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Ma vie avec les médias

Sébastien Cauet :

"J’aime cultiver mon ambiguité"

par Guy-Pierre Bennet

On le prend souvent pour un beauf. Plumes dans le cul et gros nénés. Sébastien Cauet n’est pas le genre Télérama. Manifestement, il s’en fout. Même s’il ne tient pas à être catalogué amuseur trash à vie, il n’est pas dans le genre autoflagellation. Il se raconte ici. Sans prudence excessive. Et sans mauvaise conscience. Inattendu.

Quelle est votre définition de la «  liberté d’expression »  ?

Évidente : le droit de s’exprimer sur quelque sujet que ce soit sans être censuré. Il est inscrit dans les règles démocratiques. Nous avons la chance de vivre dans l’un des pays les plus libres du monde. On a beau dire que la politique tient les médias, on jouit malgré tout d’une vraie liberté d’expression. Certes, depuis quelques années, les choses sont devenues un peu plus tendues et il est vrai qu’aujourd’hui on ne peut plus rire de tout, ni tout dire ou tout montrer, mais quand même il y a encore de l’espace.

Il y aurait donc des limites  ?

Si je fais référence à mes émissions de télé et de radio, il y a d’abord les limites légales définies par le CSA. Elles touchent au respect de la dignité de l’être humain. Tous propos racistes, négationnistes, diffamatoires sont, heureusement, interdits. Ensuite, il y a les limites que l’on se fixe. Chez chaque humoriste existe une part d’autocensure, mais difficile à contrôler soi-même, surtout dans le cas d’un direct où, quelquefois, des réflexions douteuses peuvent vous échapper.

Vous êtes un provocateur  ?

Je fais de la radio depuis mon plus jeune age. J’étais fou de Coluche sur Europe 1. C’était l’opposé des « Grosses Têtes » de RTL, beaucoup plus consensuelles. La provocation version Coluche était intelligente parce qu’il disait tout haut, de façon parfaitement compréhensible et sous forme de vannes, ce que le public populaire pensait tout bas. Il frappait très fort sur tout le monde mais c’était son job. Chaque matin, il faisait une heure de provoc. Il allait même plus loin puisque, sous couvert de blagues, il agitait des idées auxquelles on n’aurait pas nécessairement pensé. Du genre : « Ce qui coûte le plus cher dans l’achat d’une maison Untel, c’est pas la maison, c’est le crédit  ! »

photo : Pierre-Anthony Allard
photo : Pierre-Anthony Allard

Ce type de provocation lui a coûté cher...

Quand vous décidez de provoquer, vous le payez toujours. Regardez le professeur Choron et la foultitude d’interdictions qu’il a subies. Malgré ça, provocateur jusqu’à la fin de sa vie  ! J’avais fait une émission avec lui quelques mois avant sa mort : il n’a pas pu s’empêcher de se foutre à poil. Il aurait pu se calmer avec l’âge... Eh bien, non  ! La provocation est une façon d’être.

Est-ce qu’aujourd’hui des humoristes comme Stéphane Collaro ou Jacques Martin pourraient s’exprimer à la télévision ou à la radio comme ils le faisaient dans les années 1970-1980  ?

C’était une forme d’humour ultrapopulaire. Aujourd’hui, ça serait surtout compliqué pour Coluche ou Desproges. Relisez leurs sketches et vous verrez qu’il y a des choses qui sont évidemment impossibles à dire aujour­d’hui. En tout cas, ça ne passerait certainement pas en prime time à la télévision  ! Et rappelez-vous certaines couvertures de Charlie Hebdo ou de Hara Kiri à l’époque... Notamment celle de la mort du général de Gaulle - le fameux « Bal tragique à Colombey » - qui avait été interdite. Aujourd’hui, chacune de leurs couvertures ferait scandale.

Pensez-vous que l’interdiction faite à l’animateur de radio et télé américain Howard Stern de mettre la virginité d’une jeune fille aux enchères soit une limitation à la liberté d’expression  ?

Ça me rappelle l’affaire, aux Pays-Bas, de cet animateur qui présentait des individus voulant vendre leurs reins aux enchères. En fait c’était une façon, pour le coup vraiment provocatrice, de sensibiliser l’opinion publique sur la nécessité des dons d’organes. Est-ce que pour Howard Stern ça ne serait pas la même chose  ? Une sorte de coup de com... Mais les États-Unis sont le royaume du paradoxe. Ce pays extrêmement prude, où il est interdit de montrer un téton à la télévision, ferme les yeux sur des émissions en pay per view où un animateur fait mettre une fille à quatre pattes ou lui demande de simuler une fellation  ! L’extraor­dinaire aux États-Unis c’est que la loi permet de tout dire, y compris des choses qui en France vous enverraient devant un tribunal, mais pas de tout montrer... et surtout pas un sein.

Mais votre opinion sur cette forme de provocation  ?

Vous savez, un homme peut toujours blaguer sur les hommes et, dans le fond, c’est de lui-même qu’il se moque. En ce qui concerne les femmes, l’humour doit absolument s’arrêter avant que le trait ne devienne blessant. Je suis très attentif à ne jamais franchir cette limite.

Est-ce que vous avez subi des pressions de votre direction chez TF1  ?

Non. J’ai toujours fabriqué mes émissions avec les responsables des magazines. Donc tout le monde savait ce que j’avais tourné et ce qui allait être diffusé. Au montage, on se pose évidemment des questions sur ce qu’on garde et sur ce qu’on fait sauter. Il m’est souvent arrivé de couper pour protéger l’un de mes invités - plutôt que pour me protéger - quand je trouvais que certains propos étaient limites. D’ailleurs, en six saisons d’émissions de « La Méthode Cauet », nous n’avons eu aucun procès.

photo : Renaud Corlouer
photo : Renaud Corlouer

Est-ce que vous avez analysé ce qui a fait l’énorme popularité de vos émissions de télévision  ?

Quand je suis arrivé à TF1, tout le monde pensait que j’étais condamné à mort sous prétexte que ma chaîne de base devait être M6, beaucoup plus libre de ton que ne l’était TF1. Je semblais aux médias trop trash pour cette chaîne réputée de bon ton. Or, je n’ai pas changé un mot de mon vocabulaire, pas un geste de mes attitudes, pas un poil de ma ligne éditoriale... et je suis passé de l’animateur trash à l’animateur populaire. J’ai même été l’animateur préféré des Français. Est-ce que vous pensez que les Français préfèrent un animateur trash à toute autre personnalité de la télé  ? Ce qui revient à dire que ce que certains jugent comme du trash, pour ne pas employer un autre terme, d’autres le prennent simplement pour ce que c’est : de l’humour.

Et votre public  ?

Il y a des gens que j’amuse, des gens que j’énerve et des gens qui m’ignorent. Mais il faut garder la tête froide. Quand on fait entre 40 et 50 % d’écoute sur une émission, ça veut aussi dire que 40 à 50 % du public ne vous ont pas regardé. Le paysage télévisuel est fait d’une bonne vingtaine de chaînes. Pour exister dans cette concurrence, il faut avoir une image forte. Je dirais même : surpuissante. Ainsi les phénomènes populaires que sont « Les Enfoirés » ou la Coupe du monde de football. Moi, je suis un animateur singulier, que les gens aiment ou n’aiment pas en fonction de ce que je représente pour eux sur le plan de l’humour, de l’irrévérence ou de l’insolence. Dans le fond, on ne fait pas une émission en se disant « ça va plaire à tel type de public ». On crée quelque chose et ce quelque chose fonctionne parce que le public l’attend, de façon plus ou moins consciente. Le succès d’une émission n’est que le reflet de la société qui lui accorde ce succès.

L’arrêt de « La Méthode Cauet » est-il dû à une baisse d’audience ou à une forme de moralisation des médias  ?

Si je traduis votre pensée, vous considérez, vous, que « La Méthode Cauet » était immorale ou amorale  ! C’est votre point de vue et votre jugement. Depuis que l’émission s’est arrêtée, j’ai le même type de réponse à ce type de question : ne me faites pas parler à la place de TF1.

Il y a quand même une explication  ?

On peut donner à l’arrêt de cette émission toutes les explications qu’on veut, la première et la principale étant que je voulais moi-même arrêter. Il ne s’agit pas d’une baisse d’audience. Lors de la dernière, nous étions à 40 % d’écoute  ! Vous connaissez beaucoup d’émission, vous, qui s’interrompe sur ce score  ?

« Vous connaissez beaucoup d’émissions qui s’interrompent avec 40 % d’audience ? »

Pourquoi vouliez-vous en finir  ?

Parce que, au bout de six saisons, il fallait soit arrêter, soit aller dans une autre direction. J’ai été le premier à le dire. Je ne voulais pas rester ad vitam aeternam l’« animateur de “La Méthode Cauet” ». Nous n’avions plus rien à prouver. Le seul challenge était de garder la même audience, semaine après semaine. Il s’agit d’ailleurs moins d’un défi que de l’engagement vis-à-vis de la chaîne qui me diffusait. Donc, celle-ci a décidé de tirer le rideau au mois de décembre et je n’étais pas contre. Nous sommes restés bon amis et je n’ai ni aigreur ni regret. Cela me permet aujourd’hui de travailler sur autre chose. Je n’ai pas en tête de proposer une copie de « La Méthode Cauet ». J’ai 37 ans, ce que je vais faire dans les années qui viennent ne ressemblera pas à ce que j’ai fait auparavant. Mais je ne dis pas que je vais m’en éloigner au point de présenter « Apostrophes »  !

Une émission littéraire ne vous intéresserait pas  ?

Ce n’est pas mon genre de dire : «  Je suis comique à la télé, je vais maintenant vous prouver que je suis intelligent. » Il y a des humoristes très populaires qui, un jour, veulent démontrer qu’ils sont aussi capables de jouer Shakespeare ou Molière... Ce qui m’amuserait le plus serait de populariser une forme d’expression politique...

Vous n’avez jamais eu de personnalité politique sur vos plateaux  ?

On en a eu quelques-unes mais le format de l’émission ne s’y prêtait pas. La prochaine émission y sera plus propice.

Était-elle un peu trop sexy  ?

La légende de femmes à poil et des stars du porno  ! Or, vous pouvez vérifier, le « sexy » comme vous dites, intervenait à peu près trois minutes dans une émission de deux heures. Pas plus.

Alors pourquoi ne voyait-on que ça  ?

Quand on fait quelque chose d’un peu sexy, allez, disons d’un peu trash et, en tout cas, de rigolo, ça cartonne. Vous dites « on ne voyait que ça ». Mais qui est « On »  ? Pas le public  ! Lui restait fidèle tout au long du programme qui n‘était quand même pas porno  ! Mais je vous accorde que ça a peut-être été un piège. Quand une recette fonctionne, on a tendance à en reprendre les ingrédients. Le public qui vous aime, vous aime en partie pour ça et les gens qui ne vous aiment pas s’en servent pour nourrir leurs critiques. J’ai regretté, à un moment, cette image réductrice.

De quoi seront faites les prochaines émissions  ?

Si vous voulez savoir s’il y aura des nanas à poil, c’est parce que, visiblement, ça vous plaît beaucoup  ! Zut  ! Je vais vous décevoir parce que dans les prochaines émissions il n’y en aura plus  ! Je n’ai pas l’intention de faire « Le Journal du hard », je vais passer à autre chose.

À quoi  ?

Je suis sûr que vous serez surpris.

Avez-vous le sentiment que l’opinion publique, la France officielle si vous préférez, est devenue moralisatrice et que nous vivons dans une société liberticide  ?

Je n’irai pas jusque-là. Quoique... Les affiches de Tati à qui l’on a retiré sa pipe, les albums de Lucky Luke dont la cigarette a été remplacée par un brin d’herbe... Nous sommes dans une société où l’on a tendance à s’autocensurer bien avant les limites. Est-ce que cela tient à la crise dans laquelle nous pataugeons et où nous tentons de retrouver une certaine morale  ? Peut-être.

Vous voulez dire que l’on revient à une forme de moralité consensuelle  ?

Vous faisiez référence au « Petit Rapporteur » des années 1970. C’était la Gitane maïs qu’on allume à l’écran, le petit verre de jaune que l’on s’envoie en direct pendant que l’on charge le Premier ministre. Aujourd’hui, le seul qui peut encore se l’offrir c’est peut-être Iggy Pop ou, en son temps, Bukowski chez Pivot... Quant à la Playmate du 20 h 50 chez Collaro... On oublie  ! Vous ne verrez plus une fille se déshabiller avant minuit aujourd’hui. Et encore  !

Mais vous, vous l’avez fait  !

Oui, à une heure du matin et déconseillé au moins 16 ans.

Avez-vous le sentiment que les médias vous prennent un peu avec des pincettes  ?

J’ai surtout l’impression d’être un mystère pour eux. D’un côté, ils pensent voir un garçon un peu con-con qui fait de la télé, et, de l’autre, ils sont bien obligés de constater le succès de ses émissions. Ils balancent entre dédain et respect. Et puis, à y regarder de plus près, tenir deux heures de talk-show chaque semaine et trois heures de radio tous les matins, ma foi, ce n’est peut-être pas à la portée du premier con venu. Bref, entre l’image du beauf qu’il se donne et le succès qu’il a, où est Cauet  ? Ambigu, non  ? J’aime bien cultiver ce mystère.

Le Cauet dans la vie réelle ne ressemble pas au Cauet de la télé  ?

Ce qui passe à l’écran de sympathie, de bonhomie, de fraîcheur, ça, c’est moi. Quand, hors antenne, je plaisante avec le public venu à l’enregistrement, je le fais parce que ça me plaît et que j’aime bien les gens. Le Cauet parfois un peu hard, qui dit des choses pas toujours politiquement correctes, qui pousse les gens dans leurs retranchements, c’est le petit diable que j’ai au fond du crâne qui en est responsable  ! Je fais, je dis, à la télé ou à la radio, des choses qu’il ne me viendrait même pas à l’idée de faire ou de dire dans la vie. Parce qu’il s’agit d’un show et que, dans ce show, c’est comme ça que j’amuse le public. Dans la vie quotidienne, je ne suis pas le bon copain à qui on tape dans le dos, le guignol qui baisse son pantalon et raconte des blagues salaces à la fin des noces et banquets. À la télé ou à la radio, je suis ce que j’ai voulu être et j’en suis fier, mais c’est un personnage.

« Comment dire à un enfant que les valeurs qu’on lui enseigne et celles que l’on montre à la télé n’ont rien à voir  ? »

Vous avez deux enfants de 7 et 9 ans. Est-ce que vous leur permettez de regarder ou d’écouter vos émissions  ?

Pas toutes. « Les Vacances de Cauet », en règle générale, oui. Les parodies du « Muppet Show » aussi. Mais « La Méthode Cauet », non... Ça n’est pas de leur âge. Il est surtout quasi impossible de faire comprendre à deux jeunes enfants que la personne qu’ils voient dans le poste, tout en étant leur père, est un personnage qui tient un rôle. Est-ce que vous imaginez Zidane marquant des buts dans son living ou Belmondo faisant des cascades sur son canapé  ? Comment dire à un enfant que les valeurs qu’on lui enseigne et celles que l’on montre à la télé n’ont rien à voir  ? À l’écran, je peux déconner sur les pétards et même si chacun fait ce qu’il veut de sa vie, il va de soi qu’il n’y a rien de bon à trouver dans la drogue. Vous savez, si l’on va derrière les apparences, on s’aperçoit que j’ai presque un discours de vieux con... Mais comme c’est toujours noyé dans une blague, on ne s’en rend pas vraiment compte. 


 
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