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Vie publique

L’INA court contre la montre

par Emmanuelle Duverger

Nos archives radio et télé sont en danger. Pour les sauver de l’usure du temps, il faut de l’argent. Et vite. Nounours, Pimprenelle et Nicolas crient « au secours ! »

A l’Institut national de l’audiovisuel (INA), on s’est lancé, il y a dix ans maintenant, dans un vaste plan de sauvetage de la mémoire radio et télé. Il était temps : les films - en 16 mm ou en vidéo - résistent mal à l’usure des ans. Et les dégâts peuvent être irréparables si l’on s’y prend trop tard. Les couleurs des films traditionnels virent au magenta ou, pire encore, au rose violacé. Quand ils ne sont pas victimes de ce qu’on appelle, dans le jargon des professionnels, le « syndrome du vinaigre » : la première touchée, la bande-son se détériore et toute la pellicule se vrille. Il faut alors, pour retarder cette longue agonie faute de pouvoir la stopper, refroidir le film en le plaçant dans des salles réfrigérées à 12 degrés. Mais à quel prix... Sur 150 000 heures de films en 16 mm archivées à l’INA, moins du quart a pour l’instant été sauvé. Ce sont les films qui coûtent le plus cher, le travail de restauration se faisant manuellement.

photos : Anthony Rabisse
photos : Anthony Rabisse

Les vidéos, elles, se dégradent dès qu’elles atteignent vingt ans d’âge. Il faut alors les recopier et les nettoyer : les débarrasser de leurs points blancs, stabiliser l’image, gommer les rayures... Si le son résiste mieux que l’image, il connaît lui aussi des problèmes : « On perd les aigus et le souffle s’amplifie », résume un spécialiste. La technique à mettre alors en œuvre demande minutie mais aussi une certaine sensibilité artistique. Il faut gommer les défauts de tournage de l’époque, tout en préservant une certaine patine. « Le plus difficile, résume un technicien du son, c’est de savoir jusqu’où il ne faut pas aller. » Et d’ajouter : « Notre fonds de commerce, c’est quand même la nostalgie... » Pas si simple quand on travaille sur des bandes tirées des « mouchards » de l’époque. Il y a 50 ans, le magnétoscope n’existait pas, et on fabriquait les archives à la « va comme je te pousse » avec deux caméras qui filmaient... un poste de télévision ! « Ces supports n’étaient évidemment pas conçus comme des moyens de conservation des émissions », rappelle Jean-Jacques Dessaux, chef de service de l’exploitation technique du site de Bry-sur-Marne.

Pour sauver ces millions d’heures d’archives - 1,7 million en France sur quelque 200 millions dans le monde - il faut de l’argent. 800 000 heures étaient menacées. Un quart est d’ores et déjà sauvé. Mais attention, sauvegarde ne veut pas dire restauration. Et là, les chiffres s’affolent : il faut compter entre 10 et 40 heures de travail pour restaurer une heure de programme. Au total, les archives restaurées représentent 1 % du volume sauvegardé. Une misère... Pour les 700 000 heures restant - radio et télévision confondues - des moyens doivent impérativement être débloqués. On l’aura compris, la partie est encore loin d’être gagnée : « Au rythme où l’on va, on ne pourra pas tout sauver », explique Jean-Jacques Dessaux.

De l’argent mais aussi des machines. Pour la vidéo, elles existent et peuvent redonner vie à ces documents. Mais pas pour tous les formats. Et Dieu sait qu’on en a abusé, des formats : une cinquantaine dans le monde et pas moins de sept en France. Il a fallu dénicher des lecteurs de vidéo 2 pouces aujourd’hui introuvables. Celui de l’INA faisait partie du studio caché sous un pied de la Tour Eiffel du temps de la guerre froide... Il n’existe d’ailleurs plus qu’un seul endroit aux Etats-Unis où récupérer des pièces détachées. Quant aux têtes de lecture qui s’usent à grande vitesse, il ne reste plus qu’à aller chiner dans les brocantes... Pour le 3/4 de pouce, c’est au Japon que l’on trouvera la solution.

Une situation inquiétante ? Oui. Encore que la France est pionnière en la matière. Même s’il a fallu attendre les années 80 pour qu’on prenne conscience de la valeur de ce patrimoine, rappelle Emmanuel Hoog, le président de l’INA, un énarque qui a fait ses classes au Théâtre national de l’Odéon puis au Piccolo Teatro de Milan avant de gagner les cabinets ministériels. Ici, on a fait le choix d’une gestion des archives « centralisée et déconnectée des diffuseurs ». C’est l’INA qui est en charge de ce boulot alors qu’à l’étranger, chaque chaîne se débrouille toute seule. La BBC gère ses archives comme la ZDF le fait en Allemagne. Dans les pays du Sud, la question se pose à peine, quand elle se pose. « Ce n’est déjà pas évident en Afrique pour le patrimoine monumental alors, vous imaginez pour la vidéo... », résume Emmanuel Hoog.

La balle est dans le camp des pouvoirs publics. A l’heure où Bercy serre la ceinture à tous les ministères, la rue de Valois se veut rassurante. Renaud Donnadieu de Vabres, ministre de la Culture et de la Communication, a promis une « étape significative » dans cette reconquête de nos cinquante années de télévision. En 2004, l’INA a bénéficié de la plus forte hausse des dotations de l’audiovisuel public, une augmentation de 5,7 %. Même si cet effort était poursuivi sur les dix prochaines années, 25 à 30 % du fonds d’archives resterait néanmoins à sauver. Les amoureux du Commissaire Bourrel, d’Arsène Lupin ou de Nounours, Pimprenelle et Nicolas ne sont pas près de dormir tranquilles. La nostalgie a un prix.


 
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