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Accueil du site > La Revue-Médias > n°8 > J’aime le bruit du monde
A contre-courant

Entretien avec Georges Balandier :

J’aime le bruit du monde

par Serge Guérin

Georges Balandier est un mythe bien vivant. Celui qui inventa, avec Alfred Sauvy en 1957, l’expression « tiers-monde », ne cesse de décrypter nos sociétés. Africaniste reconnu mondialement, il porte un regard distancié sur notre « surmodernité ». A 85 ans, il vient de publier « Le grand dérangement » analysant les nouveaux territoires du temps.

Quels sont vos premiers souvenirs de presse ?

Ma relation aux médias a toujours été profonde et émotionnelle. J’aime le bruit du monde, m’informer, savoir ce qu’il se passe, me documenter... Enfant déjà, on me décrivait comme dévoreur de papiers. J’aimais passer du temps dans le grenier de la maison de ma grand-mère où était entassé un stock incroyable de vieux magazines comme L’Illustration ou Le Monde Illustré. C’est là que mon désir et la satisfaction de mon désir se sont formés.

J’ai toujours la même passion aujourd’hui. Pour moi, les difficultés actuelles de la presse sont autant un problème politique et culturel qu’une blessure personnelle.

Vous avez vu se développer la radio, comment avez-vous accueilli ce nouveau média ?

A cette relation privilégiée avec la presse s’est ajoutée assez vite, en effet, cette machine mystérieuse à mettre en œuvre qu’était la radio. J’ai connu le temps des postes à galène. J’étais impressionné par les premières radios d’alors, imposantes comme des meubles et qui tenaient un peu ce rôle dans les maisons. Les voix m’ont toujours fasciné. Il me semble, aujourd’hui encore, qu’il est plus difficile de mentir à la radio qu’à la télévision. Comme si la voix trahissait moins que ne le fait un visage. Il y a une sorte de sincérité de la voix qui m’émeut. Je suis resté un écouteur de paroles. J’aime suivre les débats et écouter les infos à la radio. Quand je suis en voiture, je cherche la musique classique ou bien un débat intéressant. Impossible pour moi de me passer de France Info, de France Culture, de BFM... Par la parole et la discussion, la radio met en circulation, à volonté, des idées, du désir, des passions.

Vous accordez donc une place de choix aux médias dans votre formation intellectuelle ?

Oui, et encore maintenant, je crois que le fait de rester à l’écoute de la presse et de la radio me permet de ne pas me laisser abîmer par l’âge. J’aime et j’ai besoin d’écouter le bruit de l’actualité et de ressentir ses contradictions. C’est une guerre perpétuelle pour rester en éveil et analyser les mouvements du monde.

Quel est le journal ou les journaux qui vous ont le plus marqué ?

Un des titres qui m’a le plus marqué, c’est incontestablement Combat. Au sortir des maquis, lorsque j’ai retrouvé Paris, Combat fut pour moi une révélation. Ce journal n’avait aucun équivalent dans la presse d’avant-guerre. Vous ne pouvez pas imaginer ce que représentaient à l’époque Camus et Combat ! Rien ne peut s’y comparer aujourd’hui. C’était le lieu où l’on se devait d’être. Le journal avait la légitimité intellectuelle et morale pour asséner les vérités du moment. Très tôt je suis entré en contact avec son équipe, notamment avec Maurice Nadaud et Michel Leiris qui faisaient partie du premier cercle. Michel Leiris est l’une des rencontres les plus importantes de ma vie. Nous nous connaissions depuis le Musée de l’Homme, un des premiers réseaux de résistance. Michel m’a mis en rapport avec Albert Camus. Durant une courte période j’ai donc été influencé par Camus et son journal. Ensuite je m’en suis éloigné en raison de mon départ pour l’Afrique. Ce fut une décision qui a surpris mes amis car je commençais à avoir une petite notoriété et je semblais promis à un certain avenir dans l’écriture à Paris. Je venais d’ailleurs de remettre mon premier manuscrit « Tout compte fait » à Maurice Nadaud pour sa collection « Les chemins de la vie ».

Par la suite c’est Le Monde qui deviendra mon port d’attache et une référence. La première raison tient à la très grande estime que j’ai toujours portée à Hubert Beuve-Méry. Il avait fait du journal un lieu que l’on abordait avec respect. Pour reprendre la célèbre formule de Kant, la lecture du Monde est, depuis plus de 50 ans, ma prière du matin. Même si le journal a évolué, il reste pour moi un exemple de rigueur.

Vous y avez d’ailleurs collaboré ?

Oui, j’ai d’abord publié divers reportages dès les années 50, puis j’ai tenu une chronique régulière dans Le Monde des Livres durant une dizaine d’année. C’était un travail passionnant qui me permettait de faire connaître des travaux remarquables et parfois exigeants. J’ai aimé cette activité de passeur. J’ai vu aussi combien il fallait se battre pour faire paraître un article, combien la surface disponible du journal était un enjeu et conditionnait en grande partie son contenu. Combien aussi, les batailles d’influence étaient le lot des rédactions. Mais j’ai aussi collaboré au Nouvel Observateur. Je crois avoir écrit dès le n° 3, à propos de la situation au Congo-Léopoldville. Je suis venu à l’hebdomadaire par France Observateur qui servait la cause de Pierre Mendès France. J’ai par la suite beaucoup contribué à la discussion sur les questions africaines et plus largement sur les interrogations liées à la décolonisation.

C’est aussi à travers Le Nouvel Observateur que nous avons lancé, avec Alfred Sauvy, le terme de tiers-monde. Nous avons tenté d’aider les anciens pays colonisés à prendre la parole et à se faire entendre. Mais je crois que ce sont surtout les revues qui m’ont séduit. J’ai été atteint d’une sorte de « revuite » aiguë ! Grâce à Michel Leiris, qui plus d’une fois m’a permis de sortir de mon univers, j’ai tout d’abord fait la connaissance de Jean-Paul Sartre et de l’équipe des Temps Modernes, incontestablement la revue phare de l’époque. C’est à ce moment que j’ai pris conscience de la puissance intellectuelle que pouvaient représenter une revue et son équipe. Par la suite, j’ai participé à un autre type de bouillonnement, celui de Critique, dont l’extraordinaire animateur était Georges Bataille. J’ai reçu de sa part et de Michel Leiris des leçons d’écriture inoubliables : ils étaient d’une exigence que je n’ai jamais retrouvée par la suite.

photos : Patrice Praxo
photos : Patrice Praxo

« Les revues jouent un rôle de passerelle, elles aident à structurer la pensée et à fédérer des points de vue. Je me suis toujours vu comme une sorte de carrefour de la communication. »

Pour vous, la revue a un rôle à tenir dans le développement des idées ?

J’y ai toujours vu le moyen d’instaurer des tribunes d’expression et d’échange. Il existe un lien très fort entre ceux qui collaborent à ce type d’expérience et aussi avec les lecteurs. C’est une façon de faire avancer la connaissance et les idées, que j’ai toujours privilégiées. Pour moi les revues jouent un rôle de passerelle, elles aident à structurer la pensée et à fédérer des points de vue. Je me suis toujours vu comme une sorte de carrefour de la communication, destiné à favoriser les relations et à faire circuler du sens. Il est vraisemblable que mon choix de devenir ethnologue a la même source : j’aime vivre sur plusieurs civilisations. Le grand problème de notre époque tient au fait que nous sommes obligés de supporter les autres. Et des autres qui nous sont de plus en plus différents. Nous sommes infirmes dans notre communication au sens où il nous faut faire face aux langues de la différence.

J’ai en particulier été à l’origine de la création de Présence Africaine, dont j’ai assuré la corédaction en chef avec un universitaire ivoirien, Bernard Dadié, qui deviendra plus tard ministre de la Culture de son pays. Il était important à l’époque de constituer une équipe noire-blanche qui soit solidaire. Parallèlement j’ai collaboré avec Alain Resnais pour un film, « Les statues meurent aussi », résolument anticolonialiste. Sa diffusion fut d’ailleurs longtemps limitée aux ciné-clubs.

En fait, j’ai contribué à lancer beaucoup d’autres revues et j’anime depuis 40 ans, les Cahiers internationaux de sociologie.

Cet intérêt pour les médias expli-que sans doute en partie vos travaux d’anthropologue sur le lien entre la politique - qui selon vous et votre ouvrage « Anthropologie politique », est d’abord productrice de signes - et le monde médiatique ?

Oui, pour moi la politique fonctionne au symbolique. Je persiste à penser que tout pouvoir est un pouvoir dramatisé, même dans nos sociétés laïcisées et ultra-technicisées. J’ai publié en 1982 chez André Balland, « Le Pouvoir sur scènes ». En raison de la faillite de Balland, c’est un ouvrage introuvable aujourd’hui, mais à la demande amicale de Claude Durand, je devrais en livrer, au printemps prochain, une édition actualisée et complétée chez Fayard. J’y pointais la perte de pouvoir du politique dans une société médiatisée où la contrainte de l’actualité est primordiale. Je crois que l’on peut dire que la démocratie cathodique est une démocratie amoindrie où seuls effets d’annonce et postures finissent par primer.

Pourquoi ?

Cette analyse remonte à mes premiers travaux sur le pouvoir politique qui ont donné lieu, en effet, à la publication en 1967 d’« Anthropologie politique ». En quelques décennies, les médias, et d’abord la télévision, ont pris une importance considérable. L’image est omniprésente et les médias multiconnectés... Cela change à l’évidence la figure du pouvoir politique, son mode de fonctionnement et sa relation aux assujettis. D’abord on assiste à l’abolition presque totale du caché, de la distance qui sépare les détenteurs du pouvoir de l’ensemble des citoyens. La capacité à gouverner qui engendre le consentement conditionnel des sujets se délite sous les feux des médias et dans un recours médiatique constant.

La situation des détenteurs du pouvoir politique est paradoxale : de plus en plus, leur présence médiatique conditionne leur existence politique et c’est l’effet-image qui maintient une relation vive avec les gouvernés. Mais, d’un autre côté, la répétition médiatique banalise l’image. Elle réduit le statut d’exception de l’homme de pouvoir, lui ôte de sa force et le dévalue par effet d’exaspération ou de rejet. Le personnage est jugé à travers l’image, à travers sa prestation saisie par les médias. Les affects, la capacité à faire passer une émotion, le sens de la pose et de la répartie comptent autant que l’attention portée à la communication politique, au sens et à la réception du message. La qualité de la présence-image conditionne la sauvegarde de l’efficacité médiatique qui peut servir ou desservir le détenteur du pouvoir politique. Nous sommes ici dans une réponse technique qui nécessite l’intervention croissante de spécialistes de la communication afin de retoucher continuellement l’image adressée par le politique. Les experts en images et messages détiennent une part croissante du pouvoir.

La télévision vous est apparue de cette façon dès l’origine ? Quel regard lui portez-vous aujourd’hui ?

Au début, j’ai pensé que la télévision pourrait remplir une fonction didactique. Elle me semblait apte à faire partager à un large public des œuvres de qualité, à offrir une tribune par le truchement d’émissions expliquant la marche du monde ou permettant un débat contradictoire. Mais assez vite les choses ont changé et la télévision s’est positionnée comme un pouvoir. D’une certaine façon, il y a une forte concurrence entre le pouvoir politique et le pouvoir médiatique. Et c’est le second qui a gagné. Je suis assez surpris de la longévité des journalistes qui sont chargés d’animer ces débats. Ils disposent d’une réelle capacité à agir sur les débats et à les orienter.

Et pensez-vous que les politiques ont pris la mesure du pouvoir de la télévision ?

Dans un premier temps, les appareils politiques se sont méfiés du pouvoir de l’image. Tout a été fait pour le contenir et le contrôler. Le débat politique répondait à des normes strictes, l’apparition des hommes politiques était fortement cadrée et scénarisée. Globalement, on peut considérer que cette période correspond aux années ORTF.

Par la suite, la démultiplication du nombre de chaînes, la course à l’audience et l’évolution du rapport au pouvoir a transformé le rapport de force. Il devenait impossible de contrôler le message politique, de conserver un centre unique d’émission de discours et d’images.

L’abondance de chaînes a engendré un flux continu d’images qui se répondent les unes aux autres. La télévision est en recherche perpétuelle d’images, de sensations et d’émotions. C’est son carburant. Les politiques sont obligés de répondre à cet impératif, inhérent au système, pour faire passer leurs discours. Nous assistons donc à une mise en scène permanente du pouvoir politique : moins il a de prise sur les choses et plus il tente de produire des effets d’image. C’est par exemple le cas de l’entretien traditionnel du 14 juillet, donné à quelques journalistes devant la télévision par le président de la République. Nous avons droit à un discours très institutionnel mais sans réel contenu. Une sorte de théâtre d’ombres. Il y a un besoin de dramatisation de l’intervention du politique pour lui donner l’apparence du pouvoir.

« La télévision a besoin de certitude et non de complexité. Ce qui induit logiquement l’affaiblissement de la controverse politique. »

Vous associez le thème de la ritualisation du pouvoir qui revient dans certains de vos écrits au mouvement de désidéologisation de la société ?

La hausse du pouvoir des médias s’accompagne d’une demande de lissage des oppositions car la machine télévisuelle exige de l’émotion et du consensus. Pour assurer le spectacle, le débat doit fonctionner sur une sorte d’accord minimal entre les parties. La télévision privilégie le divertissement au détriment des analyses complexes et les échanges contradictoires : il faut fédérer l’audience, le plus grand nombre. La télévision a besoin de certitude et non de complexité. Ce qui induit logiquement l’affaiblissement de la controverse politique et la réduction du statut de la chose publique. Cette évolution s’effectue paradoxalement alors que la mondialisation et les mutations sociales rendent plus complexe la compréhension du monde.

Les mots du politique se banalisent et sont de moins en moins entendus d’autant qu’ils donnent l’impression, à force d’être toujours identiques, de vouloir cacher une incapacité à faire face à la surmodernité, au développement de la puissance techno-économique. La mise en scène du pouvoir politique tente de remédier à cette désacralisation, à cette perte de pouvoir symbolique. Parallèlement à la dévalorisation des oppositions idéologiques, se développe un pouvoir d’arrière-scène, composé d’experts. Ce sont des spécialistes, en tout cas désignés comme tels, qui participent à des commissions et sont régulièrement interrogés par les médias. Les hommes politiques eux-mêmes s’aperçoivent qu’ils ont besoin de légitimer leurs décisions par des travaux d’experts. Ces derniers justifient, sur des critères techniques, des choix qui ne peuvent plus trouver leur raison d’être dans une perspective idéologique. Et l’impact des experts va s’accroître avec la montée en puissance d’Internet.

Quel est le lien ?

Nous sommes entrés dans de « nouveaux Nouveaux Mondes » qui englobent les territoires du vivant, de l’intelligence instrumentalisée, des réseaux d’information et de communication des images et de la « virtuelle-réelle » réalité. Territoires d’autant plus virtuels qu’y prévalent au plus haut point les notions de nomadisme et de rapidité. Les flux de toutes sortes, les réseaux du Net et le portable utilisé sans compter forment une circularité de l’information sans pareille et nous entraînent dans une exigence de mobilité défendue par les experts qui sont les plus à l’aise dans cette sphère.

Par ailleurs, les mots du pouvoir sont absorbés dans une spirale descendante du sens. La multiplication des machines à diffuser les messages et les images engendrent par leur facilité d’accès et leur émission continue, une routinisation et une dévaluation. La circulation des flux de messages ne s’interrompt que lorsque l’imprévu surgit : événement exceptionnel, drame, catastrophe, péril grave. La cassure intervenue dans les habitudes nécessite une nouvelle construction avant que la machine ne redémarre.

Mais le détenteur du pouvoir symbolique se trouve concurrencé par une multitude d’intervenants qui, aujourd’hui, peuvent prendre la parole, donner des informations, faire connaître un point de vue... Plus personne ne dispose d’une légitimité supérieure à celle de l’autre puisque chacun peut intervenir à travers son média, son blog par exemple.

Vous signalez aussi que nous vivons de plus en plus dans une société hybride. Que voulez-vous dire ?

Les temps nouveaux nous plongent dans un moment où tout se mélange, où le virtuel et le réel tendent à s’accoupler sans qu’il soit possible de distinguer le bon grain de l’ivraie. Cette société hybride rend plus difficile encore la compréhension du monde et tend à produire un relativisme généralisé, source de perte de repères et de manque de valeurs nouvelles.

La relation technologisée forme une nouvelle religiosité qui nous éloigne de nos origines physiques, spatiales ou temporelles, et finit par nous couper de l’histoire de l’humanité.

Georges Balandier est anthropologue, sociologue et écrivain. Il dirige les Cahiers internationaux de sociologie. Dernier ouvrage paru : « Le grand dérangement », aux Presses universitaires de France, août 2005.


 
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