Budapest, en 1937. Dans cette Europe en ordre de guerre, Hitler, Mussolini, Staline sont au pouvoir. Ivan Levaï naît d’un père viennois qui abandonne la famille dès sa naissance et d’une mère juive de confession, modiste de profession qui, pressentant la barbarie à venir, s’installe à Paris. Avant de quitter son pays, elle a l’idée de faire baptiser l’enfant. Savait-elle qu’ainsi elle lui sauvait la vie ? En 1941, elle tombe gravement malade et meurt à l’hôpital. Ivan Levaï est orphelin à 4 ans. Le petit juif-catholique est recueilli par une aide-soignante protestante qui l’amène au temple le dimanche. Nouveau départ. Nouvelle famille, catholique cette fois, au fin fond de la Vendée. Et l’église le dimanche. Le retour vers la synagogue ne viendra que bien plus tard, pour partie à l’adolescence, plus sûrement à la suite de son second mariage avec Anne Sinclair. On conviendra que ces débuts dans l’existence tirés de « Sans Famille » auraient pu plonger le sujet dans la neurasthénie. Il faut croire que l’armature psychologique du jeune Levaï relevait d’une autre nature. « Logiquement, je ne devrais pas être en vie. Certains matins à l’école, j’ai vu des petits camarades porteurs de l’étoile jaune qui disparaissaient subitement. Aujourd’hui, je sais que rien n’est grave, hormis la perte et la maladie d’un être cher. Voir certains de mes concitoyens se morfondre dans leurs petites peines me consterne. Je suis irrésistiblement attiré par les gens qui ont le sens du bonheur, par ceux qui diffusent de la joie. »

En l’inscrivant à l’école primaire, la famille adoptive provoque une seconde naissance. Et peut-être faut-il chercher ici la clé de ce qui deviendra une autre nature. Jusqu’à 6 ans, Ivan Levaï ne parlait pas. Mutique. C’est dans la cour de récréation avec les autres enfants et sur les bancs de la classe qu’il a appris à la fois à lire et à parler. On ignore dans quel ordre, mais l’on sait qu’il fera bon usage de ses subites découvertes. « Je suis un pur produit de l’intégration à la française. J’ai été façonné par l’école laïque et républicaine, elle m’a fait découvrir les mots, la lecture, l’écriture et le pouvoir de m’évader de ce monde clos d’enfant de la guerre. Tous mes rêves convergeaient vers mes 21 ans, je savais qu’alors je serais libre. Pour certains, le moteur c’est la tendresse familiale, pour moi ce fut l’école. »

De cette école, il tire naturellement une première vocation : instituteur. Puis professeur de lettres. Le hasard au début des années 60 l’amène à rencontrer José Artur qui, séduit par son enthousiasme et sa dilection pour les jeunes et leur scolarité, l’entraîne à ses côtés. Le professeur devient animateur de radio puis, très vite journaliste, tâte de la télévision sur la deuxième chaîne balbutiante de l’ORTF. L’apprentissage renvoie à la spécialisation. Ivan Levaï, ancien instituteur, connaissait l’école : il deviendra expert en éducation et jeunesse.

La date doit être mentionnée et le journal aussi. 66-68. L’Express. « Au fond, je dois tout à Jean-Jacques Servan-Schreiber, Françoise Giroud et Daniel Cohn-Bendit. » L’après-68 change le spécialiste de l’éducation en un expert en questions universitaires à Europe 1 et, très naturellement, en observateur politique. Retour aux mots. Découverte de la vigie matinale, des journaux froissés et du papier encore frais de l’encre des rotatives. 1973 : dès lors, il incarne à son corps défendant l’éditorialiste des éditoriaux, ce qui ne l’empêche pas de connaître l’histoire et de citer les grands anciens. « La revue de presse est un genre qui a commencé bien avant la guerre, mais demeure un exercice purement radiophonique. » Son exemple : Daniel Saint-Hamond, « le meilleur de tous ». Et qui peut se souvenir, sinon lui, qu’un débutant s’est livré à ce même exercice, dans ces mêmes années, sur France Inter, et qu’il s’appelait Patrick Poivre d’Arvor ?

« La télévision induit la domination subliminale d’une pensée molle et dégoulinante alors qu’elle est l’école de l’inculture et de l’amnésie. »

De ce poste d’observation, il est aisé de considérer l’évolution éditoriale. Années 70. Souvenez-vous. Restent des effluves des gaz lacrymogènes dans les rues. Les rêves d’un prolétariat mondial. Les cheveux sont longs. Renault-Billancourt ne saurait être désespéré. Paris conserve dans ses quartiers bourgeois la nostalgie des réceptions d’avant-guerre. Des grandes familles règnent sur la Bourse. On n’en finit pas de remâcher les souvenirs amers de l’Algérie. France Soir se taille la part du lion. Le Monde est encore austère. On peut acheter L’Humanité, Le Figaro et L’Aurore. Le Matin de Paris s’oppose à Libération. « Alors on vivait dans le sentiment du coup d’Etat permanent. Peyrefitte assurait : "Nous sommes au pouvoir pour trente ans." Naturellement, les positions étaient beaucoup plus tranchées. »

Positions tranchées ? Il est vrai que ces opinions avaient l’allure des matchs de catch. Charpy de La Lettre de la Nation contre Leroy de L’Huma. July de Libé contre d’Ormesson du Figaro. Dans cette jungle purement politique et idéologique, Ivan Levaï assure qu’il a toujours tout traité. Tout ? Pas vraiment. Deux bouts « de l’omelette » n’ont jamais trouvé grâce à ses yeux : «  Les extrémistes de l’extrême, qu’ils soient à gauche ou à droite. » Mais ce qu’il en retient était le côté viril de ces bagarres. Et un regret : « J’ai vu insensiblement glisser les commentaires du politique pur et dur au sociétal, ce terme convenu et qui ne veut rien dire. »

La rupture intervient au mois de novembre 1989. Le mur de Berlin s’effondre. Et, avec ce symbole, la grande confrontation déjà mise à mal par les années Mitterrand et la cohabitation. La presse écrite, affaiblie, s’enfonce vers une crise que confirme l’érosion continue de son lectorat. Des titres célèbres disparaissent. « Autrefois, je trouvais dans un même journal tout ce que je voulais. Aujourd’hui, il faut que j’en lise plusieurs. La segmentation et le choix des nouvelles sont draconiens. » La raison : la télévision. « Elle induit la domination subliminale d’une pensée molle et dégoulinante alors qu’elle est l’école de l’inculture et de l’amnésie. Les journaux ont eu le tort d’imiter cette méprisante attitude qui consiste à considérer ceux qui nous lisent pour des imbéciles à qui il faut faire avaler du pré-mâché. Or la télévision, qui ne fait que piller les journaux, leur donne maintenant la marche à suivre. »

L’indignation est sincère. A bien y réfléchir, il y a une logique à ce qu’Ivan Levaï incarne à ce point la revue de presse matinale. Le virus de l’écrit inoculé à l’école, la volonté pédagogique d’expliquer et de convaincre s’y retrouvent idéalement. Pédagogue, intarissable et rieur, marqué à gauche mais cultivant des amitiés dans tous les partis démocratiques, l’homme de radio - qui a conservé dans sa maison de campagne la totalité de ses articles des petits matins - est un amoureux du papier. Il ne se console pas de la résignation de l’écrit devant le pouvoir de la télévision. « Il y a trente ans, l’orientation éditoriale de la presse écrite mettait à genoux toute autre forme d’information. Aujourd’hui, c’est exactement l’inverse. Mais comment ne pas le comprendre, dès lors que l’on a rompu avec une tradition de presse bon marché. Savez-vous quel budget est nécessaire pour acheter chaque jour au minimum deux quotidiens et un hebdomadaire par semaine ? 84 euros. 554 francs, l’équivalent du SMIC il y a 30 ans. Il est faux de dire que les gens n’aiment pas lire les journaux, les gratuits l’ont parfaitement compris et cela conduit à creuser un dramatique fossé. Plus on est riche, plus il est facile d’être culturellement riche. Quant aux pauvres, ils doivent se contenter du journal télévisé. »

A 67 ans, on pourrait imaginer qu’Ivan Levaï soit lassé de ces lectures de l’aube. Erreur. Il a connu Europe 1, France Inter, Radio Monte-Carlo. Aujourd’hui France Musiques. Pourquoi ? « Parce que j’ai toujours ce désir de transmettre aux autres, à travers la lecture des journaux, ma curiosité du monde. » Curiosité, c’est effectivement ce qui semble être son carburant. Assis à une terrasse de restaurant, il n’a de cesse d’observer, de regarder, de commenter. Et surtout de s’amuser d’un rien. Même le temps qui passe ne semble pas l’affecter. Au contraire. « Si on peut être président de la République au-delà de 70 ans, je pense que l’on peut continuer à exercer un modeste travail à 67 ans. »

Modeste travail est trop peu dire quand on sait qu’Ivan Levaï a attendu cet âge pour endosser l’habit du militant qu’il avait refusé jusque-là. Il relance Tribune Juive. Et on ne saurait, sans aucune ironie, ne pas rapporter cette dernière anecdote, véritable roue du destin. Cherchant un immeuble assez vaste pour loger sa future rédaction, Ivan Levaï a reçu un jour une proposition qui l’agréait. Il est allé voir. C’est une folie XIXe, en plein cœur de Paris, à deux pas du Panthéon. Une demeure commandée par un riche libre-penseur qui voulait se moquer de l’Eglise et qui fit édifier la reproduction miniature d’un monastère du plus pur gothique. Ivan Levaï a bien entendu investi les lieux avec son équipe.

On se garderait de donner les secrets de cet élixir de jouvence. Mais à bien considérer Ivan Levaï, il faut croire que l’interrogation et l’usage du monde ont tout à voir avec la jeunesse du regard.


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]