J’ai vu s’effondrer en direct les deux tours du WTC. J’ai fait la guerre en Irak avec les journalistes embarqués. ...J’ai vu dans l’avion les passagers maîtriser le pirate de l’air. J’ai pris dans la figure les déferlantes du tsunami en décembre dernier. Côté images, je suis exigeant, capricieux, infidèle. Je veux du chaud, du vrai, du spectaculaire. On ne me montre plus n’importe quoi.
Je veux de l’image amateur, prise sur le vif. L’image amateur : du producteur directement au consommateur. Le moteur d’un Concorde en feu ? Je mate. Un dealer serré dans les quartiers nord par une brigade de police qui fait sa com ? Je prends. Une explosion live à Bagdad ? Je regarde ; mais seulement si c’est au moment de la détonation, sinon ne me dérangez pas. Et si c’est tous les jours que la voiture piégée explose, je me lasse. Faites attention.
Mais il y a des images dont je ne veux plus. Le voisin qui déclare que le tueur « était un type bien tranquille, un gars sans problèmes », je laisse. Le plan serré sur la porte scellée où le drame s’est déroulé, bof. L’arrivée du panier à salade à gauche en début de sujet, le départ à droite en fin de sujet, trop classique : ça ne m’intéresse plus.
Je suis devenu difficile.
Je suis un téléspectateur qu’on a trop gâté. Ne me contez plus comment ça arrive, selon quelle logique, dans quel contexte. Ne convoquez plus le témoin ou l’expert. La vérité ? Je ne veux pas la comprendre ; je veux la voir. Je veux voir ce qui s’est passé, mieux, je veux voir ce qui se passe. Je bois les larmes fraîches des familles de victimes au sortir des prétoires, mais j’avale aussi leurs cris à l’injustice quand le juge n’a pas fait le boulot. La télé me prend pour un ogre à victimes.
Entre savoir et voir ça. J’ai choisi.
Quand la passerelle du « Queen Mary II » est tombée, les caméras sont arrivées trop tard. Alors on m’a donné une image de synthèse. Le bateau, les quais, le port ; tout en pixels, comme dans « Titanic ». J’ai eu la reconstitution de la chute. Mieux, parce que c’était la panique, l’animation hyperréaliste a montré les 41 petites victimes levant les bras en l’air, comme des mannequins de grands magasins. C’est bien connu, quand on a peur, on lève les bras au ciel. Avec les images de synthèse, le « Queen Mary II », c’était comme si j’y étais. La panique en plus.
Parce que je veux entendre de sa bouche que Michael Jackson n’a jamais tripoté une zigounette de moins de 18 ans, ils ont reconstitué le procès à huis clos et réuni dans une émission quotidienne des comédiens-sosies. Parce que je veux entendre de la bouche des enfants les accusations contre Michael, c’est tous les soirs que la chaîne américaine E-Entertainment m’ouvre grand les portes du procès dont on interdit la retransmission. Peu importe, je voulais le voir, ils me le fabriquent.
Comme les gros mangeurs ont l’estomac qui grossit avec la boulimie, j’ai la rétine qui se dilate à mesure que l’info éclate. Si les images manquent à l’info, on me les fournit.
Tout le monde sait que je n’ai plus froid aux yeux.
Parce que le TGV ne déraille pas suffisamment et qu’il n’y pas d’attaques chimiques dans le métro, j’ai droit à des exercices de simulation : évacuation, désamorçage, précaution par principe. Joue-t-on à me faire peur ou vérifie-t-on si les dispositifs de secours fonctionnent ? Les deux. Les victimes crient en do forte, les fausses blessures « sang-guignolent » couleur grenadine, les sauveteurs évacuent des victimes consentantes et on convoque des chaînes qui le sont aussi. Le soir on montre la crise, pour de faux, mais surmontée pour de vrai. Dans un souci déontologique qui l’honore, la chaîne a pris soin d’incruster « reconstitution » en bas de l’écran. Je m’en tape, j’y crois quand même. A mort.
Parce que les Américains me refusent toujours la journée portes ouvertes à Guantanamo, la BBC reconstitue la taule, avec de faux détenus mais de vrais comédiens qui sont authentiquement malmenés. Parce que c’est réaliste et qu’il faut me donner à voir, le 20h diffuse l’image des sévices. J’ai retenu, entre autres, celle du prisonnier qui fait pipi sur sa combinaison orange à force d’être attaché dans sa cage. Guantanamo comme si j’y pissais.
L’actu pique ses grosses ficelles à la fiction, les docus fictionnent et les fictions durent comme la vie, 24 heures.
Je n’ai jamais vu Francis Heaulme donner un coup de couteau. La télé est toujours arrivée trop tard. En remplacement j’ai eu le téléfilm. Dans la tête du tueur ! On dirait le titre d’un jeu interactif. Le tueur était très ressemblant. L’acteur était donc excellent. J’ai adoré la violence quand il assassine le type au bord de l’eau, face à la mer.
J’ai presque cru que c’était vrai. J’ai cru que c’était presque vrai. Pourtant, c’était faux mais pourtant, il l’a fait. Je sais plus très bien.
Je suis un bébé spectateur et j’ai faim d’images.

Revue Médias















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