Les raisons invoquées officiellement pour expliquer ces retards vont de l’indisponibilité de locaux dans les principales villes occidentales pressenties, aux complications d’ordre technique. En particulier la difficulté d’établir un réseau de connexion entre les quatre quartiers généraux (Doha, Kuala Lumpur, Londres et Washington) respectant une norme de diffusion de haute définition.
Mais les obstacles matériels ne sont pas les seuls à avoir entravé la naissance de la chaîne. La réputation sulfureuse d’Al-Jazira entache par ricochet celle de son canal anglophone, surtout aux États-Unis : avant le 11 Septembre, Al-Jazira y était encensée pour sa liberté de ton et ses prises de position critiques à l’égard des gouvernements arabes, qui lui conféraient un rôle d’avant-garde dans le processus de démocratisation du Moyen-Orient. Depuis 2001, elle est devenue, dans l’imaginaire politique et populaire, la « télévision de la terreur », encourageant l’antiaméricanisme chez les musulmans. Cette perception est due notamment à la diffusion par Al-Jazira des vidéos de Ben Laden, des appels d’Al-Qaïda, d’images d’otages occidentaux enlevés en Irak, ainsi qu’à l’utilisation d’un vocabulaire ayant des connotations politiques et religieuses qui sont loin de faire l’unanimité. Ce qui explique, par exemple, l’expulsion définitive de la chaîne en Irak, où les sensibilités ethniques sont à vif.
Pour sa part, Al-Jazira accuse l’armée américaine d’attaques ciblées contre ses bureaux à Kaboul et à Bagdad - où le journaliste Tarek Ayoub a perdu la vie en 2003. Outre-Atlantique, cet antagonisme s’est concrétisé par les efforts d’organisations telles que Accuracy in Media et United American Committee pour empêcher ses émissions au moyen d’intenses campagnes de discrédit. La chaîne a d’ailleurs dû négocier très longtemps sa distribution satellitaire. Al-Jazira International a quant à elle été confrontée à des problèmes d’assurance collective, d’opérations bancaires et de comptabilité, comme l’a expliqué Joanne Levine, sa productrice exécutive pour le continent américain, dans une interview donnée dans le cadre du Project for Excellency in Journalism (PEJ). De plus, comme elle l’a dénoncé dans les colonnes du Washington Post, l’ostracisme découlant de l’attitude de l’establishment et des médias américains, compromet largement le travail de ses reporters sur place. Autre fait révélateur, Al-Jazira en arabe est titulaire d’un contrat de distribution régulier aux États-Unis, alors qu’en Angleterre, Al-Jazira International n’est reçue qu’à travers le relais de Sky Digital. Or, elle dis- pose d’un accès irremplaçable aux événements et aux voix du Moyen-Orient (sauf en cas de restrictions mises en place par certains gouvernements pour cause de conflit avec l’« aînée », Al-Jazira en arabe). En fait, le contentieux tourne autour du risque que représente la diffusion d’images et d’informations en anglais. Le problème est bien dans la transmission au public anglophone de sentiments, de points de vue et de vérités « autres » que ceux de l’opinion « étasunienne », émanant des régions où les Américains sont engagés soit militairement, soit dans une offensive de diplomatie publique ad hoc- qui a dernièrement montré ses limites.
« Son objectif ? Devenir un canal planétaire en atteignant 40 millions de foyers. »
S’il est indéniable que certaines pratiques d’Al-Jazira- la diffusion en boucle d’images brutales, l’utilisation de concepts ou de définitions culturelles polémiques - sont susceptibles de produire ressentiments et tensions, il n’en reste pas moins que, malgré les controverses dont elle fait souvent l’objet, Al-Jazira est la chaîne d’information la plus suivie et la plus crédible du Moyen-Orient, celle où toutes les franges des sociétés arabes se trouvent représentées.
Si Al-Jazira International et la chaîne arabe sont incontestablement liées - notamment en ce qui concerne le financement -, le nouveau canal insiste sur son indépendance éditoriale. Visant essentiellement un public occidental, la chaîne s’est dotée d’une armada de journalistes célèbres et célébrés - avec, entre autres recrues, sir David Frost (BBC), Raghe Omar (BBC), Riz Khan (CNN) et David Marash (ABC) -, qui prêteront leurs visages et leur expérience à des programmes et à des reportages qui se veulent « objectifs », « complets », « efficaces » et... en anglais. Au risque d’une programmation édulcorée et modelée sur celle des chaînes occidentales.
Ce risque devrait être pourtant être prévenu grâce à ses reporters couvrant efficacement des régions habituellement négligées, comme l’Afrique, l’Asie ou l’Amérique latine. Son objectif ? Devenir un véritable canal planétaire en atteignant quarante millions de foyers. L’hostilité du marché américain - et, pour le moment, l’impossibilité d’accéder à celui de l’Australie- pourrait compromettre financièrement cette ambition. Al-Jazira est toujours dans le rouge, en raison du boycottage publicitaire saoudien. Mais les gains politiques sont énormes pour le Qatar. Al-Jazira et sa version anglaise confirment la place déjà considérable du petit émirat sur la scène internationale. C’est également pour rester sous les feux des projecteurs que l’émir du Qatar dépense sans compter afin de maintenir son antenne à flot. Et avec succès, puisque dans son enquête sur l’année 2004, Brandchannel.com a établi qu’Al-Jazira était la cinquième marque la plus influente du monde, juste derrière Starbucks.
En revanche, les réserves émises au sein même de la haute direction par ailleurs très bien rétribuée - ses membres sont de nationalité anglaise pour la plupart - ne sont pas très encourageantes. Les conflits internes seraient liés à des divergences éditoriales, à la nature hétérogène du personnel engagé ainsi qu’à la politique apparemment arbitraire et contestée d’affectation des postes, qui amène à une dispersion des compétences et des expériences. On rapporte par exemple qu’une journaliste fraîchement nommée a, devant l’image du cheikh Hassan Nasrallah, demandé à son collègue arabophone : « Who’s this guy ? »(« Qui est ce type ? »). De quoi s’interroger sur les ponts d’or offerts à des noms prestigieux du journalisme mondial... Et que dire au personnel arabe, apparemment démotivé, car mis sur la touche et considérablement moins payé ?
Une rivalité progressive s’installe visiblement entre les deux chaînes, alors que le départ soudain du directeur de la programmation, Paul Gibbs, soulève des questions quant à l’indépendance éditoriale et à l’objectivité d’Al-Jazira International , relevant désormais du directeur général du réseau Al-Jazira, Waddah Khanfar. Celui-ci, après avoir pris la tête des deux chaînes sœurs, a affirmé qu’elles auraient un « news spirit » en harmonie, même si leurs agendas resteront distincts. Le but des deux Al-Jazira est en effet commun : constituer une alternative aux médias contrôlés par les gouvernements, et pallier les lacunes des chaînes « occidento-centriques » comme CNN. Mais trop s’éloigner du style d’origine compromettrait le prestige et la crédibilité du projet Al-Jazira dans sa totalité - ou du moins nuirait à l’intérêt incontestable qu’elle suscite. Alors que la chaîne arabe se targue d’inviter arabophones et non-arabophones sur des plateaux où leurs propos sont traduits, il n’est pas assuré qu’Al-Jazira International invite des personnes qui s’exprimeraient autrement qu’en anglais...
D’autres questions subsistent, comme celle de savoir quel est le public ciblé par Al-Jazira International . S’agit-il des Britanniques et des Américains, à qui le Qatar, et à travers lui une partie du monde arabe, veut envoyer un message et signifier qu’il ne lui est pas opposé ? Est-ce un moyen de réhabiliter Al-Jazira aux yeux des Occidentaux - pour autant que le format adopté soit fidèle à celui d’origine, simple traduction des programmes arabes ? Mais peut-être est-il erroné de penser que ce sont les seuls Anglo-Saxons que l’on veut informer. N’oublions pas que l’Asie du Sud-Est compte la plus importante population musulmane au monde. Cette population ne parle généralement pas l’arabe mais a une bonne compréhension de l’anglais. Une telle chaîne internationale servirait non seulement à resserrer les liens entre musulmans du Globe, mais permettrait aux Occidentaux de suivre des informations présentées par des journalistes qui sont « des leurs », et de les regarder ainsi avec moins de circonspection et de méfiance.
Hasni Abidi est le directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen. Cernam- Genève. www.cermam.org

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