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Presse

L’avenir ? Ce sera une affaire de volonté

par Gérard Desportes et Nata Rampazzo

Et si on parlait contenu ? Et si la crise de la presse était aussi et surtout une crise de l’offre, encore accrue par la révolution numérique ? Il suffit de jeter un œil sur les portails de nos voisins... L’exception française n’est décidément pas toujours à notre honneur, ni bien sûr, à notre avantage...

L’anecdote, comme souvent, en dit plus long sur la crise de la presse française que tous les rapports sur le sujet : quand on se rend sur Newseum.org pour y consulter les unes des journaux du monde entier, on y découvre 648 titres envoyés d’Albanie, du Pérou, d’Inde, des États-Unis, d’Europe mais... un seul titre français ! Et pas n’importe lequel, La Tribune, c’est-à-dire le dernier quotidien national ayant fait l’objet d’une cession dans des conditions qui, là encore, sont révélatrices d’une activité qui emploie 400 000 personnes... et concourt à la démocratie.

On ne peut mieux signifier la spécificité de la crise de la presse française, son isolement et son « entre-soi » dépressif, elle qui est la plus subventionnée des pays occidentaux et la plus mal distribuée : dans toutes les écoles de journalisme, on apprend à être curieux mais un seul éditeur hexagonal croit utile d’appartenir à cette géographie du « quotidien monde » qu’est devenu le Web... Pourtant, à l’heure de la mondialisation, présenter sur Internet sa une, qui constitue rien de moins que la vitrine d’un journal, ce que ses équipes rédactionnelles offrent de vision, d’émotion, de compréhension du monde, de distraction, devrait être une ardente obligation pour chaque éditeur. Mais pas en France.

illustration : Pierre Chassagnard
illustration : Pierre Chassagnard

Les canards, comme les oiseaux, se cachent donc pour mourir. En décidant, le 2 octobre, de lancer des États généraux de la presse, Nicolas Sarkozy a sans doute pris une bonne initiative. Tout a été dit néanmoins sur la méthode qui consiste à imposer du sommet un groupe de pilotage de quatre personnes nommées par l’Élysée, encadré par les conseillers du Prince, sans que ni la composition de ces groupes ni la publicité des débats, ne permettent de dire ce qui s’y passe. Et que penser d’États généraux sans le peuple lecteur ? Un mois a passé et rien. Ou plutôt, des indiscrétions, des rumeurs sur des secours financiers de l’État pour tel ou tel titre, tel secteur. On ne sait rien, en revanche, sur le fond et ce qui devrait être le débat de tous reste une affaire de spécialistes. Mais comment peut-on imaginer sauver un patient de sa neurasthénie sans ouvrir les fenêtres et lui faire respirer l’air du large ?

Bien sûr, la presse est une industrie, mais on ne fait pas un journal comme on fabrique une boîte de petits pois ; il s’agit aussi et surtout d’information, d’opinion publique et de culture. Comment escompter un sursaut sans que la question des contenus ne soit mise sur la place publique et discutée par les citoyens que ces enjeux intéressent ?

Partout dans le monde, on expérimente, on invente les supports de demain, où chacun ira d’un lien hypertexte à une vidéo et d’une image à une base de données, sauf dans ces États généraux où l’on gère le patrimoine et accommode les restes plus que l’on ne cherche à briser le cercle vicieux. Ce repli est suicidaire. La révolution numérique accroît encore les écarts. À de très rares exceptions, les sites Internet adossés aux journaux hexagonaux n’offrent qu’une pâle copie de ce qui se fait ailleurs.

Il n’est pas nécessaire d’aller aux États-Unis pour s’esbaudir devant la richesse des contenus multimédias ; en Italie, La Repubblica, avec une vingtaine de sites, montre la voie de ce qu’il est possible de faire. En Espagne ou au Danemark aussi, les sites n’ont rien à voir avec ce qui se fait ou ne se fait pas en France. En termes d’arborescence, de place de la vidéo et de contenus sonores, d’interactivité, le fossé se creuse. L’exception française est criante et elle n’est pas à notre honneur. Cette défaite est collective. Il n’est cependant pas certain que, dans les arrière-salles de ces États généraux, on cherche à modifier le cours des choses. Il reste 70 quotidiens en France. Combien dans dix ans ?

En lançant les États généraux, le président de la République a évoqué la paupérisation du secteur et il a raison, la presse française se débat dans la misère. Le nombre des pages proposées à la lecture avoisine les 90 dans les standards internationaux, il n’est que de 32 chez nous. Les rédactions s’étiolent. Cette pauvreté se manifeste maintenant dans des domaines qui feront la différence demain, le visuel, les bases de données, la relation avec les lecteurs, et c’est grave.

« Le Web est craint, voire diabolisé, par les syndicats qui y voient une surexploitation des salariés. »

Pourquoi le Web est-il considéré en France comme un média, et un média concurrent qui a coulé la vente des journaux papier, et non comme un outil qui pourrait transformer le métier, améliorant certes la productivité, mais permettant surtout de dégager des moyens pour les investir dans l’enrichissement des contenus ? Dans de nombreux pays, le Web a été placé au centre du travail des journalistes. Ici, il est craint, voire diabolisé par les syndicats qui y voient une surexploitation des salariés et par les éditeurs qui ne veulent pas de structures horizontales.

Pourtant, travailler en réseau réduit l’espace-temps, permet l’accès à des connaissances, favorise les échanges et crée de la richesse à tous les sens du terme. Mais pas ici. Par exemple, comment expliquer que le Web soit très peu utilisé par les journaux pour tester la communauté de leurs lecteurs (comme le font par exemple La Voix du Nord et Nord Éclair), proposer des sujets à la vente avant de les imprimer, interagir avec cette même communauté dans la couverture d’un événement ?

Comment expliquer que le boucher ou le boulanger du coin connaît mieux ses clients qu’un journal ses lecteurs ? Cette façon de subir la crise dépasse l’entendement.

Et comment ne pas remettre en cause la formation telle qu’elle se pratique en France, toujours sur le même modèle, avec les mêmes techniques complètement dépassées. Nos fabriques de chômeurs envoient à l’abattoir des générations de jeunes, toujours plus diplômés. Quel éditeur a réagi pour tenter de prendre le train en marche ? Comment expliquer que très peu de Français se rencontrent dans les séminaires de formation qui s’organisent à Copenhague ou à Milan sur l’avenir de cette profession tandis qu’affluent, de tout le continent, des designers, des maquettistes, des graphistes multimédias et des journalistes ? L’absence de curiosité, l’uniformisation commence dès la formation. De nouveaux métiers apparaissent, par exemple des développeurs-journalistes, qui compilent des sources dans des bases de données pour en extraire des synthèses intéressant le public, ou des « editor-design » qui déclinent des contenus multimédias et les mettent en scène. Où sont-ils ?

« Éditeurs et rédactions ne parviennent plus à être des entrepreneurs, ils subissent leur propre histoire. »

Comment ne pas s’interroger sur la médiocrité de l’interactivité ici, quand par exemple deux cents blogueurs contribuent à la confection du Gotenborg Post en envoyant au journal articles et photos. Et en Grèce, un journal comme Eleftheros, grâce à son nouveau design plus dynamique, est parvenu à jeter un pont entre le papier et son site Internet, passant de 40 000 à 120 000 exemplaires par jour, en jouant sur cette relation nouvelle. Il n’y a aucune fatalité.

Tandis que partout dans le monde, on parle convergence des supports, mutualisation des contenus, intelligence collective, en France on continue de penser catégories professionnelles, droits d’accès différenciés entre niveaux hiérarchiques, contenus spécifiques pour tel ou tel support. Éditeurs et rédactions ne parviennent plus à être des entrepreneurs, ils subissent leur propre histoire et il est probable que les journaux (au sens large) ne joueront plus le rôle qu’ils tiennent depuis la Révolution française. Extraordinaire paradoxe de ces États généraux censés voler au secours d’une profession alors qu’ils vont probablement en constater le déclin : éditeurs et journalistes doivent accepter les nouvelles frontières technologiques (avec les conséquences sociales qu’elles induisent sur la mobilité mais aussi sur le droit d’auteur) et les modifications en cours dans la transmission des savoirs et des connaissances.

Un journal, quel que soit son support, papier ou numérique, est d’abord une communauté. La presse nationale l’a trop oublié. Malgré ses habitudes un peu « ringardes », comme on dit à Paris, la presse quotidienne régionale montre qu’elle demeure un creuset toujours actif, une réelle agrégation de savoirs, d’histoires, de mémoires bien vivantes. Bref, une communauté qui partage espace social et proximité d’information. Ce qui se passe à La Montagne - convergence du quotidien papier et d’une chaîne de télévision - indique un chemin que d’autres journaux dans d’autres régions empruntent déjà. Il en va de même sur certains sites, réseaux sociaux qui regroupent du texte, du son, de la vidéo en fonction de centres d’intérêts ou de lieux. La cohabitation de journalistes professionnels et de blogueurs amateurs, le maillage des territoires, la fusion du global et du local, voilà les axes du développement.

Une nouvelle ère s’ouvre pour les quotidiens, qui doit leur permettre de retrouver un rôle moteur. Quel que soit le support, les journaux demeureront des vecteurs importants du développement local, de l’organisation de la société. À condition d’être dans le mouvement de la création, du partage technologique et des valeurs démocratiques... la qualité future d’un média consistera à s’intégrer en profondeur dans le territoire, à susciter toujours plus d’interactivité et de participation. Le journal sera mon journal. Et dans mon journal, j’en aurai plusieurs rassemblés.

Mais comme disait Senèque, « velle non discitur », vouloir ne s’apprend pas. Alors qu’importent les États généraux. Ils passeront. Des mesures d’urgence, de sauvetage, seront prises. Admettons. Mais il faut qu’en toute indépendance et avec une ferme volonté de réforme, éditeurs et journalistes imaginent ensemble de nouvelles manières d’organiser le travail et des relations inédites avec le lecteur.

Gérard Desportes est journaliste à Mediapart, Nata Rampazzo designer de presse.


 
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