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Focus

L’anti-tout, l’anti-Val

par Hervé Lavergne

Il a su se mettre à dos tous les pouvoirs, tous les grincheux, tous les puissants en place ou en herbe... Siné a le goût du massacre, à la tronçonneuse plutôt qu’au bistouri. Au grand dam de certains, pour ne pas dire de beaucoup. Salutaire et oxygénant. Nous aimons.

En feuilletant cette rétrospective d’une vie de dessins, on prend conscience de l’empreinte que Siné a laissée dans nos propres vies. Son trait si reconnaissable s’est épanoui dans de multiples formes d’expression, même s’il était au début guidé par des contraintes alimentaires : avant le dessin de presse et la caricature, il y eut la publicité, la mode, l’affichage, ou encore l’édition. Tous ceux qui sont nés à la lecture au cours des années 1960 ou 1970 ont encore dans l’œil sinon dans leur bibliothèque ses couvertures réalisées pour « Le Livre de poche » ou pour « Folio ».

Il y eut aussi le Siné poète de la série des « Chats » ou le Siné paillard qui croquait dans Lui les obsessions sexuelles des classes moyennes en pleine émancipation : respectivement, « Je ne pense qu’à chat » et « Je ne pense qu’à ça », pour reprendre le titre de deux recueils jumeaux. Cette anthologie fait justement la part belle au satiriste et à l’homme de presse : elle montre à travers la succession des périodes une fidélité sans faille à des haines inextinguibles, une rage polémiste et dénonciatrice qu’aucun pouvoir, et sûrement pas celui d’un rédacteur en chef, n’a jamais pu réduire. On se rappelle avec quel fracas Siné a ressurgi l’an dernier comme un diable de sa boîte, après une période de relatif effacement : chassé de Charlie-Hebdo pour un mauvais procès en antisémitisme intenté par Philippe Val, il créa aussitôt, à près de 80 ans, Siné Hebdo, qui se mit à tailler des croupières à son confrère, emmenant avec lui une partie de sa rédaction et une partie plus grande encore de ses lecteurs.

Ce n’est pas la première fois que Siné fut victime de la censure. Le brûlot qu’il avait lancé en 1962, Siné Massacre, où il lâchait la bride à sa rage anti-flics, anti-curés, anti-armée, anti-tout, collectionna les procès de la part du pouvoir gaulliste. Plus tard, L’Enragé (anagramme de Général  !), publié en mai 1968, et qui fit débuter dans le dessin politique Cabu, Willem, Gébé, Reiser et bien d’autres, connut les mêmes avanies. Et ce n’est pas non plus la première fois que Siné rompait avec les amis d’hier : Françoise Giroud et Jean-Jacques Servan-Schreiber firent, en 1962, les frais de son intransigeance, alors qu’ils l’avaient accueilli, non sans courage, dans les colonnes de L’Express anticolonialiste de 1958, pour la fameuse série des « parachutistes ». Même Coluche en prit pour son grade en 1981, après avoir renoncé à sa candidature canular à la présidence de la République. Alors Philippe Val, vous pensez... 

« Siné. 60 ans de dessins », texte de François Forcadet, avec une préface de Guy Bedos, Hoëbeke, 192 p., 30 euros


 
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