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Carte blanche

Je nous déteste

par David Abiker

Nadine, 35 ans, esthéticienne, mariée deux enfants, Le Mans. Jean-Claude, chef d’entreprise, 53 ans, père de famille, Aubervilliers. Sébastien, étudiant, Aubagne, 23 ans. Gilles, coiffeur, pacsé, 31 ans, Saint-Flour. Annie, divorcée, 45 ans, en recherche d’emploi, Pau.

Personnellement, je ne les supporte plus. Il paraît qu’ils sont représentatifs de nous. Paris, province ; chômeurs, salariés ; hommes, femmes ; chômeurs, en activité ; hétéros, homos ; à gauche, à droite ; retraité, actif ; etc. Il paraît qu’on les sélectionne avec précaution pour qu’ils nous ressemblent. S’ils nous ressemblent, alors je nous hais.

Cette manière de réclamer, d’étaler leur détresse, d’afficher leur sexualité, d’interpeller les élus devant nous tous pour réclamer du boulot, moins de charges, un vrai contrat de mariage, le droit à l’éternité, c’est ignoble. Enfin, je trouve. Solliciter les élus, il y a des endroits pour ça. Des lieux intimes, fermés aux caméras, où l’on peut faire ses petites affaires citoyennes ; des permanences électorales, des bureaux en mairie, des conseils municipaux, des assemblées départementales et régionales, des enquêtes publiques, un espace blanc sur une feuille de papier à lettres, des associations. Tu parles, ce qui les intéresse, c’est de faire télé-citoyen dans un panel.

De toute manière, ils sont partout. Ils ont fait leur début dans les émissions de variété et puis, petit à petit, ils ont pris de la graine. C’est Julien Courbet qui les a sortis de l’anonymat. Sans aucun doute. C’est lui qui a révélé leur puissance, l’éclat de leurs coups de gueule, cette manière de réclamer sans décolérer, cet art impudique de suggérer, avec un regard mouillé de chien, qu’ils sont la misère du monde. C’est simple, ils me dégoûtent.

Je suis méchant car dans les émissions politiques, ils se tiennent à peu près. On les aide à préparer leur unique question et souvent, ils ne pleurent pas en la bafouillant. Parfois, ils se révèlent dans « leur très grande dignité » ; c’est ce que disent les commentateurs, le lendemain, quand l’un d’entre eux a crevé l’écran. Le bouquet, c’est quand on oblige les politiques à discuter avec eux. Il se passe toujours quelque chose. Un jour, un cariste, 35 ans, habitant Mâcon, a forcé un député à dire qu’il n’aimait pas les riches. Un chômeur expérimenté, 53 ans, de Rennes, a démontré au Premier ministre qu’un texte de loi l’empêchait de créer son entreprise. On n’a jamais su où était le texte en question. On s’en fiche. Ce qui était chouette, à l’image, je veux dire, c’était l’impuissance politique qui explosait l’audimat. On appelle ça le « décalage criant » entre les Français et leurs élites technocratiques et politiques. À la télé, le décalage devient ravin, fosse, trou béant, océan ! Et bien sûr, c’est inquiétant. Surtout pour ceux qui regardent.

Face aux Français du panel, il y a trois possibilités. A) Dire des choses abominables qui leur clouent le bec. Les effrayer, donc : leur parler d’invasion, de pandémie, de spoliation, d’horreurs aux portes de nos frontières. Ça ils adorent, ils n’osent rien dire et regardent le tribun comme s’ils étaient devant « Massacre à la tronçonneuse ». B) On peut aussi faire copain-copain, se prendre pour le 101e Français du panel, leur faire comprendre qu’on est un des leurs. Ça dure le temps de l’émission, et puis après ils rentrent chez eux, on est débarrassé. C) On peut aussi leur parler clair, évoquer les politiques publiques, la solidarité, l’impôt nécessaire, la redistribution, l’intérêt général.

Évoquer autre chose que leurs problèmes à eux, pour parler de nos problèmes à nous. Je veux dire nos problèmes collectifs. Mais ça se fait de moins en moins. Certains politiques essaient encore. Mais dans ce cas, je zappe. Je ne vaux pas mieux qu’eux.


 
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