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Entretien avec Florence Aubenas :

Juste un accident professionnel

Journaliste, elle est devenue la proie des journalistes. Inconnue du grand public, elle est aujourd’hui parmi les personnalités les plus aimées des Français. Comment Florence Aubenas a-t-elle vécu cette sorte de traversée du miroir ? Que pense-t-elle de ce qui a été dit et écrit sur elle et ses 157 jours de détention ? Comment envisage-t-elle son avenir ? Son regard sur la presse a-t-il changé ? Médias l’a rencontrée alors qu’elle publiait son livre sur l’affaire d’Outreau et n’avait pas repris son poste à la rédaction de Libération.

A propos de votre ouvrage « La Méprise » consacré à l’affaire d’Outreau, vous finissez l’introduction en écrivant « J’ai recommencé le livre ». Cela a été difficile ?

Pas du tout. C’est comme le vélo. En plus, j’en avais très envie. C’était renouer avec mon métier, ma vie ici, c’était donc un plaisir. Pas toujours drôle tous les matins, mais j’étais contente de le faire. J’avais hâte.

Vous vous y êtes remise tout de suite ?

Non, au bout d’un mois. Je suis rentrée, j’ai passé un mois à diverses occupations et je m’y suis remise. J’étais tenue par les délais puisqu’il y avait l’appel du procès d’Outreau le 3 novembre dernier. J’avais même très peu de temps.

Et à Libération, vous avez recommencé à écrire ?

J’ai recommencé à aller au journal, mais c’est comme toute pompe qu’il faut réamorcer, comme lorsqu’on revient de vacances ou d’une absence qui a duré. Il faut retrouver des sujets, remettre des choses en route. Et puis, au début, j’ai été un peu bloquée avec le procès qui redémarrait le 3 novembre. Je n’avais pas vraiment le temps de lancer quelque chose d’important. Mais ce n’est pas compliqué et je suis désespérément optimiste.

Vos rapports n’ont pas changé avec vos collègues ?

Je travaille depuis vingt ans à Libération. C’est un univers presque familial. Les gens me connaissent bien, et ils sont très tolérants envers moi. Ils me laissent avoir une vie de princesse. Ils me laissent la bride sur le cou. Pour un quotidien, c’est sympa.

Et votre hiérarchie ?

C’est bizarre que vous me posiez ces questions-là. Pour moi, tout est normal. Ce sont les questions que tout le monde se pose.

Je suis partie cinq mois. Je ne sais pas ce qui s’est passé ici pendant ce temps. L’autre jour, j’avais rendez-vous avec quelqu’un que je ne connaissais pas et je lui ai dit, ce que je fais toujours, pour qu’il puisse me reconnaître : « J’aurai Libération à la main. » Il a éclaté de rire. Je ne comprenais pas. Je n’ai rien vécu de tout cela.

Je suis partie cinq mois et je reviens tout d’un coup dans le même endroit, dans le même journal, dans le même appartement, avec les mêmes amis. Mais on vous dit que tout est changé, que tout le monde vous connaît : c’est très difficile à comprendre et à appréhender.

Mais comment vivez-vous le fait d’être classée en 12e position parmi les Français les plus populaires cet été ou parmi les « héros européens » du Time au mois d’octobre ?

C’est abstrait, c’est comme si on parlait de quelqu’un d’autre. Je n’arrive pas à penser que c’est moi. Mais ce n’est pas grave, je pense que cela s’arrêtera avant que je ne m’y habitue.

Quand les gens me regardent dans la rue, mon premier réflexe est de me demander ce que j’ai sur la figure. Si cela avait été progressif, cela serait plus facile. Mais je suis comme dans un film. J’ouvre la porte de l’ascenseur et on me dit : « Vous êtes célèbre. » Pour moi, il y a maldonne. C’est exotique. Pas tout à fait réel. Peut-être une blague. En tout cas très étrange.

C’est flatteur, vous y prenez un certain plaisir ou cela vous gêne au contraire ?

Cela m’est égal. Les gens sont très gentils. Et je ne vais pas commencer à calculer ce que je fais ou non en fonction de ma « célébrité ». Cet été, je me promenais dans un village où vit une de mes amies, et je me rendais compte que les gens me reconnaissaient, m’adressaient des petits signes. Pour moi, cela s’est arrêté là.

Le lendemain, un chanteur - un peu sur le retour, 60 ans, qui ne fait plus la une des magazines - est arrivé et les gens se sont agglutinés autour de lui, demandant des autographes. Il existe des célébrités différentes. En tant que chanteur, on est sommé de faire de la vitrine. Moi, on ne me demande rien. Quand je passe dans la rue, les gens me disent bonjour et puis c’est tout. Ce n’est pas intrusif. J’ai hérité d’une célébrité par hasard, qui implique beaucoup de tolérance.

Vous allez faire un livre sur ce qui vous est arrivé ?

Non.

Pourquoi ?

Je ne lis pas les livres de témoignage. Quand on les reçoit au journal, je ne les traite jamais. Et je ne pense pas que j’en ferais un mieux que les autres. C’est un genre que je n’aime pas. Je le dis sans jugement. Il y a des gens qui adorent. Ce sont souvent des best-sellers. Mais ce n’est pas ce que j’aime lire, donc je ne vois pas pourquoi j’en écrirais un. C’est une question de cohérence.

Vous allez retourner dans des zones de guerre ?

Certainement pas tout de suite. Ce n’est pas une question à laquelle je veux me dérober, mais il existe une certaine appréhension de mes proches à ce sujet, et je ne veux pas leur faire supporter cela maintenant.

Mais vous avez dit dans une interview que vous aimeriez retourner en Irak.

Oui, mais j’ai du mal à le dire aussi crûment que vous me le demandez. C’est difficile pour les membres de ma famille d’entendre ce genre de propos aujourd’hui. Je leur ai fait assumer ma vie pendant cinq mois et je ne veux pas leur demander de le refaire tout de suite. Mais cela évoluera discrètement, doucement, et les questions ne se poseront plus.

photos : Anthony Rabisse
photos : Anthony Rabisse

« Je tiens à rétablir la vérité : je suis odieuse, une peste. Je peux être très désagréable. Pas du tout la personne qu’on décrit. »

Quand on interroge Christian Chesnot, la réponse est claire : il n’a pas envie de retourner en Irak.

Ce n’est pas ma réponse. J’aime ce métier mais je n’évalue pas l’intérêt d’un reportage en termes de risques. Pour moi, ce qui compte, c’est ce qu’il y a à en dire. Couvrir un procès, même à risque zéro, est tout aussi intéressant que d’aller en Irak. Et cette envie-là est restée la même.

Il y a quand même des choses qui vont changer dans votre façon de faire votre métier ?

Aujourd’hui j’ai tendance à dire non, mais c’est peut-être encore un peu tôt pour l’affirmer. Je vois un changement plus important dans mon métier avec ce qui va se passer avec Libération et ses graves problèmes financiers.

Ce qui a été écrit sur vous, et qui était globalement très flatteur, a changé le regard que vous portez sur votre travail ?

Je n’ai jamais eu de problème de reconnaissance dans mon journal. Les gens qui travaillent sont reconnus comme tels et je n’ai jamais eu besoin de « prouver » des choses. Peut-être, quand j’ai voulu devenir grand reporter, je me suis démenée pour gagner ce statut, mais j’ai toujours été bien traitée dans mon métier. Je n’ai jamais eu de problèmes professionnels.

Vous êtes une enfant gâtée ?

Non, parce que j’ai gagné ce que j’ai fait. Quand je suis arrivée à Libération, j’étais secrétaire de rédaction et cela me plaisait beaucoup : c’était technique, de la relecture, des corrections, trouver des titres... Et puis, à un moment, j’ai eu envie d’écrire. La direction m’a dit alors : « On ne t’a pas embauchée pour cela, alors pendant un an, tu feras double tâche. » J’ai donc travaillé double et j’ai obtenu mon statut. Mais je suis rentrée sans piston, j’ai fait une école, ce n’est pas mon milieu et je pense avoir honnêtement gagné ma place.

Vous avez lu ce qui s’est dit ou écrit durant votre détention ?

Pas beaucoup.

Avez-vous l’impression que les médias ont bien rendu compte de ce qui s’était passé ?

Ce genre d’affaire est toujours très difficile à couvrir par les médias car il y a peu d’informations et beaucoup d’émotion. Ce sont des moments de tempêtes pour les médias. Des moments où l’on se trompe, où l’on peut dire un peu n’importe quoi. Mais il faut être indulgent. Globalement il n’y a pas eu de malentendus importants. Et même s’il y a eu des erreurs - je n’en sais rien - ce n’était pas dans l’intention de nuire. Dire des bêtises de bonne foi n’a rien à voir avec des manipulations.

Et les portraits dressés de vous ? Vous y apparaissez comme une sainte.

C’est une erreur de casting. Très sincèrement, je tiens à rétablir la vérité : je suis odieuse, une peste. Je peux être très désagréable. Pas du tout la personne qu’on décrit. Il y a eu une grosse erreur d’appréciation sur moi.

Mais du coup, est-ce que vous vous êtes posé la question de savoir si vous, quand vous faites le portrait de quelqu’un, vous ne pouvez pas vous tromper tout autant ?

Oui, bien sûr. Le portrait est un art très difficile. C’est toujours autant le portrait de celui qui le fait que de celui qui est représenté. Il y a une part de soi plus que dans les autres papiers. La façon dont on voit les gens, c’est toujours une lecture très personnelle, qu’on le veuille ou non.

Cela vous conduira-t-il à davantage de prudence ?

Ce que je trouve dangereux dans la profession, c’est la malhonnêteté. L’autre problème qui peut se poser, c’est la supercherie, comme les prostituées à Toulouse, quand elles donnent à penser qu’elles disent la vérité alors qu’elles mentent. Dans les portraits, la part de subjectivité est normale.

Vous avez écrit sur les médias. Nuanceriez-vous aujourd’hui certains de vos propos ?

Non. A mon retour, je suis passée de l’autre côté, comme objet de médias, mais cela n’a rien changé de ce que je pensais des médias.

Vous êtes inquiète pour Libération ?

Oui. C’est très dur car je reviens, je suis toute contente de retrouver ma place, avec un côté « rentrée des classes » dans le sens festif du terme, et puis tout le monde fait la tête. Je n’arrive pas à être désolée - je suis tellement contente d’être là - mais je me rends bien compte que c’est affreux pour Libération, et pour la presse quotidienne en général qui pourrait, à terme, être condamnée. Les quotidiens ne peuvent pas continuer à exister tels qu’ils sont, et c’est un problème bien plus grave que de savoir si moi je vais avoir un problème pour circuler dans la rue.

« Il y a un gros problème d’autocensure dans la presse. C’est sans doute ce qui s’est passé. Des questions auxquelles je ne pouvais pas répondre n’ont pas été posées. »

Comment expliquez-vous l’attitude des médias à votre égard ?

Par la solidarité professionnelle. Tout le monde s’est senti concerné. Les rangs se sont resserrés autour d’un sentiment de danger. Par ailleurs, je ne suis pas conflictuelle dans une profession plutôt faite de coteries, de conflits, de guéguerres. Je n’ai pas d’ennemis. Cela a joué.

Et l’engouement populaire ?

Si je devais parler de moi comme d’une autre, je dirais que je suis simplement une journaliste qui n’a jamais fait de coup tordu. Il y a des méthodes plus ou moins délicates dans la profession, mais je n’ai jamais joué de mauvais tour et je pense que cela compte. Je suis une femme : cela aussi a dû jouer, en rajoutant au côté « pure victime ». Je le regrette, mais une femme donne l’impression d’être davantage désarmée qu’un homme. Je ne le vois pas ainsi, mais dans l’imaginaire collectif, cela peut compter. Et puis, à Libération, on est une petite équipe, très soudée, et ils ont bataillé à fond. C’est un ensemble de choses. Ce n’était pas le cas par exemple pour Chesnot et Malbrunot qui étaient pigistes. Leurs rédactions se sont moins mobilisées.

A travers vous, les Français se sont même réconciliés avec les journalistes.

Il existe une schizophrénie envers la presse. On peut dire tout à la fois que les journalistes, c’est la connivence, c’est « copain-coquin », qu’ils n’ont rien compris à rien, et au même moment, s’enticher d’une journaliste. Les contraires cohabitent. Et puis, les prises d’otages ont contribué à donner une perception inhabituelle des journalistes. Je suis devenue une personne, et c’est rare dans la presse écrite. Avant, j’étais « des articles ». Les gens visibles sont les éditorialistes et ceux qui parlent au nom du journal, pas les reporters. Cela a donné un visage à la presse écrite.

Quand vous êtes revenue, vous avez eu des propos parfois contradictoires, sur les Roumains par exemple.

Ma réponse à cette question est : « J’étais avec Hussein, point à la ligne. » Ce que vous y comprenez ou non m’est égal. Je ne peux pas vous répondre autre chose. Je dois faire cette réponse.

La solidarité, l’amitié journalistique n’ont-elles pas empêché de vous poser certaines questions ?

Peut-être. Ce qui n’a pas empêché certains journalistes, à l’Obs ou à Paris Match, de faire des enquêtes, des reportages. Et Chirac de remercier les Roumains d’avoir aidé les services secrets français...

La profession a-t-elle découvert certaines de ses limites avec votre affaire ? Serait-elle moins intransigeante envers elle-même qu’avec les autres ?

Il y a un gros problème d’autocensure dans la presse. C’est sans doute ce qui s’est passé. Des questions auxquelles je ne pouvais pas répondre n’ont pas été posées. Mais c’est un mal français. Chez nous, les interviews ne mettent jamais les gens très en danger. Prenez les hommes politiques qui répondent à des questions : ils sont davantage soucieux de l’image qu’ils vont donner que des vérités que l’on veut leur faire dire. L’interview en France a un caractère très révérencieux.

Vous-même avez été bien traitée par les médias.

Relativement bien. Je n’ai pas subi de mise en cause, pas vécu de contre-enquête sur ma vie. Certains ont écrit des choses fausses, mais avec une marge d’erreur acceptable, sans esprit venimeux. Vous savez, les médias sont un produit de la société : ils ont donc été sensibles à l’atmo- sphère générale. J’étais perçue comme victime. On n’allait pas me mettre en danger.

C’est différent de ce qui s’est passé avec les Roumains. Ils ont été accusés d’avoir commandité leur enlèvement. La question a été posée de savoir s’ils étaient complices ou non. Il y a eu une enquête sur eux et leur famille, dans un climat de suspicion.

« Je ne veux surtout pas être une ex-otage à vie. »

Avez-vous lu les enquêtes qui ont été faites depuis votre libération ?

Non, je ne les lis pas. Je n’en ai aucune envie.

Qu’est devenu Hussein Hanoun, votre guide-accompagnateur ?

Il est à Toulouse, et travaille pour une entreprise d’aéronautique. Le contre-exemple de ce qui aurait pu lui arriver, pour moi, c’était Mohammed Al-Joundi, le fixeur de Chesnot et Malbrunot. J’aurais pris comme une offense personnelle qu’il se retrouve dans une HLM avec le RMI. Il a des papiers, un boulot, des conditions de vie décentes. Libération l’a payé jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’il se débrouille seul. Le contrat était de lui payer un salaire pendant six mois, mais évidemment, s’il avait fallu prolonger, on l’aurait fait.

Pour Mohammed, c’est dégueulasse. Mais qui est ce « dégueulasse » ? Pour moi, l’Etat français n’a pas vocation à aider Mohammed. Il devrait l’être par un patron français. Evidemment, le contexte est différent : Mohammed ne parle pas français, Hussein oui. Il n’avait pas non plus la notoriété d’Hussein à son arrivée en France. Mais l’Etat lui a accordé une aide et des papiers : c’est tout ce qu’il pouvait lui donner. Si un patron est scandalisé, il n’a qu’à l’embaucher ! Ce serait plus digne pour Mohammed.

Jean-Paul Kauffmann, ancien otage au Liban, défend coûte que coûte son sauveur, Jean-Charles Marchiani, aujourd’hui aux prises avec la justice pour trafic d’influence. Qu’en pensez-vous ?

Je comprends pourquoi il le fait. Par fidélité à son histoire. Jean-Paul est resté trois ans détenu au Liban ; Marchiani représente à jamais l’homme qui l’a délivré. Vous connaissez la citation de Camus : « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère. »

Avez-vous éprouvé de la culpabilité, un sentiment de dette, à l’instar de nombreux otages ?

De la culpabilité, certainement. Celle d’avoir rendu mes proches malheureux. D’avoir causé du souci, de l’angoisse. C’est cela qui me préoccupe plutôt que la question de savoir si l’on va me reconnaître dans la rue demain matin. Quant au sentiment de dette, c’est plus confus. Quand je pense à Ingrid Betancourt - elle a exactement mon âge - je me dis que c’est très difficile d’attendre quelqu’un. Moi je ne l’ai pas fait. Mais je ne veux surtout pas être une ex-otage à vie. Je suis un accident professionnel, pas une victime. Les risques d’enlèvement, je les connaissais avant de partir en Irak. C’est comme si un maçon tombait d’un toit : on ne va pas lui en parler toute sa vie, en lui demandant s’il a le vertige, comment il se sent et s’il peut à nouveau travailler. Non, je n’aimerais pas être que cela.

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