Revue Médias
Accueil du site > La Revue-Médias > n°2 > Je n’ai pas d’hostilité de principe à la censure
En ouverture

Entretien avec Alain Finkielkraut :

Je n’ai pas d’hostilité de principe à la censure

L’auteur de « La défaite de la pensée » s’explique. Sur ces médias qu’il accuse de « criminaliser Israël ». Sur sa participation à des talk-shows. Sur les larmes de Juliette Binoche. Et d’avouer : « J’aurais eu peur d’être journaliste. »

Aujourd’hui, une partie de la communauté juive accuse les médias d’être propalestiniens et de rendre compte de la réalité de façon partiale. Est-ce votre sentiment ?

Il y a peut-être une société du spectacle mais je ne crois pas qu’on puisse parler des médias en bloc. Contre la paresse du concept, nous devons au contraire opérer sans cesse des distinctions. Reste que la confiance s’est rompue entre les Juifs et la société française. Les Juifs se sentent mis en cause dans leur « être juif » par ce qui leur apparaît comme une criminalisation constante d’Israël. Cette criminalisation n’est pas le fait d’institutions, de l’Etat, du gouvernement, elle vient d’en bas, elle émane de l’opinion et de ceux qui la font, journalistes ou enseignants.

Il y a trois ans, j’ai été contacté par Radio Communauté juive, une des quatre radios qui se partagent la fréquence juive, et on m’a demandé de venir, chaque dimanche, m’exprimer, réfléchir à haute voix sur la confusion des temps, dans une émission confiée à Ilana Cicurel. J’ai accepté sans hésiter alors même que j’avais vu dans l’apparition des radios communautaires un mauvais coup contre le monde commun. Mais le climat a changé. Cette radio juive n’est pas pour moi un lieu familial protégé du questionnement politique. C’est là au contraire que je peux parler politique, aller jusqu’au bout de ce que je pense et, si besoin est, critiquer tel ou tel aspect de la politique israélienne : personne ne m’attend au tournant, je suis en confiance. Dans l’espace public, au contraire, les dés sont pipés : soit j’adhère à la vision simpliste du conflit, soit je suis classé parmi les assassins. Comme je me refuse au mélodrame qui érige les Israéliens en oppresseurs sadiques et les Palestiniens en victimes absolues, mon compte est bon : je suis Sharon qui est lui-même un monstre.

Vous n’êtes pas aussi libre sur France Culture ?

J’anime l’émission « Répliques » depuis 1985 et j’ai toujours bénéficié d’une liberté totale. On ne dit pas : « Finkielkraut est dingue sur Israël, sur le reste, ça va. » Je pense que si on me jugeait dingue sur Israël, on me retirerait l’émission. Non, c’est le public qui me fait peur. L’extrême gauche progressiste aujourd’hui est nombreuse et chauffée à blanc. Mon courrier en témoigne. Ce n’est donc pas sur cette antenne que je peux développer un propos nuancé au sujet du Moyen-Orient.

Quand Philippe Lançon dit que vous êtes le « porte-flingue parisien d’Israël », comment le vivez-vous ?

Philippe Lançon a exprimé ses regrets pour ces propos. Ils ont, dit-il, dépassé sa pensée. J’en suis d’autant plus heureux qu’il est un journaliste pour qui j’ai beaucoup d’estime. Mais le même Lançon a pris parti dans l’affaire médiatique qui a récemment agité France Culture : le renvoi de Miguel Benasayag. Dans la chronique de Charlie Hebdo qu’il a consacrée à cet événement, Lançon parle d’Alexandre Adler comme d’un étrange et cruel « mythomane sioniste ». Cette phrase m’a sidéré. Aujourd’hui, le sionisme n’est plus une catégorie politique, c’est une insulte, un synonyme de racisme. D’où l’actuelle douleur des Juifs. La haine d’Israël et du nom d’Israël s’exprime de nos jours exclusivement dans l’idiome de l’antiracisme et il n’y a aucun moyen de réprimer ni même de combattre l’incitation à la haine antiraciste. L’incitation à la haine raciale, on sait comment faire. L’incitation à la haine antiraciste, on ne sait pas. Or, c’est précisément de cette incitation-là que beaucoup de Juifs se sentent victimes. Tous les médias ne sont pas à mettre dans le même sac, mais notre époque a une forte propension à lire le conflit israélo-palestinien avec les seules catégories du racisme et de l’antiracisme. Les Israéliens tortionnaires racistes qui pratiquent ou ont pratiqué la purification ethnique, contre les Palestiniens victimes du racisme. Voilà la vision qui prévaut aujourd’hui.

Vous avez le même sentiment, avez-vous expliqué, en lisant Le Monde ?

Soyons clair : il ne s’agit pas pour moi, contrairement à ce qui est dit sur tous les tons, de soustraire Israël à la critique. Il s’agit de soustraire le conflit israélo-palestinien à la grille de l’antiracisme. Un exemple : Le Monde a publié, en juin 2002, une tribune libre de Sami Naïr, Danièle Sallenave et Edgar Morin, intitulée « Israël-Palestine : le cancer ». Le texte est digne du titre : on y lit que « le peuple élu agit comme la race supérieure » et que cette situation « suscite sans cesse de nouveaux résistants, dont de nouvelles bombes humaines ». On lit également ceci : « Les Juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. Les Juifs qui furent victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les Juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité. » Les Juifs, les Juifs, les Juifs.

En réponse à ceux qui ont cru bon de poursuivre les auteurs de l’article devant les tribunaux, Edwy Plenel et Jean-Marie Colombani ne se sont pas contentés de défendre la liberté d’expression. Ils ont célébré le texte lui-même comme le grand exemple d’une pensée de la complexité. Or rabaisser un conflit sur le modèle de la guerre contre Hitler, ce n’est pas de la complexité, c’est du simplisme. Dire que les Juifs d’hier sont les nazis d’aujourd’hui, c’est jouer avec le feu. Je me sens de plus en plus étranger à un espace public où complexe veut dire idiot.

photos : Anthony Rabisse
photos : Anthony Rabisse

« Où est le pouvoir idéologique ? Dans les officines du ministère de l’Intérieur ? ou au cœur de la presse bien-pensante ? »

Vous reprochez les amalgames, mais vous les pratiquez aussi parfois. Dans l’émission « Tout le monde en parle », vous avez fait pleurer Juliette Binoche qui, pour la première fois, était descendue dans la rue pour défendre la cause palestinienne. Votre discours n’était-il pas un peu réducteur ?

Je n’ai pas fait pleurer Juliette Binoche. Je n’ai pas décidé d’écraser, tel un char israélien, cette jolie jeune femme. Nous étions assis côte à côte, elle venait de participer à une manifestation propalestinienne et je lui ai simplement dit : «  La cause que vous défendez est une cause légitime, mais ce que réclame de nous l’expérience du XXe siècle, c’est d’apporter aux Palestiniens, comme à tous les peuples, un soutien éclairé. Je vous demande de les soutenir les yeux ouverts, et je ne crois pas que ce soit ce que vous faites. » A ma grande surprise, elle s’est mise à pleurer. Quand j’ai vu ça, quand j’ai vu Thierry Ardisson se lever, aller lui essuyer les yeux, puis interrompre l’émission, puis me dire qu’il n’allait certainement pas couper ce moment intense (« Tu me connais... »), je me suis dit : c’en est fait de moi, mon compte est bon. A ce moment-là, Jean-Louis Murat, un chanteur que je rencontrais pour la première fois, m’a mis du baume au cœur en me disant : « Vous savez, les actrices pleurent comme elles veulent. » Je ne veux pas mettre en doute la sincérité des larmes de Juliette Binoche. Ce que je constate, c’est que quelqu’un comme Jean-Louis Murat était lui-même stupéfait de la disproportion entre ce que je disais, le ton que j’employais, et les larmes. Reste évidemment une autre question, qui tient au fonctionnement des médias : où peut-on débattre ? Ce que Philippe Lançon me reproche en réalité, c’est d’être allé me « commettre » chez Ardisson. Quoi ? Le type qui a écrit « La défaite de la pensée », qui donne des leçons à tout le monde, va dans un des talk-shows parmi les plus vulgaires. A cette époque, je publiais un livre : « L’imparfait du présent », dans lequel je dis des choses jugées réactionnaires par le nouvel air du temps. Je m’attendais donc, et je n’ai pas été déçu, à être sacqué par la presse bien-pensante. J’ai choisi la télévision comme une instance d’appel contre le pouvoir des médiateurs. Je ne me repens pas, je ne revendique pas non plus. Mais il faut, pour disparaître, plus de courage que je n’en ai.

Vous avez participé à un débat télévisé avec Tarik Ramadan ?

Je m’y suis senti contraint par l’immense retentissement de son article. Dans un texte publié sur le site du Forum social européen, Ramadan avait accusé un certain nombre d’intellectuels juifs de trahir la cause de l’universel en soutenant inconditionnellement la politique criminelle d’Israël. J’étais sur la liste. C’était même ma photo qui, honneur suprême, ornait l’article. Ramadan ajoutait que le principal architecte de la guerre en Irak était Paul Wolfowitz, « sioniste notoire ». Bref, d’après lui, les Israéliens étaient les grands tireurs de ficelles de la politique de l’hyperpuissance. C’est quand même beaucoup. J’ai d’abord reçu un appel du Nouvel Observateur qui m’a mis au courant de l’article, mais j’ai refusé de réagir. J’ai pensé naïvement que Ramadan, cette fois, s’était discrédité tout seul. Puis, j’ai constaté que l’opinion était très divisée, que l’extrême gauche faisait corps autour de Ramadan et que cet article l’avait transformé de personnalité connue en homme célèbre. Dans ce contexte, j’ai estimé qu’il me fallait lui répondre.

Avec qui refuseriez-vous de débattre ?

Je ne débattrais pas avec un négationniste. Sauf à voir vaciller le monde même, il faut maintenir une ligne de démarcation très nette entre ce qui relève de l’information et ce qui relève de l’opinion. Les faits ne peuvent pas devenir des opinions. Si les faits deviennent des opinions, c’en est fini du pluralisme. Le pluralisme, c’est le désaccord sur une même réalité, un même monde. Dès lors qu’il y a autant de mondes que de points de vue, l’espace public se transforme en asile de fous.

Les journalistes sont les gardiens des vérités factuelles. Celles-ci sont fragiles, menacées et pas seulement par le pouvoir. Une liberté d’opinion et une liberté d’expression poussées à leur paroxysme tuent l’information. Que reste-t-il, en effet, de l’information quand la réalité des attentats du 11 septembre est mise sur le même plan que l’argumentation de Thierry Meyssan ?

Etes-vous favorable à l’interdiction de ces discours négationnistes ?

Je n’ai pas d’hostilité de principe à la censure. Toute société fonctionne sur un certain nombre d’interdits. Il arrive que la censure menace la liberté mais le combat contre toute censure mène au nihilisme et le nihilisme - tout est possible, tout est permis, tout est égal - menace la civilisation. Pourquoi, par exemple, ne pas montrer des films pornographiques à la télévision ? Pour que les enfants et les parents ne regardent pas la même chose ensemble. La télévision est un meuble familial. La pornographie n’a pas sa place dans la famille, sauf à penser que ces distinctions mêmes - parents, enfants, jeunes, vieux, etc. - doivent tomber. La signification ultime du refus absolu de la censure, c’est l’abolition de toutes les distinctions : entre les faits et les opinions, entre les différentes classes d’âge, entre les hommes et les femmes, entre les parents et les enfants. Il est de notre devoir de résister à ce mouvement d’indifférenciation générale.

Que pensez-vous du procès de Dieudonné ?

J’ai une trop haute idée de l’humour pour accepter qu’il devienne le nouveau véhicule de l’ignominie. Je regrette, au risque de vous choquer, que l’Olympia n’ait pas pris la décision d’annuler les spectacles de Dieudonné, en disant que ses propos étaient indignes et qu’ils n’avaient pas leur place dans l’espace public. L’Olympia a annulé le spectacle à la suite des menaces de quelques têtes brûlées de la communauté juive. Il ne s’agissait plus de protéger la République, et les Juifs, de cette violence verbale et du mensonge. Il s’agissait de protéger Dieudonné des Juifs. Alors, deux conclusions : primo, ceux qui ont lancé ces menaces sont des imbéciles, il ne fallait pas menacer Dieudonné ; secundo, l’affaire Dieudonné a fait resurgir l’antisémitisme dans un milieu qui lui semblait naturellement hostile : le show-business et la jet-set. La jet-set est spontanément planétaire, elle ignore les frontières et se moque des préjugés de race et de couleur. Elle milite contre l’exclusion, l’intolérance, l’homophobie. Mais voici qu’un Noir apparaît comme un martyr de la liberté d’expression. Alors, il a beau dire que les Juifs tout-puissants sont des négriers reconvertis dans la banque et le terrorisme, il devient de bon ton de le défendre contre les censeurs.

Vous êtes moins sévère avec Oriana Fallaci ?

Non, là encore, c’est une légende qui court sur mon compte. Dans Le Point, puis de manière toujours plus nette dans Actualité juive et dans Le Monde, j’ai dit qu’en écrivant que « les musulmans se reproduisent comme des rats », Oriana Fallaci succombe à la tentation raciste et qu’elle est inexcusable. J’ai été très clair. Mais comme je n’avais pas fait de ce livre l’équivalent anti-islamique de « Bagatelle pour un massacre », j’ai été désigné comme islamophobe.

Et pour Daniel Mermet ?

Daniel Mermet en Palestine et Israël, c’étaient six heures de propagande. Avec des phrases comme celle-ci : « Pendant la guerre, en Israël comme ailleurs, en Israël plus qu’ailleurs, les affaires continuent. » J’attends autre chose du service public.

L’accuseriez-vous d’être un journaliste militant ?

Daniel Mermet est un journaliste hypermilitant, totalement allergique au débat. Prenons l’affaire Ramadan. Je conçois que l’on défende Ramadan. Mais alors, la moindre des choses, c’est de le confronter à des gens qui ont pu être blessés par ses attaques, à André Gluksmann par exemple qui ne s’est que très peu exprimé sur Israël, à Bernard-Henri Lévy mis en cause pour son soutien à la guerre en Irak alors qu’il a défendu la position française : il y avait donc quelques adversaires qui auraient pu le mettre un peu en difficulté. Je ne parle pas de moi, en l’occurrence. Mais qu’a fait Daniel Mermet ? Il a invité des gens exclusivement favorables à Ramadan. Daniel Mermet estime qu’il incarne la contestation, et la contestation n’est pas contestable puisqu’elle conteste. Il y a là un véritable fanatisme.

Y-a-t-il une différence entre un journaliste militant et un journaliste qui défend des opinions ?

Il y a, en tout cas, une différence entre un journaliste qui fait de la propagande et un journaliste qui défend des opinions. Lors d’un débat, si vous vous sentez partie prenante, vous devez mettre un point d’honneur à faire entendre les voix de ceux qui ne sont pas d’accord avec vous. Et c’est ce que j’essaie de faire, à mon modeste niveau, à « Répliques » sur France Culture. A la suite de son article sur le « cancer israëlo-palestinien », j’ai invité Edgar Morin, et je l’ai invité seul afin d’éviter la situation du deux contre un. Je pense que les contestataires patentés pourraient se plier à la même discipline. Mais ils ne le font pas parce que c’est le propre de la contestation de se sentir incontestable.

Pour le reste, un journaliste engagé, qui va là où est l’événement, doit sans cesse s’obliger à tracer cette ligne de démarcation dont je parlais tout à l’heure entre le fait et l’opinion. C’est absolument capital, et très difficile ; mais si on ne s’y oblige pas, il y a des faits que l’on dissimule parce que, précisément, ils desservent votre idéologie. Le journalisme, c’est quoi ? Dès lors qu’on ne le pense pas simplement dans le face-à-face glorieux, héroïque avec le pouvoir, c’est le lieu de résistance des sociétés démocratiques à l’idéologie, c’est-à-dire aux grands récits qui se donnent pour vocation d’embrasser la réalité passée, présente et future. La lutte des classes est devenue une idéologie quand on a tout expliqué en fonction de l’exploitation. L’antiracisme devient une idéologie quand on explique tout dans les termes d’une logique de l’exclusion, de la discrimination. Heureusement, il y a les faits. Les faits rappellent toutes les idéologies à l’ordre de la contingence. Et les journalistes rappellent les faits. Sauf quand ils succombent eux-mêmes à l’idéologie. C’est le cas aujourd’hui du journal Le Monde : ce quotidien a mis près de trois ans à reconnaître la réalité du nouvel antisémitisme. Le même journal a pris la tête de la campagne contre Renaud Camus car l’antisémitisme dont était accusé cet écrivain solitaire répondait à l’idée préconçue que Le Monde se faisait de l’antisémitisme : une saloperie française.

« Est-ce que le journalisme, ce doit être le trou de la serrure ? Est-ce que vous avez choisi d’être journaliste pour ça ? »

Les médias seraient donc partisans ?

Les chemins du mensonge sont pavés de bonnes intentions. Prenez la question de l’insécurité. Beaucoup de journalistes aujourd’hui nous expliquent que l’insécurité est un fantasme. Pourquoi ? Pour des raisons à caractère idéologique. Face à des faits massifs et perturbateurs, on pratique presque systématiquement, dans les médias mêmes, la dénégation. On s’est ému très longuement des quinze jours d’insistance sur l’insécurité qui ont précédé l’élection présidentielle et qui ont prétendument fait le succès de Le Pen. Mais on aurait dû s’émouvoir des longues années de dénégation qui, à mon avis, expliquent bien davantage le score du Front National. Quand le sens commun est insulté à ce point, ça peut rendre les gens fous ! Jospin aurait dit un jour : «  On ne gouverne pas contre Le Monde. » Alors, où est le pouvoir idéologique ? Dans les officines du ministère de l’Intérieur ? Ou au cœur de la presse bien-pensante ?

Vous avez écrit, en parlant des médias : « la triste exception française du copinage généralisé ». Un autre travers de la presse ?

Oui, il tient, je crois, au centralisme français. La France ne sera jamais, comme l’Italie ou l’Allemagne, un pays polycentrique. Tout se passe à Paris. De plus, la France n’a pas réussi, comme l’Angleterre, à s’offrir plusieurs journaux nationaux de même qualité et de même dimension. Le magistère du Monde est aujourd’hui évident et pour de longues années encore. Je ne crois pas en l’innocence ; il y a et il y aura toujours des phénomènes de copinage, mais c’est en France qu’ils prennent la forme la plus éhontée. Notre pays n’a pas su élaborer une véritable déontologie journalistique. J’ai vu ce qui s’est passé au New York Times après l’affaire de ce journaliste qui avait bidonné des informations. Il n’y a pas d’équivalent en France. Quand un journal est accusé de faits précis, il répond par une dénonciation du complot et du retour de l’idéologie française.

Dans « Les nouveaux chiens de garde », Serge Halimi qualifie certains journalistes de serviteurs du grand capital. Etes-vous d’accord ?

J’ai essayé de débattre avec Serge Halimi, qui a refusé de participer à mon émission, comme d’ailleurs à d’autres émissions sur France Culture. Je conteste l’idée selon laquelle notre société est divisée en deux camps : celui des opprimés et de la vérité, du juste et du vrai, le camp de Serge Halimi ; face à lui, le camp des serviteurs de la domination. Cela conduit Serge Halimi à multiplier les amalgames, à faire comme si je pensais comme Alain Touraine, comme si je n’avais aucune divergence avec Bernard-Henri Lévy et tout à l’avenant. En outre, Serge Halimi ne peut pas pratiquer autre chose que l’insulte : les nouveaux chiens de garde, comme leur nom élégant l’indique, sont à la fois des ignorants - la vérité est progressiste - et des méchants, puisqu’ils mettent leur talent purement rhétorique au service de l’injustice et de l’oppression. Le totalitarisme ne commence pas avec « Big Brother », il faut bien une pensée qui nous mène à lui. Or, cette pensée, c’est précisément la division de l’humanité en deux blocs. Au bout du compte, l’humanité véritable est réservée à un seul camp, et nous ne sommes rien d’autre que les ennemis du genre humain.

Dans les années soixante-dix, vous avez traité avec Pascal Bruckner de l’émancipation des mœurs. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la télé-réalité ?

Depuis que j’ai écrit avec Pascal Bruckner « Le nouveau désordre amoureux » et « Au coin de la rue l’aventure », j’ai changé, mûri, vieilli, mais ce sont des livres dont je ne renie ni l’euphorie, ni l’inspiration. Il ne s’agissait pas de nous inscrire dans le grand mouvement de libération sexuelle, mais bien plutôt d’essayer de préserver la beauté de l’amour du discours de libération. L’orgasme comme révolution, c’était notre cible. Quand je vois la télé-réalité, quand je vois aujourd’hui les méfaits de cette indifférenciation dont j’ai déjà parlé, je suis catastrophé. Je pense que nous vivons une gigantesque « désérotisation » du monde. L’amour, l’érotisme, l’excitation même ont besoin de distinction, de séparation, de porte, de mur. Je suis horrifié par ce monde où les écrans ont remplacé les rideaux. Triste aussi, parce que ceux qui s’en émeuvent sont immédiatement qualifiés de rabat-joie, de censeurs. C’est extraordinaire de voir aujourd’hui comment la « désérotisation » du monde va de pair avec le discours de la libération absolue.

Vous critiquez les médias, mais vous les pratiquez beaucoup...

Essayez d’entendre ce que j’ai dit, je ne fais pas une critique des médias. A partir du moment où je crois à l’existence des vérités factuelles, je pense que les journalistes ont une fonction essentielle dans la société.

Vous faites tout de même une critique radicale du fonctionnement des médias.

Oui, mais il y a beaucoup d’intellectuels qui éprouvent à l’égard du journaliste en tant que tel de la condescendance et même du mépris : le journaliste serait superficiel, la vérité toujours plus profonde. Je crois pour ma part que les vérités factuelles sont fragiles et que c’est au journaliste de les rapporter pour nous vacciner contre notre propre tentation idéologique. Il faut que nous ayons une place en nous pour les vérités qui nous sont désagréables. Pour moi aussi, il existe des vérités sur le Moyen-Orient qui sont désagréables. Et il y en a tous les jours. Sans les journalistes, ces faits-là, je ne les connaîtrais pas. Dans le conflit entre système et réalité, c’est toujours la réalité qui céderait le pas face au système, s’il n’y avait le journalisme.

Je crois aussi que le droit de savoir ne doit pas couvrir l’indiscrétion généralisée. Ce qui est peut-être une meilleure réponse à votre question. Je pense à une phrase magnifique de Soljenitsyne disant qu’il y a aussi un droit de ne pas savoir, de ne pas encombrer notre âme créée par Dieu avec des commérages, avec des potins et des racontars. On n’a pas besoin de croire en Dieu pour donner raison à Soljenitsyne. Ce n’est pas la vocation des journalistes que de photographier l’agonie de Lady Di. Et quand je lis dans l’éditorial du Monde que l’un des paparazzi était à Sarajevo, je me dis qu’il y a quelque chose de pourri pour que l’on puisse mettre les deux activités sur le même plan ou, pire encore, légitimer l’une par l’autre. La solidarité poussée à cette extrémité a un nom : corporatisme. Il y a une dimension de la vie qui doit être préservée, c’est le secret.

Personne n’est obligé de regarder la télé-réalité...

Non, mais la paresse est au fond de l’être humain. Tout ce qui est d’accès immédiat est préférable à ce qui demande de se creuser un peu la tête. Il y a sans doute aussi en nous une sorte de pulsion à regarder les choses par le trou de la serrure. C’est extraordinaire, le trou de la serrure. Est-ce que le journalisme, ce doit être le trou de la serrure ? Est-ce que vous avez choisi d’être journaliste pour ça ?

Vous n’avez jamais été tenté par le journalisme ?

J’aurais peur du journalisme. Je réfléchis tout le temps, je ne publie pas énormément : écrire me donne le trac. Et je me souviens de ce qui m’est arrivé la première fois que j’ai fait du journalisme. C’était en 1979. Michel Foucault avait créé une petite cellule intellectuelle qui faisait du « reportage d’idées » pour le Corriere della Sierra. J’étais parti aux Etats-Unis pour faire une enquête sur ce que l’on appelait alors la « nouvelle droite ». J’étais terrorisé, je n’avais pas confiance en moi. Dans l’avion, avant même d’avoir rencontré quelqu’un, j’essayais de commencer mon article. Je me souviens m’être installé dans un bureau de l’université de Berkeley et d’avoir téléphoné à mes parents en pleurant : « Je ne peux pas, je n’y arrive pas, je vais tout arrêter, je vais démissionner. » J’ai surmonté cette angoisse et j’ai fini par écrire les six articles qui m’étaient demandés. Et j’ai beau avoir pris de la bouteille, la peur m’habite toujours. Le journaliste, c’est celui qui doit promettre, et tenir ses promesses en temps voulu. J’ai toujours trouvé que cela avait quelque chose de surhumain. Vous voyez, les raisons pour lesquelles je ne fais pas de journalisme tiennent à ma propre disposition, à ma propre fragilité intime, mais certainement pas à un quelconque mépris que j’éprouverais pour cette profession. Le texte de cet entretien a été relu et amendé par Alain Finkielkraut.


 
Contacts | Mentions légales | Plan du site | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 | [Site Oniris Productions sur Spip]