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L’ "arbre à nouvelles" du Darfour

par Stephen Smith

Au Far West du Soudan, dans ce Darfour si longtemps oublié, une jeune femme accroche tous les mois un journal dans l’arbre devant sa maison "pour donner des nouvelles aux passants". Chronique d’Al Raheel, "arbre à nouvelles" devenu journal mondial.

Pour une fois, l’arbre révèle la forêt. L’étroite rue sableuse qui part du marché central d’El Fasher, le chef-lieu du Darfour du Nord, pour cheminer à travers un quartier résidentiel aux murs en torchis ocre, n’a pourtant rien d’une voie royale du journalisme ni, a fortiori, d’une « autoroute de l’information » pour désenclaver les arrière-cours de la mondialisation.

Or, depuis neuf ans, une jeune femme accroche tous les mois un panneau dans l’arbre devant sa maison « pour donner les nouvelles aux passants » qui s’arrêtent, commentent et emportent avec eux une autre vision, de l’intérieur, de cette « terre à massacres » qu’est devenu le Far West du Soudan. Dans une ville dont la population a doublé depuis le début du conflit il y a quatre ans, passant à près d’un million si l’on y inclut les 200 000 déplacés qui s’agglutinent dans des camps alentour, de petites fiches manuscrites - des feuilles dans l’arbre - rivalisent avec les bouquets satellitaires des rares privilégiés qui suivent le drame local sur des chaînes de télévision étrangères. Le combat est inégal, mais il n’est pas sûr que la vérité tombe du ciel.

Awatif Isshag n’avait que quinze ans quand sa sœur est morte, en 1998, mais elle a perpétué l’idée de l’« arbre à nouvelles ». Moins féministe que son aînée, puis submergée par une actualité meurtrière, elle a ajouté aux poèmes et aux essais littéraires le news, voire des éditoriaux.

Photos : Léonard Vincent pour RSF
Photos : Léonard Vincent pour RSF

Ayant lu un livre sur la guerre civile au Liban, elle a décrit la lutte entre le pouvoir central de Khartoum, son armée et ses milices, d’un côté, et, de l’autre, les diverses factions rebelles darfouriennes dans un long reportage sous le titre « Beyrouth, Beyrouth ». Pour elle qui a « des parents dans tous les camps » et dont un grand-père s’est éteint sous une bâche du Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) après avoir été chassé de son village par les malfamés «  reîtres » du gouvernement, les jenjawid, l’opposition tranchée entre le Bien et le Mal se ramène à un jeu de rôles. « La responsabilité première pour les tueries incombe aux autorités de Khartoum, explique-t-elle. Mais les rebelles ne se soucient pas davantage des gens ordinaires et de leurs souffrances. » C’est pour eux, pour « les gens du marché », qu’elle écrit. Tantôt en raillant le gouverneur d’Al Fasher comme « sultan » ou « parrain », tantôt en fustigeant les « combattants de la liberté de mourir ».

Dans une petite chambre au sol damé qui lui sert de newsroom, entre deux lits et un téléviseur aux branchements hasardeux, sous la photo de son père policier en uniforme, de son diplôme universitaire en économie et d’un verset calligraphié du Coran, Awatif parle avec passion, et humour, de son « journal mondial ». Elle l’a appelé Al Raheel, « Le Mouvement », puisque « c’est là une idée universelle, le besoin d’avancer quoi qu’il en coûte ».

Depuis bientôt une décennie, mois après mois, elle accroche dans l’arbre « tout ce que je veux donner aux autres pour leur chemin ». Une centaine de personnes par jour passent devant chez elle, des habitants de la ville, des déplacés venus vendre ce qui leur reste pour s’approvisionner, des nomades qui transhument avec leurs troupeaux sur une terre de plus en plus ingrate, car en voie de désertification. « Je crois que, eux comme moi, nous cherchons aussi de la nourriture pour l’esprit, quelque chose qui tourne dans la tête, qui fait réfléchir et qui change la vie. » On ne saurait mieux dire pourquoi, de par le monde, on vend et achète des journaux.

« Je ne pouvais pas garder ce journal pour moi toute seule. Il s’est envolé de mon arbre, d’abord à Khartoum puis partout ailleurs. »

Jusqu’en janvier dernier, Al Raheel était un gratuit et Awatif son seul auteur. Soutenue par sa famille, la jeune femme offrait ses nouvelles manuscrites en échange de quelques échos en retour, parfois quelqu’un qui frappait à sa porte « pour discuter », plus rarement encore une feuille accrochée dans son arbre en guise de courrier des lecteurs. Mais à la suite d’un voyage à Khartoum, où une association lui a décerné un prix, tout a été chamboulé. Depuis, une ONG allemande lui a fourni un ordinateur et une imprimante ; des poètes bien connus au Soudan lui envoient leurs œuvres pour être publiés chez elle ; enfin, Al-Jazira et le Washington Post sont venus la voir et l’ont fait connaître dans le monde entier. Rançon de la gloire, Awatif est maintenant « débordée », envahie de sollicitations, de collaborateurs, de propositions comme celle de mettre son journal en ligne sur sudanonline.com.

Après 98 numéros à compte d’auteur, Al Raheel fera le tour de la planète et, « qui sait ? », se vendra peut-être un jour. « J’ai perdu ma tranquillité mais c’est bien », dit la jeune femme qui boite depuis un accident de vaccination dans son enfance. « Je ne pouvais pas garder ce journal pour moi toute seule. Il s’est envolé de mon arbre, d’abord à Khartoum puis partout ailleurs. » La fabuleuse histoire continue. C’est celle de la presse, qui n’est pas que prouesse technique et moyen de communication, mais une entreprise de sens.


 
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