Revue Médias
Décryptage

Otages :

Jamais trop

par Georges Malbrunot

Détenu en Irak avec Christian Chesnot durant 124 jours, Georges Malbrunot plaide pour une mobilisation “essentielle les premiers jours”.

La mobilisation est une condition nécessaire mais non suffisante pour obtenir la libération d’otages. Son importance est essentielle les premiers jours qui suivent la capture, une fois la nouvelle de la détention officialisée, le plus souvent par le biais d’une cassette-vidéo. S’ouvre alors une période cruciale pour la vie des captifs. Bien qu’aucune loi ne régisse les prises d’otages, l’habitude en la matière suggère que plus la détention dure, moins les risques d’une issue tragique sont importants.

En assortissant leur cassette d’une revendication, les kidnappeurs adressent un message aux autorités du pays dont l’otage est originaire. Ils vont tester leur « répondant ». Nous l’avons expérimenté fin août 2004. En brandissant l’interdiction du port du voile à l’école, nos ravisseurs de l’Armée islamique en Irak (AII) ne cherchaient nullement à faire annuler une loi selon eux « impie ». « Nous voulons voir les réactions en France », nous déclara notre interlocuteur venu nous faire dire que si les Français ne descendaient pas massivement dans la rue pour dire leur opposition au texte, «  nos jours étaient en danger ». A partir de ce moment-là, la mobilisation - politique, médiatique et populaire - a pris toute sa signification.

En répondant avec force - envoi du ministre des Affaires étrangères au Moyen-Orient, intervention de Jacques Chirac sur les chaînes de télévision notamment - les autorités françaises ont donné l’impression à nos geôliers qu’elles « prenaient l’affaire au sérieux ». L’AII s’en est félicitée : « Nous sentons une position forte de la France à votre égard. » Et cette « position forte » était la résultante de l’activisme diplomatique, de la mobilisation des médias mais aussi des manifestations populaires pour réclamer notre libération, en particulier des musulmans de France, auxquelles l’AII a été très sensible. Face à la gravité du moment, cette montée au créneau a un but : faire en sorte que les fils du dialogue puissent se nouer. Dès lors, la pression exercée sur les otages peut se relâcher.

Dans notre affaire, certains ont prétendu que l’agitation du début avait été contre-productive, qu’elle avait fait « monter les enchères ». C’est l’inverse qui eût été dangereux. En effet, rien n’est pire qu’une absence de réaction officielle à une revendication lancée par des ravisseurs. Notre confrère italien Enzo Baldoni, capturé en même temps que nous par l’AII, a été tué après une semaine de détention. Sa disparition n’avait pas suscité une mobilisation de grande ampleur. Ce manque de réaction n’explique pas à lui seul son exécution, mais l’AII nous a confié que l’Italie de Silvio Berlusconi n’avait pas accordé suffisamment d’importance à son enlèvement. La nature ayant horreur du vide, une mobilisation tous azimuts est donc indispensable aux premiers moments d’un rapt.

Dans un second temps, lorsque les liens ont été tissés entre les ravisseurs et les autorités concernées, les manifestations ont peut-être un peu moins d’importance. Commencent alors les négociations à proprement parler. Plus ou moins longues, plus ou moins difficiles, selon la nature du différend entre les deux parties. Ces contacts de l’ombre requièrent la plus grande discrétion. Et ce n’est pas parce que rien ne transpire publiquement que rien ne se passe en coulisses. C’est même souvent le contraire, comme l’ont constaté nos proches, entre la mi-octobre, une fois les dégâts de l’affaire Julia réparés, jusqu’à notre libération, le 21 décembre. Pendant ce long tunnel, la poursuite de la mobilisation médiatique a permis de conjurer l’oubli.

Le temps de l’otage n’est ni celui des ravisseurs, ni celui des négociateurs, chargés d’arracher sa libération. Pour ces derniers, la priorité, en particulier en Irak, est d’abord d’éviter le pire, puis, une fois l’assurance obtenue que la vie des captifs ne serait plus en danger, le temps peut s’étirer. Dès lors, il est bon qu’une mobilisation soit maintenue. Elle agit comme un aiguillon sur les pouvoirs publics. Pour leur rappeler que des citoyens sont injustement privés de liberté, et que tout doit être engagé pour les faire libérer.

Estimons-nous heureux. La France va à la recherche de ses otages. Certes, la recherche peut, hélas, parfois s’éterniser ; mais nous ne sommes ni aux Etats-Unis, ni en Angleterre, où l’on ne veut pas se salir les mains à discuter avec « les terroristes ». Et nous ne sommes pas non plus au Japon, qui a rejeté un de ses prisonniers à sa libération l’an dernier. Depuis, celui-ci a trouvé refuge à Londres.

Grâce à Internet et aux chaînes de télévision satellitaires, les ravisseurs peuvent mesurer la mobilisation et en évaluer les possibles retombées. Ceci peut évidemment faire monter les enchères. Mais lorsque la vie humaine est en jeu, mieux vaut trop de mobilisation que pas assez.


 
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