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A contre-courant

Journalisme en guerre ou guerre au journalisme

par Jean-Claude Guillebaud

La guerre précipite le journalisme dans un contexte littéralement radioactif. Elle le « met en crise ». Dans leur majorité, les médias échouent à s’affranchir des pesanteurs majoritaires, de l’air du temps. L’information se trouve alors enrôlée dans la bataille. Elle est en uniforme.

La guerre, pour le journalisme, est un défi bien plus redoutable qu’on ne l’imagine. Écrivant cela, on ne se réfère pas aux risques humains, réels et funestes, qu’affrontent les reporters. Non, on songe plutôt à tout ce qui dans ces périodes-là menace la vérité, plus nettement encore qu’en temps de paix. A ce sujet, on cite sans cesse la fameuse phrase attribuée à Rudyard Kipling : « La première victime d’une guerre, c’est la vérité ». Apocryphe ou pas, ladite phrase a le mérite de nous rappeler que, par la force des choses, la guerre précipite le journalisme dans un contexte littéralement radioactif. Au sens littéral du mot, elle le « met en crise ». C’est cette crise-là qu’il est bien intéressant d’évoquer. Elle ne se ramène pas - loin s’en faut - à des questions de déontologie, de moralité professionnelle ou d’indépendance.

La place manque ici pour développer une analyse fouillée. Contentons-nous de proposer quelques remarques, appuyées sur des exemples récents. Des remarques qui constituent, à mes yeux, autant de pistes de réflexion.

La première remarque consiste en une comparaison. Avec le recul que permet le temps passé et (aussi) quelques survols des archives, une constatation s’impose pour ce qui concerne les médias français : en 2003 (lors de la deuxième guerre du Golfe), ils auront infiniment mieux résisté à la propagande et aux manipulateurs de tout poil, qu’ils ne l’avaient fait en 1991. Rétrospectivement, on est même confondu par la docilité ou la crédulité des médias lors de la première guerre du Golfe : récitation de bobards (la fameuse « ligne Maginot » irakienne protégeant le Koweït, les couveuses débranchées, la « quatrième armée du monde », les vidéos du Pentagone diffusées ad nauseam, etc.), l’inepte rhétorique de la guerre « propre », etc.

En 2003, en revanche, les médias français auront été, dans leur écrasante majorité, infiniment plus circonspects, plus critiques, moins jobards. A douze ans de distance, et preuves en main, le contraste est saisissant. Mais ce contraste pose lui-même une question irrésolue à ce jour. Cette meilleure qualité de la couverture médiatique tient-elle à je ne sais quels « progrès » déontologiques ou est-elle surtout le produit d’un contexte politique changé ? En 1991, la France était globalement favorable à une guerre à laquelle ses soldats participaient ; en 2003, en revanche, elle figurait comme l’animatrice principale du camp « anti-guerre ». Pour dire les choses autrement, le consensus majoritaire était à l’opposé de ce qu’il avait été en 1991. L’attitude spontanément critique des médias serait-elle tout bêtement le reflet d’un changement de perspective ?

On est évidemment tenté de le penser. C’est même l’explication qui, a priori, vient à l’esprit de chacun. Or, c’est une interprétation calamiteuse et même piégée à bien des égards. Adopter ce point de vue, en effet, revient à dénier aux médias toute autonomie véritable, tout point de vue « professionnel » au sens strict du terme. L’appareil médiatique serait complaisant ou critique, selon l’opinion majoritaire du moment.

Au lieu d’interroger avec exigence le « consensus » ambiant, il n’en serait que le reflet dévot, la copie conforme. Quant aux journalistes, dans leur majorité, ils échoueraient à s’affranchir sérieusement des pesanteurs majoritaires et de l’air du temps. Il existerait, en somme, dans le fonctionnement médiatique un principe d’adhésion, un suivisme inévitable, un syndrome de collaboration contraire à toute quête véritable de la vérité.

Pour dire les choses de manière plus réfléchie, la plupart des médias, quoi qu’ils en aient, seraient en quelque sorte « contaminés » par le point de vue dominant, la doxa du moment. Même en croyant être libres, ils subiraient donc inconsciemment, mimétiquement pourrait-on dire, le poids politique de l’air du temps. On objectera que cette situation prévaut aussi en temps de paix. Le journalisme, même le plus honnête, a le plus grand mal à s’émanciper du « climat » collectif de son époque, des préjugés majoritaires, etc. Dans les années 90, toute la querelle sur la « pensée unique » se rattachait à cette évidence. Sauf que c’est le propre des situations de guerre - qui dramatisent, solennisent, durcissent le statut de l’information - que de porter à son paroxysme cette ambiguïté structurelle du journalisme. C’est cet « effet-loupe » qui rend lesdites situations si intéressantes à analyser.

La deuxième remarque concerne ce qu’on pourrait appeler le « brouillage guerrier » et la tonalité spécifique qu’y prennent les discours et analyses. L’entrée en guerre correspond toujours au basculement dans une sorte de champ magnétique qui a la particularité d’affoler toutes les boussoles de la raison. Ce qui s’appesantit alors - comme l’air chargé d’un orage montant - ce sont les propagandes entrecroisées.

Toute guerre génère ainsi le mensonge comme la pluie fait pousser l’herbe. Et ce n’est pas seulement, comme on le croit parfois, parce qu’il s’agit de mobiliser les énergies, de convaincre et de rassembler l’opinion. C’est aussi parce que la vérité elle-même y devient un enjeu stratégique. Et aujourd’hui plus qu’hier avec la montée en force de ce qu’on appelle la « démocratie d’opinion ». La guerre véritable est précédée et accompagnée d’une furieuse guerre des mots. Autrement dit, c’est sa vision du monde qu’imposera peu ou prou le vainqueur, en attendant que les historiens, cinquante ou cent ans plus tard, parviennent à démêler le vrai du faux.

« L’entrée en guerre correspond toujours au basculement dans une sorte de champ magnétique qui a la particularité d’affoler toutes les boussoles de la raison. »

Très bientôt, insidieusement, risque de se renforcer cette langue de bois assez sommaire qui est celle des communiqués militaires. Elle est semblable à elle-même, d’une guerre à l’autre. Les opérations « atteignent leurs objectifs », les pertes sont « légères », les arrières de l’ennemi sont « désorganisés » et « tous les avions sont rentrés à leur base ». Quant aux pertes civiles, elles sont instrumentalisées ou minimisées. Dans ces cas-là, la complexité objective d’une situation est ramenée à une version simplifiée du réel. Quant aux malheureux reporters à qui l’on ne facilitera sûrement pas le travail de terrain, le plus souvent, ils n’ont d’autres recours que de commenter inlassablement ce... qu’on leur cache.

Ainsi, les journalistes se trouvent-ils installés dans ce climat de mensonges symétriques et de propagandes agrippées l’une à l’autre. Il leur faut conserver un sang-froid minimal et une circonspection patiente... C’est bien plus difficile qu’on ne l’imagine. Le paradoxe le plus extraordinaire, c’est qu’il existe à ce sujet une difficulté particulière propre aux démocraties qui ne partent pas en guerre comme n’importe quel autre régime politique.

Qu’est-ce à dire ? Ceci. Nos démocraties modernes, ostensiblement attachées aux valeurs humanistes et à la paix, ont - fort heureusement - délégitimé les guerres agressives et le cynisme politique. Elles sont même allées plus loin en exprimant toute la méfiance que leur inspire aujourd’hui le concept de « guerre juste », élaboré - notamment - par Saint Augustin au Ve siècle. Le discours démocratique désormais dominant, celui des droits de l’homme et du libéralisme, affiche une volonté de défendre les victimes de l’arbitraire et de s’en remettre au droit. Ce point de vue n’est pas forcément pacifiste mais il est ostensiblement moral. De fait, une démocratie ne part pas en guerre - et ne parle pas de la guerre - aussi aisément que pourrait le faire un état totalitaire. Elle est pour ainsi dire ligotée par ses propres croyances.

On conçoit mal, en effet, qu’un pays libre puisse déclencher une guerre en confessant qu’il fait cela dans le seul but de défendre ses intérêts stratégiques ou économiques (approvisionnement pétrolier, par exemple). Le discours cynique traditionnel, celui de la realpolitik dont usait hier encore un Henry Kissinger, est devenu incompatible avec la référence principielle aux droits de l’homme. Il est même en contradiction avec le projet américain « d’enlargement » démocratique théorisé en 1993 par Antony Lake, le conseiller de Bill Clinton, c’est-à-dire d’extension planétaire de l’Etat de droit et du marché.

Une démocratie, avant de partir en guerre, doit d’ailleurs obtenir l’assentiment de son opinion publique - ce qui fait la grandeur inégalée d’un tel système politique. Pour s’engager dans une action guerrière tout en restant fidèle à ses principes fondateurs, elle ne dispose que d’un nombre limité de solutions. Soit elle maquille la réalité en se livrant préalablement à un effort de conditionnement de son opinion par le biais de la guerre psychologique et médiatique ; soit elle renonce à qualifier de « guerre » ce qui sera présenté comme une simple « opération de police » ou un engagement passager aux côtés d’alliés de circonstance ; soit elle s’emploie à diaboliser l’adversaire. Le discours officiel sera alors le suivant : si on décide de combattre untel, si on s’engage dans une guerre - préventive ou non - ce n’est pas seulement parce que l’adversaire est un « rival » stratégique ou économique, ni même parce qu’il représente un pouvoir oppressif, mais parce qu’il incarne tout simplement le mal. Il s’agira donc, à chaque fois, de « construire une figure du mal ». C’est ce qu’on pourrait appeler le syndrome récurrent du nouvel Hitler.

« En période de guerre, la propagande se substitue à l’info, comme sous l’effet d’une perfusion délétère. »

Il faudra donner de l’adversaire désigné l’image la plus effrayante. Ainsi le monde communiste fut-il présenté au début des années 80 comme « l’empire du mal » par le président Ronald Reagan. Durant la décennie suivante, on a vu de la même façon se multiplier les références emblématiques à un « nouvel Hitler », qu’il s’agisse du Serbe Slobodan Milosevic, de l’Irakien Saddam Hussein, du Libyen Mu’ammar Kadhafi ou du Saoudien Ossama Ben Laden. Cette nécessité - stratégique et philosophique - d’identifier l’adversaire au mal absolu conduit, mécaniquement pourrait-on dire, à une vision dualiste de la réalité. C’est pour la même raison que le terrorisme, qui est une réalité évidente, fut transformé après le 11 septembre en principe explicatif passe-partout, utilisé pour catégoriser, à la demande, n’importe quel adversaire. Du terrorisme réel, on passait ainsi à une « catégorie » construite, c’est-à-dire idéologique. Cela donne également tout son sens à des expressions comme celle de rogue state (Etat voyou) popularisée par les Etats-Unis ou aux déchaînements médiatiques plutôt manipulateurs auxquels ont donné lieu les interventions occidentales des années 1990, notamment dans l’ex-Yougoslavie. (Et cela, même si on estime que lesdites interventions se justifiaient.)

L’inconvénient pour le journalisme, c’est que toute pensée dualiste est mensongère. Toute analyse simplificatrice est en contradiction inévitable avec la réalité des choses. La difficulté n’est pas seulement professionnelle, elle en devient ontologique.

La troisième remarque est plus technique. Elle concerne le « temps médiatique » proprement dit qui, en temps de guerre plus encore qu’en période de paix, tend à s’éloigner de ce qu’on pourrait appeler le « temps de la vérité » ou le « temps de l’histoire ». Rivés à leurs écrans, une oreille collée au transistor, les citoyens se voient en effet submergés par un flot affolant d’images de villes en flammes, de sons, de supputations et de commentaires innombrables. Dans les premiers temps d’une guerre, c’est quasiment à la minute près - ou disons au quart d’heure - que l’on essaie d’évaluer la situation. L’intensité des nouvelles ramène tout le monde à l’instantané, au temps le plus « court ». Et c’est à ce temps court que chacun applique du matin au soir, sur le mode haletant, ses capacités d’analyse, de réflexion, d’émotion même. Les Américains vont-ils rencontrer beaucoup de résistance ? Les marines seront-ils acclamés comme des libérateurs à Bagdad ? La garnison de Bassorah résistera-t-elle ? Un fils de Saddam Hussein est-il blessé ? Combien de bombardiers B52 ont-ils décollé de Grande-Bretagne ? Etc.

En réalité, ce triomphe du temps court est aussi celui des illusions. Pourquoi ? Parce que l’histoire des hommes obéit à un tout autre rythme ; parce que le « bilan » d’une entreprise militaire (ou politique) ne peut s’évaluer que sur le long terme ; parce que les images et événements qui surgissent ou adviennent au plus chaud de l’événement sont souvent comme des mirages que le temps fait s’évanouir. Lorsque nous sommes confrontés au feu de l’événement, on devrait faire un effort pour s’extraire un peu de son souffle immédiat. C’est un tout petit peu plus loin que l’horizon des bombes ou des colonnes de chars qu’il faudrait regarder. Il suffit de se souvenir du passé.

En janvier-février 1991, la première guerre du Golfe a été considérée comme une victoire indiscutable et relativement peu coûteuse en vies humaines pour la coalition anti-irakienne. Certes, Saddam Hussein fut, à l’époque, laissé au pouvoir mais cet arrêt de l’offensive bien avant Bagdad était le résultat d’un choix géopolitique. Pour le reste, ce fut donc - apparemment - une victoire écrasante. On doit dire « apparemment » car, avec un recul de douze années, on sait maintenant que cette guerre a énormément contribué


 
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