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L’électrophorétique va-t-elle changer l’avenir de la presse ?

par Hervé Deguine

La presse écrite est en crise, et vous n’avez encore rien vu. Avec l’arrivée du papier électronique, le papier journal sera bientôt complètement supplanté, dépassé, éliminé. Bref, totalement « has been ». Petite explication de ce que sera prochainement votre quotidien.

«  Il est improbable qu’un adolescent d’aujourd’hui, de la génération des “digital natives”, nés avec Internet, lise à 30 ans un journal quotidien imprimé. [...]. Quels sont encore les avantages du papier ? La force de l’habitude pour plusieurs générations de lecteurs et le confort de lecture sur de grandes feuilles, plus agréables que sur écran. Mais tout va changer avec l’arrivée [...] de l’encre électronique et des écrans flexibles », affirme Robert Cauthorn, créateur de l’un des tout premiers sites Internet d’informations pour le San Francisco Chronicle.

Après la photo et la vidéo, la révolution numérique bouleverse maintenant le secteur de l’édition. Inventé il y a près de quarante ans, longtemps inexploitable, le papier électronique, ou « e-paper », est désormais opérationnel. Selon les experts, l’onde de choc sur la presse écrite sera probablement supérieure à celle provoquée par l’avènement d’internet il y a dix ans...

Derrière le mot barbare d’« électrophorétique » se cache une technologie très simple, issue d’une longue maturation en laboratoire. Au milieu des années soixante, la société Xerox triomphe dans l’industrie de la photocopie mais pense déjà à la prochaine mutation. Des chercheurs associés au Massachusetts Institute of Technology (MIT), dont Nicholas Sheridon, réfléchissent à la possibilité de produire une encre électronique (« e-ink »), utilisable à l’infini sur un papier électronique (« e-paper »). Après diverses péripéties, leurs travaux aboutissent en 1998. Trop coûteux à produire, trop complexe à utiliser, le produit n’est pas encore commercialisable (il le sera pour la première fois en 2004, au Japon). Mais les principes fondamentaux sont découverts.

L’encre électronique n’est pas liquide, mais solide. Elle est constituée d’une multitude de capsules sphériques microscopiques contenant chacune des microparticules noires ou blanches chargées électriquement. Ces capsules sont enserrées et maintenues côte à côte entre deux feuilles de plastique. C’est cet ensemble souple, épais de 0,3 mm, qui constitue ce que, par commodité, on appelle le « papier électronique ». Sa durée de vie est illimitée. Il suffit de déclencher une micro-impulsion électronique pour provoquer la rotation des microparticules à l’intérieur des capsules et l’émergence des surfaces noires ou blanches. Ainsi apparaissent instantanément le texte ou l’image désirés. Le niveau de résolution dépend de la densité du maillage, un peu comme le nombre des pixels des appareils photo numériques détermine la qualité de l’image.

Il faut avoir vu une page de texte ou un dessin sur papier électronique pour réaliser à quel point l’invention est prometteuse. La définition actuelle est de 160 pp (points par pouce), et bientôt plus de 400 pp, contre 76 à 92 pour un écran d’ordinateur. Cela donne une idée du saut qualitatif par rapport aux PC. Mais aussi par rapport à l’impression papier. Le contraste est égal, voire très supérieur aux meilleurs imprimés de presse actuellement disponibles sur le marché. Les nuances de gris sont infiniment plus précises. Il n’y a aucun reflet, aucune vibration, aucune émission de lumière. L’image est parfaitement nette et stable. Elle reste affichée aussi longtemps qu’on ne change pas de page. Elle peut demeurer ainsi à l’écran pendant 10 000 heures...

Demain, le papier électronique se présentera sous l’aspect d’une feuille de plastique souple, en couleur, avec affichage vidéo, et bien sûr communicante. Pour le moment, le lecteur doit se contenter d’un lecteur rigide, appelé « reader ». Son format est un peu supérieur à celui d’un livre de poche, guère plus épais qu’un journal plié. Mais attention : ce reader n’a rien à voir avec les livres électroniques de la fin des années 1990, comme le Cybook de Cytale, disparu en 2002.

« L’usager peut stocker un grand nombre de textes et emporter ainsi en voyage une bonne partie de sa bibliothèque. »

Ces livres étaient en réalité de minis-écrans d’ordinateurs. Chers, lourds, fragiles, très limités en autonomie, ils fatiguaient les yeux car l’affichage à l’écran reposait sur le principe du rétro-éclairage. Les nouveaux readers sont de conception tout à fait différente. Beaucoup plus légers (300 g en moyenne), très autonomes puisque consommant peu d’énergie, ils offrent un confort de lecture égal au livre. Avec quelques avantages en plus : l’usager peut augmenter le corps des caractères en fonction de sa vue, changer la typographie selon ses goûts, souligner certains passages, les annoter, les « bookmarquer »... Il peut en outre stocker un grand nombre de textes et emporter ainsi en voyage une bonne partie de sa bibliothèque, comme le font aujourd’hui les adeptes du i-Pod avec la musique ou les photos.

La première usine d’« e-paper » a été construite à Taïwan en 2007. En Europe, la société britannique Plastic Logic a investi 96 millions d’euros dans la construction d’une usine à Dresde. En Asie, Samsung, Sony, Seiko, Matsushita, Hitachi, pour s’en tenir aux grands groupes, investissent à grande échelle. En Chine, la production de masse a déjà commencé, impactant considérablement les coûts à la baisse. Les premiers readers (Sony, Cybook, IRex...) coûtaient entre 400 et 650 euros il y a un an. Une nouvelle génération de produits devrait arriver dans les grandes surfaces à Noël autour de 150-300 euros. Puis, dans un proche avenir, les « readers » pourraient même devenir gratuits, comme les calculatrices que l’on offre aujourd’hui en cadeau.

Nul ne sait à quel rythme la mutation va s’opérer, mais les investisseurs en sont convaincus : le papier électronique va entrer partout dans notre quotidien. En Chine, le livre électronique est déjà une réalité : 80 % des éditeurs proposent leur catalogue en version numérique. Le gouvernement souhaite d’ailleurs remplacer tous les manuels scolaires par des supports numériques à partir de 2012, pour des raisons à la fois économiques et environnementales. En novembre dernier, Amazon a lancé aux États-Unis la première application grand public, le « Kindle ». Ce reader est doté d’un modem interne qui permet une communication permanente avec le site d’Amazon (via Bluetooth, wifi ou 3G), où 125 000 livres sont d’ores et déjà accessibles en version numérique, pour quelques dollars. Les grands éditeurs américains publient désormais systématiquement une version numérique en même temps que la version papier. En France, les éditeurs ont pris du retard. Seules quelques maisons d’édition de taille moyenne, comme La Découverte ou L’Harmattan, ont déjà opéré le virage du livre électronique. Moins de 10 000 titres francophones sont accessibles pour le moment, souvent à un prix à peine inférieur à la version papier (voir feedbooks.com). Cependant, la situation évolue très rapidement : le programme Gallica vise à la numérisation de 300 000 livres de référence d’ici à 2011.

illustration : Pierre Chassagnard
illustration : Pierre Chassagnard

Mais c’est sans doute dans le secteur de la presse écrite que la révolution sera la plus importante, et la plus rapide. Grâce au papier électronique, le lecteur peut accéder en direct, où qu’il se trouve, à la dernière édition de son journal ou de sa sélection de journaux. Il peut stocker les publications, annoter des articles, communiquer avec leurs auteurs, archiver des documents. Le papier électronique supplantera le papier journal à mesure qu’il gagnera en dimension et en souplesse. Et les éditeurs de presse ont bien compris l’avantage qu’ils tireront de cette nouvelle technologie. Alors que leur métier consiste à produire de l’information, ils consacrent aujourd’hui 75 % de leur budget à produire, à distribuer et à détruire son support papier, au prix d’un énorme gâchis environnemental. Pour des prospectivistes comme Bruno Rives (tebaldo.com) ou Robert Cauthorn, le papier journal ne disparaîtra pas complètement : les quotidiens continueront d’être imprimés pour l’édition du week-end, qui se lit à la maison dans un fauteuil. Ils publieront des enquêtes, des reportages, pas de l’actualité chaude. Mais, en semaine, lorsque le lecteur est en situation de mobilité ou qu’il a accès à Internet via son poste de travail, la presse ne sera plus que numérique. Tout l’argent économisé avec le passage au papier électronique pourra être réinvesti dans le contenu.

« Le gouvernement chinois souhaite remplacer tous les manuels scolaires par des supports électroniques à partir de 2012. »

En France, le groupe Les Échos est en pointe sur ce sujet. Il a réalisé une première mondiale en lançant en septembre 2007 la version électronique du quotidien. Le principe est simple : le lecteur souscrit un abonnement avec ou sans « reader ». Il charge son journal par liaison filaire (s’il utilise le reader produit pour Les Échos par la société Ganaxa) ou via une borne wifi (s’il est équipé du reader Iliad, produit par I-Rex, filiale de Philips). Le journal est mis à jour toutes les heures entre 4 h du matin et 21 h. L’abonnement inclut l’accès à une librairie en ligne, qui compte un millier d’ouvrages (librairie.lesechos.fr). Neuf mois après son lancement, ce service n’a convaincu qu’un millier d’abonnés. « Le prix de l’offre est trop élevé et les readers ne sont pas encore assez performants », analyse Lorenzo Soccavo, auteur d’un livre de référence, « Gutenberg 2.0 » et spécialiste de l’édition électroni-que (nouvolivractu.cluster21.com). L’obligation de souscrire un abonnement annuel pèse également. Mais Philippe Jannet, directeur des éditions électroniques des Échos, est confiant : « Il faut du temps pour changer les habitudes de lecture. Nous misons sur la durée. En outre, grâce à la publicité et à la contribution de nos partenaires, les éditions électroniques sont rentables. »

« Tout l’argent économisé avec le passage de la presse au papier électronique pourra être réinvesti dans le contenu. »

Aux États-Unis, des dizaines d’entreprises innovantes prospèrent dans ce secteur. « Nous n’essayons pas d’éroder la presse imprimée ; nous offrons aux éditeurs un autre moyen de distribuer leur contenu », affirme Richard Maggiotto, chief executive officer de Zinio, une start-up californienne. Amazon s’est engouffré dans la brèche et propose désormais le téléchargement d’un kiosque à journaux, où les usagers du Kindle peuvent acheter à l’unité la plupart des grands quotidiens américains, comme le New-York Times, le Wall Street Journal ou le Washington Post, et même des titres européens : l’Irish Times, le Frankfurter Allgemeine Zeitung, Le Monde ou Les Échos. « L’offre éditoriale est intéressante, mais Amazon n’a pas travaillé la maquette. Les contenus des journaux apparaissent de façon uniforme, privés de leur identité visuelle. Nous développons un autre concept, où chaque titre conserve sa mise en pages et sa personnalité », explique Philippe Jannet. Orange, qui envisage de lancer fin 2008 ou début 2009 son propre reader, est intéressé par ce kiosque de presse française. La négociation est en cours entre opérateurs téléphoniques et éditeurs de presse pour déterminer les règles de partage des recettes publicitaires et, peut-être plus stratégique encore, la « propriété » des abonnés et des clients.

Le changement de support va-t-il entraîner un changement de notre relation avec l’information ? Il y avait autrefois un rapport entre l’autorité du savoir et la forme de publication. Celui-ci disparaît totalement avec le papier électronique. Être informé, cela voulait dire savoir ce qui se passe. Avec l’accès permanent au stock d’informations, le sens change : est informé celui qui sait où trouver l’information dont il a besoin. « L’internaute croise un texte dans son parcours de reconnaissance, il prend note de son existence et se promet d’y revenir autant de fois que nécessaire, alors qu’hier encore il rencontrait le texte et s’en appropriait le contenu par la lecture et la prise de notes », observe Éric Vigne dans « Le Livre et l’éditeur » (éditions Klincksieck, 2007). Titulaire de la chaire « Écrit et cultures dans l’Europe moderne » au Collège de France, Roger Chartier conclut : « Les mutations de notre présent bouleversent, tout à la fois, les supports de l’écriture, la technique de sa reproduction et de sa dissémination, et les façons de lire. Une telle simultanéité est inédite dans l’histoire de l’humanité. »


 
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