Les gens n’imaginent pas le stress des rédactrices en chef des magazines féminins avant l’été. C’est d’une violence qu’on ne soupçonne pas. La question est quasi ontologique : comment combler le vide sidéral qui envahit juillet et août dans tous les kiosques à journaux ?
Terrible dilemme : que faire du rien qui nous tombe dessus comme une herse, provoquant angoisse et panique dans la hiérarchie de Elle, Marie Claire, du Figaro Madame, et de toute la presse sur papier glacé ? N’ayons pas peur des mots : nous sommes dans un trou noir, une béance, une parenthèse abyssale qui glacent le sang. Oui, rien n’est plus épouvantable que d’avoir à remplir un journal quand il n’y a rien à dire. Alors, chaque année, c’est la même chose : chez nos amis de la presse « femme », rien de désagréable ne doit venir perturber le doux repos estival de la lectrice bien-aimée. Le message à distiller est simple comme une homélie papale : il faut buller heureux. Dans toutes les rédactions, la course au sujet « cool » est lancée. On sonne l’alarme : « Trouvez illico des thèmes top sympas ! ».
Il y a, bien sûr, les incontournables, les « people en vacances ». Où, quand, qui, quoi et pourquoi ? Les reporters courent les plages pour savoir où Laetitia Casta va bien pouvoir se dorer la pilule. Ira-t-elle dans son village de Lumio, en Corse, préparer la confiture de châtaignes pour l’hiver ? Fuira-t-elle quelque part aux Bahamas ou à Moustique, chez un riche ami milliardaire ? Pour répondre à toutes ces énigmes sans fond, il faut faire appel à des spécialistes. Des photographes qui passent leur temps à tenter de « shooter » les propriétés des stars vues d’avion. Les « people flyers ». Les féminins s’arrachent ce genre de chasseurs d’images. Il y a souvent de grosses déceptions : toutes les « cabanes » de nos célébrités se ressemblent. Elles ont généralement plus de vingt pièces, sont enfouies derrières des haies hautes comme la tour Eiffel, possèdent une, voire deux piscines, un solarium discret, pour éviter les téléobjectifs des paparazzi. Il faut donc multiplier les angles de vue pour donner du rythme à ces sujets bateaux, si je puis dire. Ainsi, on a pu voir, il y a quelques années, le château-bunker de Claudia Schiffer dans le magazine Elle, quelque part dans l’archipel des Baléares. On ne voyait pratiquement rien sur plusieurs pages. Mais c’était quand même beau.
L’autre grande hantise du féminin juillettiste est le sexe. Il faut réussir ses vacances à tout prix côté libido. La grande difficulté est de renouveler le genre. Et trouver des sujets originaux. Un sacré challenge. Car le filon n’est pas épuisé : il est raclé jusqu’au trognon. Les pillards iconoclastes, depuis des décennies, ont tout pris. Il ne reste que des rogatons. Un vrai cauchemar. Mais il faut pourtant poursuivre dans la joie et la bonne humeur. Et recommencer à sortir la boîte à fantasmes. Oui, vous pourrez trouver enfin le point « G » tout près du « Point Rencontre », quelque part sur une plage de Ramatuelle, entre la douche municipale et le terrain de boules. Vous pourrez aussi vous amuser avec les copines à calculer votre taux orgasmique, ou encore brosser le portrait de l’amant idéal, non pas le conjoint, triste sire. L’été, sur les jetées bretonnes ou biarrotes, on consomme de l’amant comme une glace de chez Berthillon. Faut-il jeter le cornet après usage ? Le jeu consiste à choisir entre le maître nageur, tendance surfeur « Brice de Nice », ou le petit vendeur de pizzas, un peu latino, yeux noirs et mains lestes pour malaxer la pâte à pain. L’été sera chaud et rigolo, comme le four du petit pizzaioIo, appelons-le Mario.
« L’été, la température aidant, nos féminins égrènent avec une assiduité et une constance exemplaires la grande liste des songes les plus fous. »
Autre sujet récurrent : les rêves érotiques. Moins impliquants pour les lectrices que les parades sexuelles d’Ibiza ou des plages du Cap d’Agde. Là, on est dans le soft, dans l’imaginaire. Pas de quoi provoquer un big-bang amoureux. Mais tout de même. L’été, la température aidant, nos féminins égrènent avec une assiduité et une constance exemplaires la grande liste des songes les plus fous, dans les limites de la loi, bien sûr. Pour toutes celles qui n’ont pas le courage de passer à l’acte, les Emma Bovary hésitantes, il y a cet océan de désirs, de pulsions, de caresses virtuelles, qui s’appelle l’inconscient. Fontaine miraculeuse pour nos rédactrices qui peuvent se pencher et s’épancher à cette source à frissons. Rien n’est laissé au hasard dans la pêche au lectorat pudibond. Les psychologues sont convoqués, interrogés sous toutes les coutures. « Rêver de faire l’amour avec le concierge, est-ce tromper son mari, docteur ? » Et, inévitablement, la très philosophique et très lancinante question ardissonienne, « Sucer, c’est tromper ? », s’immisce dans les conversations sous toutes les formes, des plus provocantes aux plus hypocrites. Exemple : « Si je regarde la braguette du marchand de chichis, est-ce le signe que j’ai envie d’un autre homme que mon mari ? » Si vous voulez connaître la réponse alambiquée du psy, jetez-vous sur votre magazine préféré, vous la trouverez immanquablement.
Enfin, pour celles qui ne supportent pas cette avalanche de stupre formaté, il reste les enquêtes sociétales, sur les nouvelles règles du jeu amoureux, les nouvelles perversions des « célibattantes », les nouveaux régimes express, en trois jours, en cinq jours, en huit jours, pour éliminer cellulite et autres impuretés, enfin, les nouvelles folies d’Hollywood en matière d’épilation maillot. Attention, dites toujours « nouveau ». Il faut bannir le mot « dernier » de votre vocabulaire. Ne dites jamais « le dernier amant de Julia Roberts ». Pourquoi donc serait-il le dernier ? Il est juste nouveau. Les féminins détestent le mot « dernier » car il signifie la fin de quelque chose, le dénouement. Or, dans le monde du beau et de la femme parfaite, rien n’est jamais définitif ni tragique. Tout est exultation, joie, jeu, jouissance, extase. Tout est nouveau, jeune, frétillant, lumineux. Et l’été doit être ce moment de total et d’éternel renouvellement.
Terrible charge que d’avoir à gérer cette vitrine paradisiaque. Conséquence : les rédactrices de magazines sont souvent atteintes d’un syndrome neurasthénique inconnu. Comment vivre cette étrange schizophrénie, typique des fabricants de magazines frénétiquement positifs, dont la mission est de peindre le monde tout en bleu même quand il pleut des cordes ? Pendant que les lectrices exultent devant le spectacle de l’éternelle jeunesse, les rédactrices vieillissantes flippent forcément. Comment pourrait bien être l’été cette année ? Beau ? Certes, mais il faut un plus. Elles peuvent lancer, pour rire, une mode, à la fin d’une conférence de rédaction tristounette. « Et si l’été était SM ? »
Aussitôt dit, aussitôt fait. On concocte illico dans l’enthousiasme général une page mode genre « panoplie sadomaso vue chez Colette », puis on met sur orbite une série de faits divers, bondages, crimes passionnels et autres récits estampillés « Basic instinct ». Avec des photos chics ou wharolisées. Et, en toute logique, vous ne devrez pas échapper à l’affaire Stern, la mort du banquier nietzschéen, courant derrière sa seconde peau, et assassiné par une femme poète spécialiste du latex.
Difficile métier : comment faire durer le bonheur sous cellophane ? Comment transformer Mario le pizzaiolo en super héros ? Les chroniqueuses spécialistes de ce qu’on appelle les papiers d’humeur, telles, par exemple, Alix Girod de l’Ain ou Sophie Fontanel, du journal Elle, ont l’art de sauver les meubles dans cet exercice périlleux. Seuls leur ironie grinçante, leur causticité et leur humour vous font sortir la tête du bassinet d’eau tiède, sentant la crème à bronzer, qu’on nous livre à l’époque des hamacs et des glaces au sel de Guérande. Heureusement, pour les pragmatiques et les fines gueules, il y a les pizzas de Mario.
Serge Raffy est écrivain, journaliste au Nouvel Observateur.

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