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Décryptage

Entretien avec Philippe Val :

"Je n’aimerais pas vivre dans un pays sans Canard"

par Alain Barbanel et Daniel Constantin

La presse satirique semble plutôt bien se porter en France ?

Oui, Charlie Hebdo se porte bien ; le journal ne connaît pas de difficultés économiques. Sur le plan national, la presse satirique n’a pas de concurrence, puisqu’il n’existe que Charlie et Le Canard enchaîné. Nous vendons 50 000 exemplaires en kiosque et environ 15 000 sur abonnement et à l’étranger.

Charlie est un journal d’info et de politique, son format ressemble à celui des quotidiens. Nous sommes en plus, comme Le Canard, très dépendants, chaque semaine, de l’information politique. Pour autant, depuis plus d’un an, nous avons décroché de la courbe d’érosion des quotidiens. Nous avons même progressé de 8 % alors que les ventes des journaux traditionnels enregistrent une baisse inquiétante. Cela prouve la bonne santé de Charlie. Et nous rend heureux, parce que, au bout de 13 ans, on peut aujourd’hui parler de réussite.

Combien de journalistes, de dessinateurs collaborent à Charlie ?

Il y a environ 20 journalistes et 13 dessinateurs. Je pense que c’est l’un des rares journaux au monde où il y a autant de dessinateurs qui n’ont pas un rôle d’illustrateurs. Ce sont des journalistes à part entière, des chroniqueurs comme Wolinski ou Willem. Certains sont à la fois d’excellents journalistes reporters et dessinateurs de presse. C’est d’ailleurs la spécificité du journal et il en ressort forcément des choses que l’on ne voit pas ailleurs. En tout et pour tout, avec les pigistes, nous sommes entre 40 et 50 personnes presque toutes titulaires de la carte de presse.

Comment fonctionne votre comité de rédaction : le choix des sujets, l’équilibre entre le dessin, les caricatures et les textes ?

La proportion dessins/textes est en gros de 50/50. Au départ, il y a un sommaire avec la présentation des grandes lignes d’articles sur des sujets qui intéressent ou non la rédaction. La répartition se fait ensuite. Certains sujets peuvent être traités en dessin, d’autres uniquement en texte. En dernier ressort, le rédacteur en chef, Cabu, et moi-même tranchons. Les dessinateurs font plusieurs propositions, répondent aussi aux demandes du secrétariat de rédaction. Tout s’organise par agrégats. Il y a une logique... pas toujours facile à gérer ! Le journal est plus chaud dans les premières pages d’actualité, et devient plus magazine autour des pages 12-13. Ces dernières concernent le mouvement des idées et sont celles qui me passionnent le plus en ce moment...

Vous considérez-vous comme un journal d’opinion ou un journal d’information ?

Les deux. Nous faisons des enquêtes qui peuvent durer plusieurs semaines avant d’aboutir. Des chroniqueurs sont éditorialistes, donc libres de leurs opinions. Le dessin n’est pas qu’informatif. C’est aussi une façon humoristique de hiérarchiser la réalité. Charlie, c’est de l’information et de l’opinion.

Qu’est-ce qui vous distingue du Canard enchaîné ?

Le Canard est plus satirique, avec un humour à base de jeux de mots, ce que nous ne pratiquons pas. Pour nous, l’humour passe par autre chose. Dans certains cas, peut-être sommes-nous plus engagés et eux plus consensuels. Le Canard enchaîné est le journal de gauche le plus lu par la droite. L’hémicycle le lit. Charlie énerve beaucoup plus les lecteurs de droite, qui éprouvent contre nous un vrai ressentiment, alors qu’ils l’expriment rarement contre Le Canard, plus institutionnel. Nous avons moins qu’eux cette fonction de « potin politique » qui n’est pas notre spécialité.

Le Canard semble davantage informatif, préfère « sortir » des affaires que les commenter. Qu’en pensez-vous ?

Il y a des analogies avec Le Canard. J’aime Le Canard et je n’aimerais pas vivre dans un pays où Le Canard enchaîné n’existe pas. A une époque, je voulais développer l’information dans Charlie, mais tout le monde n’était pas d’accord, arguant sur la spécificité du commentaire dans le journal. Claude Angeli, avec qui j’en avais parlé, nous a encouragés à faire de l’info, ne serait-ce que pour nourrir le commentaire. L’info, c’est la vie même d’un journal. Donc, au sein de la rédaction, nous avons en permanence quatre ou cinq enquêteurs et deux ou trois à l’extérieur qui travaillent sur des enquêtes.

Photos : Charles Duprat
Photos : Charles Duprat

Votre journal a-t-il une ligne politique à laquelle vous tenez : anticonformiste, gauche radicale, gauche réformiste ?

On peut dire que le journal a une charte - qui peut paraître un peu grandiloquente - reposant sur la fidélité à certains idéaux démocratiques, ceux des Lumières, liberté des individus, antiracisme, etc. Charlie est très libre, mais il existe un cadre. En tant que directeur de la publication, je ne publie pas ce qui est contraire à ma morale, ce qui ne veut pas dire que je ne publie que des choses avec lesquelles je suis d’accord, ce n’est pas pareil. Mais je n’ai pas l’intention d’aller au tribunal pour des faits que je n’assumerais pas. Ce cadre a été déterminé avec Cavanna pour des raisons légales : Charlie lui appartient, j’ai un bail de 35 ans sur le titre, moyennant le respect d’une charte que nous avons élaborée ensemble. Un journal comme Charlie doit aussi refléter ce qui se passe dans un pays et différentes opinions. Nous ne sommes pas une bande de scouts d’accord sur tout. Des oppositions assez violentes peuvent s’exprimer au sein du journal. Sur le fond, il se positionne à gauche, de la gauche radicale à une social-démocratie réformiste en passant par une gauche libertaire.

En juillet 1992, vous relancez avec Cabu une nouvelle formule de Charlie Hebdo. En quoi celle-ci doit-elle se distinguer du Charlie Hebdo historique des années 70 ?

Il y a des lignes de rupture évidentes, parce qu’un journal est aussi le produit de l’état d’une société à un moment donné. Vous savez, les années 70 représentent pour nous, aujourd’hui, un véritable archéo-monde. C’étaient les années Pompidou et Giscard, avec des médias vissés et des ministres qui appelaient les journalistes dans les rédactions du service public. Les années 80 sont, elles, marquées par Canal +, avec des humoristes et un cynisme qui s’expriment très librement à la télévision. Le débat sur la libéralisation des médias bat son plein : les termes, les situations graphiques, les gros mots qui choquaient ne sont plus tabous. Ce qui pouvait faire rire encore en 1970 ne fait plus du tout rire en 1992 - et je m’en réjouis car le travail d’un humoriste est d’être un chercheur et d’inventer de nouvelles formes d’humour. Autre fait majeur : le mur de Berlin est tombé. Un journal satirique de gauche se retrouve confronté à un paysage politique plus compliqué qu’un schéma binaire où il suffisait de taper sur les uns ou les autres pour se définir clairement... La géopolitique d’aujourd’hui rend les débats beaucoup plus complexes. Charlie est au carrefour de tous ces changements et, dans ces conditions, n’est forcément plus le même, parce qu’il est d’abord l’expression de l’air de son temps.

Vous êtes la cible, sur Internet, d’attaques violentes. Comment l’expliquez-vous ?

Oui, j’ai vu un chiffre hallucinant, plus de deux millions de citations sur mon nom ! La violence sur Internet, à mon encontre, a commencé à se déchaîner lorsque que je me suis prononcé pour une intervention au Kosovo. J’ai donc été pro-américain, puis sioniste quand j’ai défendu les accords de Genève... jusqu’à ma position au référendum [pour le oui, ndlr]. Position qui a entraîné un certain nombre de désabonnements mais un nombre d’abonnements encore plus considérable. Ce qui montre que les gens réfléchissent, que l’on peut lancer un débat au sein d’un journal. Je n’ai jamais fait ce métier pour conquérir des lecteurs en leur disant ce qu’ils ont envie qu’on leur dise. Ce qui m’a le plus choqué dans la campagne du référendum, ce sont les mensonges. Nous étions atterrés par les personnalités qui mentaient, d’un jour à l’autre, d’un débat à l’autre selon le public. C’était odieux...

Vous-même n’êtes pas très tendre à l’égard d’Internet ?

Je ne suis pas contre : je critique ce qui existe. Internet est en train de devenir un nouveau langage. Tout ce qui produit du logos est potentiellement porteur de plus de liberté. Mais Internet est encore à l’état sauvage. C’est une jungle. Comme dans toute période préhistorique, la liberté n’est pas si évidente que cela avec des contingences fortes faites de violence, de diffamation, d’humour et de création... C’est aussi le lieu du narcissisme et celui de la paranoïa : un réseau mondial qui prête au fantasme, à la théorie du complot. En politique, être gouverné par des hommes victimes de la psychose du complot est ce qu’il y a de pire, car cela alimente leur tentation totalitaire ! Il faut être vigilant.

Bien sûr, de l’information circule par le biais d’Internet, mais elle manque de fiabilité. Internet, c’est de l’opinion, de la doxa. Les gens vont s’en rendre compte. L’humanité s’est enrichie de l’invention de l’imprimerie, comme elle s’enrichira de l’invention d’Internet. Elle en jouira, comme elle jouit de l’imprimerie, et en souffrira, comme on peut être détruit par un livre. Il y a des cadres légaux pour la littérature et pour la presse. Pour l’instant, Internet, du fait de son origine internationale, rend difficile l’application de lois. Mais un jour, de nouvelles règles garantiront enfin cette nouvelle liberté.

Un journal satirique peut-il recevoir de la publicité sans perdre de son indépendance ?

Non, il ne peut pas. Ou alors, c’est extrêmement difficile. Nous n’avons aucune recette publicitaire. Dans le cadre d’un partenariat, nous effectuons des échanges avec Libération, dans des normes et sous contrat, avec zéro euro pour Libé et pour nous. Il s’agit de solidarité confraternelle, ce qui ne nous empêche pas de nous montrer critiques sur certains faits relatés par Libération et réciproquement. Quand Libération a été créé, je n’étais pas dans la presse, mais j’ai participé personnellement, à mon niveau, à la fondation du journal. Libération est le journal de notre génération. Et je me moque de savoir si mon affection pour ce titre gêne quelqu’un. Déranger est bien le but d’un journal satirique et ce genre d’échanges ne joue pas sur la ligne éditoriale. Nous avons, sur ce thème, été violemment critiqués par Le Monde diplomatique qui enregistre 40 % de ressources publicitaires avec de la pub pour BMW ou Cartier...

Vous fixez-vous des limites dans la façon de traiter la caricature ou la satire ?

Il n’y a pas d’autres limites que celles contenues dans la charte du journal. J’ai transgressé récemment ces limites sur la vie privée, alors que je la considère sacrée. J’ai en effet parlé de la vie privée de Sarkozy, mais je l’ai fait uniquement parce que lui-même est passé à la télé un nombre incalculable de fois, et qu’il a étalé sa vie privée dans Paris Match. A partir de cet instant, on peut produire un commentaire... C’est lui qui a fait bouger la ligne, pas nous. A Charlie, nous apprenons quantité de potins que nous ne publierons jamais parce que ça ne regarde personne. Pour vivre en démocratie, il faut respecter la vie privée. C’est la cellule de base de la démocratie. Un pays totalitaire, c’est celui où il n’y a pas de vie privée. De ce côté-là, nous sommes beaucoup plus pudiques que les journaux dits people, contrairement aux apparences.


 
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