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Grand entretien

Plantu :

"L’époque est à la trouille"

par Emmanuelle Duverger et Robert Ménard

Dessinateur-éditorialiste au Monde et à L’Express, il est l’objet d’attaques souvent virulentes. Plantu résiste et s’explique.

Vous voilà avec votre place réservée en une du Monde. Patron chez soi ?

Patron ? Je ne sais pas, mais je décide, je discute avec les journalistes et les rédacteurs en chef, je me sens davantage dans l’actualité. Je ne fais pas de l’illustration, mais un véritable éditorial, présenté comme tel.

Qu’est-ce qui a permis cela ?

La magie du temps ! Ça fait quinze ans que j’attendais. Ma vocation est de proposer au lecteur un rendez-vous différent - ce que je fais n’est pas du journalisme, tout au plus une sorte de Canada Dry. Je suis un passeur. S’il a aimé mon dessin, il aura envie d’en savoir plus et de lire les articles à l’intérieur.

Pourquoi n’était-ce pas possible du temps de Plenel ?

Vous lui poserez la question...

photo : Pierre-Anthony Allard
photo : Pierre-Anthony Allard

Il ne voulait pas de vos éditoriaux ?

J’ai eu un problème avec la direction artistique qui travaillait à ses côtés. Je vous raconte. Janvier 1995, nouvelle formule : à la sortie d’une réunion, j’évoque le thème de mon dessin quand la directrice artistique me dit : «  Non, aujourd’hui c’est Tchétchénie. » Elle venait de virer comme des chiens deux dessinateurs - Bérénice Clive et Tudor Banus -, sale ambiance. J’essaie d’argumenter, d’expliquer que Juppé n’est pas mal non plus. « Non, Tchétchénie. » J’ai compris que je n’avais plus le choix. Pourquoi pas ? Mais personne ne m’avait prévenu. J’ai donc écrit quelques lettres pour signaler à cette directrice artistique que si je lui trouvais du talent, je n’appréciais pas ses méthodes de travail. Elle ne m’a évidemment jamais répondu. Mais un jour que je la croisais dans un couloir, elle m’a lancé : « Vous n’aimez pas mes méthodes ? Cela veut dire que vous êtes contre les bonnes ventes du journal. » Pour adoucir le ton de mes lettres, qui n’étaient pas très gentilles, je mettais une petite souris à la fin. Peu à peu, je l’ai incorporée à mes dessins. Un jour, Plenel s’en est étonné. Je lui ai répondu qu’elles étaient là pour rappeler à sa directrice artistique de répondre à mes courriers. Apparemment, il n’était pas au courant. Elle a disparu depuis longtemps - la directrice artistique ! - non sans avoir fait pas mal de dégâts.

La petite souris incarne donc la résistance ?

Exactement. Et maintenant, à leur demande, elle est la petite complice des lecteurs.

Pourquoi parlez-vous de journalisme Canada Dry à propos de vos dessins ? Les éditorialistes ne sont-ils pas de vrais journalistes ?

Un éditorialiste connaît son dossier. Moi, je suis un touche-à-tout. Je revendique ma carte de presse, obtenue en 1973. J’en suis très fier, mais j’ai quand même la pudeur de dire que je ne suis pas sur le terrain.

Comment se passe le choix du dessin ? Vous arrivez au journal avec plusieurs propositions ?

Depuis quelques jours, j’assiste de nouveau aux conférences de rédaction. Je n’y allais plus, puisqu’on n’y écoutait pas mes propositions. Je venais tous les jours au journal - douze heures par jour en moyenne. Et, comme un étudiant qui passe un examen, j’attendais le sujet qui tombait. Parfois, je me sentais vraiment dans la peau de cet étudiant : «  Zut, je n’ai pas révisé... » Pendant treize ans, on m’a donné le sujet dans la tourmente du matin et il pouvait changer trois fois. Le jour de l’attribution des JO de 2012, trois dessins m’ont été commandés : un pour le cas où la France gagnerait, un si c’était l’Angleterre et un dernier si c’était un autre pays. À Singapour, où cela se décidait, des centaines de photographes étaient sur le pied de guerre : j’étais en ballottage avec eux. Vous imaginez la pression. Finalement, mon dessin est passé. Si je vous raconte cela, c’est pour expliquer que je ne travaille pas forcément dans des conditions très confortables. Je dessine sur un pied, une plume dans le derrière, un crayon dans la main gauche et une kalachnikov dans la main droite pour défendre mon territoire.

Les choses ont changé aujourd’hui ?

Je fais mon marché. Assistant aux conférences de rédaction - il y en a une à midi et une seconde à 17 heures -, je sens l’ambiance, je renifle, j’explique mon choix au rédacteur en chef. C’est passionnant et très agréable.

Vous leur proposez un seul dessin ?

Deux ou trois sujets et, lorsqu’on est d’accord sur le thème, un dessin que je peux transformer en cas de problème. Ce qui n’arrive pas souvent.

La page blanche ?

Je n’y ai pas le droit. Un mauvais dessin, ça m’arrive, mais pas la panne sèche.

Comment naît un dessin ?

Trouver une idée relève d’une curieuse alchimie. Quand j’apprends par une dépêche que Dubaï refuse son visa à une joueuse de tennis israélienne, après la colère, je vois tout de suite des images apparaître. D’abord la raquette, et puis... le grillage de la raquette, et puis, le grillage d’une femme voilée, remplaçante sur le cours de tennis. Et puis... qui, mieux le pape pourrait remplacer une Israélienne ? Et Benoît XVI ajoute : « Israël, ça existe ? »

« Lorsque je dessine sur Gaza, je sais que j’aurai droit à mon quota de lettres me reprochant d’être anti-islamiste ou antisémite. »

Existe-t-il des domaines sur lesquels vous êtes précautionneux, non par rapport à votre direction, mais par rapport aux lecteurs du Monde ?

Avoir des ennuis fait partie de mon travail. Lorsque je dessine sur Gaza, je sais que j’aurai droit à mon quota de lettres me reprochant d’être anti-islamiste ou antisémite. Je connais ça par cœur et je gère. Au Blanc-Mesnil, dans le 93, il y a plusieurs mois, j’ai inauguré une exposition sous une discrète protection policière car certains de mes dessins étaient considérés comme anti-musulmans, ce qui n’est évidemment pas le cas. À l’inverse, on me taxe régulièrement d’antisémitisme et l’on me dit que j’aurais pu dessiner pour Gringoire. Je vis avec. Récemment, j’ai rencontré un dessinateur néo-zélandais, Malcolm Evans, qui a été viré de son journal - il travaille depuis pour une publication agricole - parce qu’il avait critiqué l’armée israélienne. Il est montré du doigt, du matin au soir, et l’objet, comme de plus en plus d’autres à venir, de fatwas. Fatwas contre les dessinateurs danois, prétendument anti-islamistes, alors qu’ils ne faisaient que critiquer les fondamentalistes (même si c’était une erreur d’indiquer « voici un portrait de Mahomet »). Et fatwas contre les prétendus antisémites. En France, on a réinventé la peine de mort, que l’on croyait abolie depuis 1981. Bernard-Henri Lévy et Claude Askolovitch en sont les nouveaux procureurs. Ils réclament régulièrement des têtes de journalistes, le dernier en date étant Siné. Aujourd’hui vous êtes anti-islamiste, et on vous menace de mort. Antisémite ? Vous êtes viré de votre journal...

Les accusations d’anti-islamisme et d’antisémitisme ont-elles le même poids en France ?

Les deux sont infamantes. Lorsque j’ai publié mon dessin « Je ne dois pas dessiner Mahomet », j’ai reçu des menaces de mort. Rien à voir avec celles qui sont adressées à un dessinateur irakien, algérien ou iranien. Lorsque je dessine sur Gaza, on me traite d’antisémite. Mais si je présente ces mêmes dessins à Jérusalem, Tel-Aviv ou Ramallah, l’auditoire est d’une tolérance que je ne connais pas en France.

photo : Pierre-Anthony Allard
photo : Pierre-Anthony Allard

D’autres sujets que le conflit israélo-palestinien vous valent-ils des lettres de « protestation » ?

La CGT ! Critiquer les ouvriers du Livre m’est interdit. Ils sont intouchables. Leur mouvement, évidemment corporatiste, est inattaquable. Je ne remets pas en cause leur droit de grève ; je pense simplement qu’on ne dénonce pas assez le boulet qu’ils représentent pour un journal. Qu’ils fassent grève, c’est une chose, mais pourquoi n’aurais-je pas le droit de les critiquer ? Si je le fais, ils prennent les imprimeries en otage.

C’est du chantage...

Qui n’est que rarement dénoncé. Et ce n’est pas près de changer : les États généraux de la presse n’ont pas fait grand-chose à ce propos... C’est dommage : en tête à tête, ils sont très sympas, mais en groupe, c’est le KGB !

Le sexe est interdit ?

Non, pas vraiment. J’ai beaucoup de chance. On me refuse un dessin de temps en temps, mais je ne m’en offusque pas. Pour la rentrée littéraire, j’ai représenté Angot et Millet qui se demandaient : « Enculer, ça prend un l ou deux l ? » Il n’est pas passé. Rien à dire. Je n’ai eu qu’un seul problème, au plus fort de la tourmente financière de septembre dernier. Traditionnellement, je représente mes petits banquiers à poil. Figurez-vous que des tordus - comment les appeler autrement ? - m’ont fait remarquer que leurs zizis étaient circoncis. Bref, j’étais à nouveau antisémite... On en est là ! Grand débat : toute bite qui vient de « travailler » est dans cet état. Pas besoin d’être circoncis. Comme j’étais en Nouvelle-Zélande, j’ai organisé un « symposium » durant lequel j’ai demandé aux dessinateurs présents de me dessiner une bite. Et je n’en démordrai pas : mon banquier n’était pas circoncis !

Et lorsque vous attaquez le pape, vous choquez les lecteurs ?

Non. Rien ne me vaut autant d’ennuis que les syndicats et mes dessins supposés anti-islamistes ou antisémites. Cela dit, j’ai enregistré l’année passée une heure d’émission-portrait sur la chaîne KTO pour parler de religion ; les dessins que j’ai montrés à la caméra ont été jugés trop impertinents et l’émission a carrément été censurée.

Avec Jean Sarkozy aussi, vous avez eu quelques problèmes.

Ce n’est pas la même chose : je dis ce que je veux. Lorsque j’ai fait mon dessin sur Jean Sarkozy, son papa était en Guadeloupe et il en a fait tout un pataquès. Six mois plus tard, il en a remis une louche : il ne l’avait toujours pas digéré !

Il vous a appelé ?

Non. Je l’ai su par les journalistes qui se trouvaient à ses côtés lors de la parution du dessin. Que Sarkozy n’aime pas mon travail, c’est son droit. Je trouve même assez sympathique qu’il le fasse savoir. Quand un dessinateur se plaint de l’appel d’un politique qui n’a pas aimé son travail, il crie à la pression. Pas d’accord ! Il ne s’agit pas de pression. La personne qui est dézinguée a le droit de ne pas être contente et de le dire. La liberté d’expression doit fonctionner dans les deux sens. C’est de bonne guerre. Lorsque Sarkozy m’a envoyé lettres et motards pour protester, car je le représentais avec des mouches, c’était son droit ! Je ne veux surtout pas parler de censure : ce n’est pas mon cas. Notamment parce que j’ai la chance d’avoir des rédacteurs en chef qui me protègent. Rappelez-vous quand, en 1991, Édith Cresson était mécontente de sa marionnette au « Bébête Show », TF1 a crié à la censure. Non ! Elle avait le droit de se plaindre. Il faut résister, c’est tout. Il y a juste un an, le rédacteur en chef d’un des gratuits de Bolloré m’a demandé un dessin pour sa une. C’était pendant le Festival d’Angoulême. Je lui ai rappelé le genre de mes dessins et conseillé de s’adresser à un auteur de bande dessinée. Il a insisté. J’ai montré Sarkozy en Iznogoud disant : « Je suis prêt à trahir n’importe qui pour une BD. » Et voilà mon rédacteur en chef transpirant, liquéfié, tremblant.

« On bénéficie d’une liberté d’extraordinaire, on peut faire tout ce qu’on veut, mais il y a toujours une poignée de connards qui fait du zèle. »

Il est allé voir Bolloré qui lui a dit : « Pas de problème ! » Certes, mais timbre-poste à la une ! Pas du tout la place prévue initialement, vous vous en doutez. Tel est l’état des lieux : on bénéficie d’une liberté extraordinaire - ce n’est ni l’Iran, ni la Chine, ni l’Algérie -, on peut faire tout ce qu’on veut, mais il y a toujours une poignée de connards qui fait du zèle. Saviez-vous que Wolinski a été mandaté par un très proche de l’Élysée pour organiser un dîner de dessinateurs avec Sarkozy ? On croit rêver !

Cela veut dire que les rédactions ne protègent plus leurs collaborateurs ?

Regardez le JDD ! Un journaliste sait que Cécilia n’est pas allée voter mais le rédacteur en chef décide de ne pas passer l’info. Il a raison, ce n’est jamais qu’un scoop ! L’époque est à la trouille, mais à la trouille peu justifiable, voire injustifiée.

Génestar s’est quand même fait renvoyer.

Je ne digérerai jamais son éviction. Lorsque j’ai pris la défense d’Alain Génestar devant la rédaction en chef de Paris Match, présente dans un studio d’Europe 1, j’ai pu mesurer la trouille par bassines d’eau, par mètres cubes.

Vous ne les aimez pas beaucoup à Paris Match : «  Les brosses à reluire s’activent et les citoyens peuvent aller se brosser. »

Ils ont de très bons photographes, les pages sont magnifiques, mais côté rédaction, ils font de la com’, pas du journalisme. Et ça prend des proportions abyssales. Toutes les semaines, une nouvelle visite privée d’une aile de l’Élysée qu’on ne connaissait pas. Ce n’est pas de l’info, c’est du carla.com ou du sarko.com. Ne me dites pas qu’ils ont une carte de presse !

Les journalistes manquent de courage ?

On est très fort pour vitupérer ce qui se passe à l’étranger - et il faut le faire - mais pour dénoncer Monsieur Marketing, Madame Audience et Monsieur Audimat, personne ! LCI a annoncé, dans un reportage sur les dix ans du Pacs, que plus de 90 % des pacsés n’étaient pas homosexuels. Je ne connaissais pas ce chiffre, j’ai trouvé l’info très intéressante : rien ne vaut d’être bousculé dans ses petites certitudes. Qu’a choisi LCI comme illustration ? Un couple homosexuel en train de s’embrasser. C’est tellement plus vendeur !

« La censure la plus bête vient de là où on ne l’attend pas. » Outre le syndicat du Livre, vous parlez des ayatollahs des médias... comme Jean-Pierre Elkabbach ?

J’ai publié un dessin où je me moquais de lui. Il a quand même un peu dérapé et, surtout, entraîné avec lui ses petits camarades d’Europe 1. Il avait fait annoncer par erreur la mort de Pascal Sevran. Et comme ce jour-là, le président afghan échappait à un attentat, j’ai imaginé un Oussama Ben-Kabbach annonçant par erreur la mort du président à Kaboul. Et il en fait six caisses : droit de réponse, dénonçant une « dérive », des « relents ambigus ». Une fois encore j’aurais pu dessiner dans Gringoire ! Je connais tout ça par cœur. Quelque temps avant, j’avais croqué Strauss-Kahn au FMI, cigare à la bouche, louchant - un œil sur le dollar et l’autre sur la rose socialiste. Cambadélis, renforcé de quinze députés ou sénateurs, a protesté, estimant qu’associant Strauss-Kahn à l’argent, mon dessin avait des relents des années 1930. Il dirige le FMI, il n’enfile pas des perles tout de même ! Le non-dérangeant va finir par s’installer. Car, si je suis relativement protégé, ce n’est pas le cas des petits jeunes qui démarrent. Et ils ont vite compris : plutôt que de prendre des coups, ils préfèrent s’orienter vers la BD. Pourquoi n’y a-t-il jamais d’exposition polémique accrochée aux grilles du jardin du Luxembourg ? La seule qui avait été programmée, sur le Tibet, a été annulée par le président du Sénat et ses 340 compères qui seraient mieux à l’hospice.

À propos de confrères, avez-vous regretté votre dessin sur Philippe Val ?

Je le redessine dans ma tête tous les matins, pour m’amuser ! J’avais déjà pris la défense d’un dessinateur de Charlie, Lefred-Thouron, mis sur la touche dans les mêmes conditions que Siné. À l’époque, Patrick Font, qui enseignait le théâtre dans sa propre école, avait été condamné à huit ans de prison pour pédophilie. Comme c’était l’ami de Val, il était interdit de dessiner sur ce thème. Du coup, peu de choses dans le Charlie de l’époque sur l’affaire Dutroux. Lefred-Thouron avait fait un dessin dans le genre : « Pour une fois que c’est le prof qui saute une classe ! » Ça n’a pas fait rire et ils l’ont mis sur la touche, sans qu’il soit beaucoup soutenu. Il est depuis « réfugié politique » au Canard enchaîné.

Pourquoi ce silence ? Philippe Val terrorise tout le monde ?

À vous d’enquêter... Dans l’affaire Siné, il y a eu une véritable manipulation. Il s’est appuyé sur un article de Libération - toute l’info était déjà parue - qui citait le président de la Licra, qui est en fait à l’origine de la rumeur. J’ai beau ne pas être d’accord avec la phrase de Siné, cela n’en fait pas pour autant un antisémite. Heureusement, il a été relaxé.

« Les dégâts causés par Askolovitch et BHL font qu’un jeune dessinateur de 18 ou 20 ans se dirigera vers un autre métier. »

Vous dites à ce sujet : «  Je n’ai pas défendu un homme, j’ai défendu un principe. »

Exactement. Les dégâts causés par Askolovitch et Bernard-Henri Lévy - pour assassiner Siné - font qu’un jeune dessinateur de 18 ou 20 ans se dirigera vers un autre métier. Siné, lui, rebondit. Il a de la bouteille... Les signes avant-coureurs de cette ère de la bien-pensance étaient pourtant là. Il y a dix ans, Timsit avait donné un spectacle où un médecin dégueulasse soignait des trisomiques et disait aux parents : « Les mongoliens, c’est comme les crevettes, tout est bon sauf la tête ! » Horrible, certes, mais c’était son personnage qui s’exprimait. Timsit a présenté des excuses. Il n’avait aucune raison de le faire... Même chose quand j’ai commencé à faire de Chirac un professeur Tournesol sourdingue. Les associations de malentendants me sont tombées dessus sous prétexte que je me moquais des sourds ! Je ne me moquais pas d’eux, mais d’un président qui n’était pas à l’écoute de la population... Tout conspire à ce que, désormais, un dessinateur de presse ne puisse plus jouir totalement de sa liberté. Et comme nous nous trouvons en première ligne, nous sommes victimes de ce qui arrivera dans dix ans aux journalistes. C’est pour cela que nous avons créé l’association « Cartooning for peace » et nous allons fonder « Opinion for peace ».

L’espace dans lequel vous pouvez vous exprimer n’est plus le même ?

Pour moi, ça va. Mais je suis privilégié. C’est pourquoi que je ne supporte pas les atteintes dont les autres sont victimes. Hara Kiri aujourd’hui ne pourrait plus être diffusé. Nos commissaires politiques attitrés - Val, Askolovitch, BHL - veillent.

Qu’est-ce qui peut expliquer que BHL soit cité, à Lyon, comme « grand témoin » dans le procès de Jean-Marie Garcia, accusé du meurtre de Chaïb Zehaf ?

Parce que Monsieur Audimat dirige aussi les prétoires ! Avoir BHL garantit un casting réussi. Mais, parfois, ça peut être contre-productif...

Revenons sur l’affaire des caricatures danoises.

En septembre 2005, j’ai trouvé que ces caricatures étaient intéressantes. J’ai même demandé au Monde de les publier. En janvier 2006, après la cinquantaine de morts qui s’étaient ensuivie au Pakistan, je me suis rendu compte que le Jyllands-Posten n’était pas, comme je le pensais, un Charlie danois, mais plutôt un journal de droite très sérieux. Imaginez Le Monde ou Le Figaro publier deux pages de caricatures de portraits de Mahomet : vous trouveriez cela curieux...

En plus, nous ne sommes plus aujourd’hui un petit groupe de soixante-huitards, isolés au fond d’un café de Saint-Germain-des-Prés. Nous sommes entrés dans l’ère du Web. Il nous faut réfléchir différemment à notre travail. C’est pour cela que, lorsque Kofi Annan m’a demandé de créer cette association, « Cartooning for peace » - on en parlait déjà depuis dix ans -, je me suis lancé. Notre première rencontre de dessinateurs a eu lieu en octobre 2006 (des caricaturistes chrétiens, juifs, musulmans et agnostiques). Une sorte de réponse, une nouvelle manière de nous défendre. Si on laisse courir les différentes fatwas, nous sommes morts ! Nous voulons du tonique, du dérangeant. Mais pour cela, il faut être intelligent. Davantage en tout cas que les intolérants, qu’ils exercent dans des salons à Paris ou sur le Web.

Avoir publié les caricatures dans ce journal danois, ce n’était pas malin ?

Ce n’était pas impérieux. Avec « Cartooning for peace », nous proposons une nouvelle manière de travailler : avoir deux tours d’avance dans nos idées et être plus malins que les barbus manipulateurs de toutes les religions. Démontrer aux musulmans que représenter des juifs avec des nez crochus est plutôt contre-productif, et que l’on peut faire du bon boulot, être publié dans le monde entier, en étant plus subtil. Lars Refn, un des douze caricaturistes danois, demeure sous protection policière même s’il va au cinéma avec sa femme. Kurt Vestergaard, celui qui a dessiné la bombe dans le turban a, par deux fois déjà, échappé à un attentat.

« Jésus-Christ, c’est peinard. Mahomet, c’est dangereux. »

Qu’aviez-vous pensé de ce dessin ?

J’avais fait le même six mois plus tôt. Mais dans un contexte très différent : c’était en juillet 2005, lors des attentats de Londres. Quant au dessin danois, s’il représente un fondamentaliste, c’est très bien. Mais s’il représente Mahomet, je dis que ce n’est pas l’urgence du jour... Dans l’affaire des caricatures, j’étais aux côtés de mes amis dessinateurs de Charlie Hebdo. Juridiquement, on ne peut pas dire à un artiste : «  Tu ne dois pas représenter telle figure divine, ou tel prophète. » C’est impensable. Moi, j’ai tout ce qu’il faut pour critiquer le Hezbollah, le Hamas ou Al-Qaïda et je ne m’en prive pas. Mais nous évoluons dans une planète en guerre. Alors ni arrogance, ni humiliation... Il y a un artiste flamand qui se croit provocateur et qui fait des tatouages sur des peaux de cochon. Il a représenté le visage du Christ tatoué sur un cochon. Très bien, mais pourquoi pas Mahomet ? Il ne le fera pas. Jésus-Christ, c’est peinard. Mahomet, c’est dangereux.

photo : Pierre-Anthony Allard
photo : Pierre-Anthony Allard

On ne se moque pas des croyants mais on peut se moquer des croyances ?

Des intolérances, plutôt. Pour les croyants, on verra plus tard. Cela dit, quand je suis sur un bateau, il y a un tabou que je respecte : je ne dis pas le mot « lapin », il paraît que ça porte malheur aux marins. Je trouve ça complètement idiot, mais je respecte ; je fais pareil avec les croyants.

Vous avez rencontré Omaya, dessinatrice à Gaza qui, dans ses dessins, incite à la haine et aux attentats kamikazes ?

Je l’ai rencontrée à Gaza en 2004. Elle appartient au Hamas. Je ne la soutiens pas, même si je lui trouve beaucoup de talent. C’est une excellente dessinatrice, mais je ne partage évidemment ni ses positions éditoriales ni son militantisme. Elle est à l’opposé de ce que nous voulons faire avec « Cartooning for peace ».

Une dessinatrice de propagande ?

C’est son choix. Je veux faire connaître son existence, ses positions. À nous de poser la question de la responsabilité éditoriale de nos images. Lorsque, en mai 2004, je suis allé interviewer Kichka, dessinateur israélien, Arafat et Omaya, Le Monde a publié les dessins de cette dernière.

Vous comprenez ses motivations ?

Lorsque les gens sont à bout, comme les Palestiniens de Gaza peuvent l’être, on peut expliquer leurs dérives. Ce qui ne veut pas dire justifier les attentats kamikazes contre les civils. Dans leur situation, je ne sais pas comment je réagirais. Il est important de manifester son désaccord avec de tels dessins, mais il est tout aussi important de les replacer dans leur contexte : on est à Gaza, pas à Saint-Germain-des-Prés. On peut comprendre leur exaspération face à ce qu’ils ressentent comme un « deux poids deux mesures ».

Vous avez un site Internet - plantu.net -, très riche. C’est important pour un dessinateur de presse ?

Oui, car tout y est. Toute mon évolution. Même la thèse de 700 pages rédigée par un étudiant de Nancy. Mais « Cartooning for peace » a aussi un site et s’apprête à sortir un blog avec l’état des lieux, actualisé chaque semaine, de toutes nos initiatives, réunissant dessinateurs juifs, chrétiens, musulmans et agnostiques. L’ONU nous ouvre des portes partout dans le monde. « Cartooning for peace » a de nouvelles propositions toutes les deux heures : on n’arrive plus à suivre ! Quand Khalill Abu-Arafeh, dessinateur palestinien, voyage avec Kichka, israélien, ils discutent, ils échangent. Le premier pose des questions sur la Shoah : et pour cause, on n’en parle pas dans leurs manuels scolaires. Comment pourrait-il être au courant ? Même chose pour Dilem en Algérie. Quand l’Europe donne de l’argent au Fatah pour éditer des manuels scolaires, elle ferait bien de regarder ce qu’il y a dedans ! Que la Palestine nie Israël, c’est son problème, mais pas avec mon argent.

Cette expérience vous passionne ?

Je tiens absolument à faire baisser le niveau d’antisémitisme dans le monde arabe. Nous ne cessons de leur répéter : « Continuez à critiquer l’armée israélienne, mais faites-le intelligemment : ne la représentez pas avec la croix gammée qui ramène toujours aux années 1930 ! »

C’est pourtant ce que vous faites avec Philippe Val !

Ce n’était pas la même chose. Contrairement à ce que je fais avec Le Pen, je ne l’ai pas dessiné en battle dress. J’ai simplement repris des clichés chers à Charlie : le bras tendu vers la sortie, le brassard (pour le service d’ordre), le coup de pied aux fesses et la botte cloutée. Dans Charlie Hebdo, les évêques (toujours pédophiles) sont équipés de bottes cloutées et cela ne fait hurler personne. Seulement voilà : mon dessin s’en prenait à un ayatollah des médias. Quel scandale !

On peut rire de tout ?

Pas avec les commissaires politiques dont je viens de vous parler. Je vais encore une fois citer Desproges : on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui. Aujourd’hui, quand un dessinateur se fait tirer les oreilles, Desproges a les siennes qui sifflent.

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