« Un sang d’encre », consacré au journalisme, n’apparaît pas dans la bibliographie qui accompagne votre dernier livre ...
Je n’avais même pas remarqué qu’il n’y était pas. C’est une faute éditoriale, car je n’ai aucun remords ni regret le concernant. Je suis toujours étonné du nombre de livres que j’ai écrits. Je me demande comment tout cela a pu sortir de moi. Et, surtout, comment j’ai trouvé le temps de les écrire...
Dans l’introduction d’« Un sang d’encre » justement, figure une lettre qu’André Malraux vous a adressée dans laquelle on peut lire : « On ne sait pas quand on dit la vérité mais on sait quand on ment. » Une bonne morale pour un journaliste ?
Je ne crois pas que le journalisme s’ordonne autour de vérité et mensonge. Ces deux notions sont tellement imbriquées et leur frontière tellement incertaine... J’admire beaucoup André Malraux, mais il ne connaissait pas bien le journalisme. Certes, à une époque de sa vie, il a publié un journal. Mais c’était une publication militante, opposée à la colonisation française, où vérité et mensonge importaient peu. Dans son esprit, la colonisation était mauvaise, mensongère, et la libération du peuple vietnamien ou, plus tard, chinois, constituait la vérité. Mais à partir de ces grands thèmes, les faits étaient secondaires. Il jouait avec la vérité et le mensonge comme personne. Il a même réussi à se faire passer pour un agent de l’Internationale communiste de Canton alors qu’il ne s’était que vaguement promené à Hong Kong ! Cela lui a d’ailleurs valu une réponse, dans un article de la NRF, de Trotsky, qui l’avait pris au sérieux. Se faire prendre au sérieux par Trotsky : un chef-d’œuvre, non ? Et je trouve cela presque plus beau que la vérité. Évidemment, il existe des crimes, comme la Shoah, les génocides, sur lesquels on ne peut pas transiger. Mais pour le reste... La vie est au moins autant liée à l’art, à la charité, à la douceur ou à la bonté qu’à la vérité.
Quand vous parlez du journalisme, vous revenez toujours aux notions de transmission, prospection, engagement.
L’âge m’a plutôt désengagé, même si je ne l’ai jamais été au sens où l’entendait Sartre. Pour lui, l’engagement allait jusqu’à l’appartenance à un appareil. Pour ma part, je n’ai jamais appartenu à aucune organisation, à aucun parti. Mais, impliqué dans des luttes collectives, j’ai accepté de plaider pour l’indépendance de ces pays en consonance, en alliance même avec des staliniens qui étaient mal placés pour défendre la liberté où que ce soit. Je reconnais avoir abusivement épousé la cause vietnamienne. Je me suis senti quasiment en état d’amitié, d’admiration avec des gens comme Ho Chi Minh ou Võ Nguyên Giáp. De grands hommes, mais communistes, et tout sauf démocrates. La cause étant ce qu’elle était - et ils en furent les principaux artisans -, j’avais considéré que je pouvais saluer leur travail de libération provisoire du colonialisme. Restait ensuite à libérer leur pays du communisme, ce qui était une autre affaire, toujours en cours d’ailleurs.
Dans un entretien accordé à Valeurs actuelles en 1978, vous disiez : « Je n’avais aucun moyen de vérifier mes informations. » N’est-ce pas problématique pour un journaliste ?
C’est le lot de nombreux journalistes d’être interdits de séjour dans certains pays où ils représentent une presse trop libre. Dans ces cas-là, il devient difficile de contrôler ses informations, ce qui m’est arrivé, hélas ! à propos du Cambodge et du Viêt-nam. Pour le Viêt-nam, les choses étaient relativement claires : un régime totalitaire se battait pour la libération nationale, comme les communistes français l’avaient fait durant la Seconde Guerre mondiale. Même sans contrôler ses informations, on connaissait à peu près le degré d’authenticité historique et le caractère bénéfique de la révolution vietnamienne, autant que son caractère pervers d’ailleurs. Je savais qu’il s’agissait d’un régime stalinien, mais qui se battait pour se libérer. Et, à tout prendre, le Sud-Viêt-nam était plus proche de Ho Chi Minh que du président américain de l’époque. Pendant vingt ans, je n’ai pas eu de visa pour le Sud-Viêt-nam. Non plus pour le Cambodge, ni d’un côté ni de l’autre : dès lors, on écrit à partir des documents à sa disposition. Cela n’a pas forcément beaucoup changé aujourd’hui. Quand vous ouvrez Le Monde, très peu de journalistes sont sur place. Combien reste-t-il de correspondants à l’étranger ? De nos jours, le journalisme se fait apparemment à partir des grandes agences, qui travaillent d’ailleurs très bien. Je fais largement confiance à l’AFP, AP ou Reuters, mais on ne peut plus dire « je contrôle ».
« Rapporter des faits » ne vous suffit pas. Votre conception du journalisme - à contre-courant de ce qui se pratique aujourd’hui - vous mène à vouloir peser sur la réalité et pas seulement en rendre compte.
Je suis effectivement un journaliste d’intervention. Pas un appareil photographique, mais un citoyen. Mes lecteurs n’ont jamais pu se faire d’illusions sur le fait que j’étais un journaliste revendiquant une interprétation des faits. Libre à eux de ne pas me lire si mes positions leur déplaisaient. En Algérie, j’avais plus de sympathie pour le combattant des djebels que pour le colonel Trinquier. Pas question pour autant de transformer la réalité ; pas question de dire que l’un a torturé et que l’autre est un agneau si je n’en ai pas la preuve ! Je n’ai jamais cessé d’afficher des partis pris, assuré que ceux qui n’en avaient pas n’étaient pas « vrais ». Un homme ou une femme ne peut pas être neutre. Un État oui, à l’exemple de la Suisse, mais pas une personne. C’est ma conviction la plus intime depuis toujours. Et toute ma vie j’ai pris position.
Vous ne croyez pas aux journalistes qui prétendent s’effacer derrière les faits ?
Cela ne veut rien dire. Dès l’instant où vous prenez un stylo, vous n’êtes pas effacé. Vous pouvez éventuellement effacer les autres, ou certaines de vos phrases, mais jamais votre individualité. Le journalisme induit, par définition, une prise de position. L’honnêteté m’impose de dire qu’il peut y avoir des crapules dans mon camp, mais j’indique quel est mon camp. Et dans le camp opposé aussi, certains méritent le respect. Peut-être même dans l’entourage de Bush ou de Poutine...
« Le demi-mot existe, pas la demi-image. Nous sommes plus simplistes dans l’univers de l’image que dans celui du mot. »
Et dans l’entourage de Nicolas Sarkozy ?
Aussi, certainement. Quelques égarés dont on ne comprend pas bien ce qu’ils fabriquent encore là au bout de six mois. Mais Fadela Amara ou Martin Hirsch sont des gens sympathiques.
Vous avez parfois regretté vos absences de prudence ?
J’ai toujours su reconnaître mes erreurs, et j’en ai commis beaucoup. Je suis un homme du premier jet, je m’enthousiasme. Pour Nasser, par exemple. Je l’avais pris pour un patriote réformateur égyptien, mais il a malheureusement voulu monter sur le tapis magique du panarabisme qui l’a conduit - c’était inévitable - au conflit avec Israël. Au Cambodge, pour lequel je suis venu très tard à la vérité, j’ai péché par arrogance intellectuelle. Je ne pouvais pas imaginer que des hommes que j’avais fréquentés, avec qui j’avais dîné, soient autre chose que l’impression que j’en avais gardée. Comment imaginer que Monsieur Lang Sary soit un Himmler ? Il s’est avéré ensuite être un buveur de sang... Mais j’ai écrit un livre entier pour dire que je m’étais trompé, dont la première phrase est : « La honte aurait suffi. » Le journalisme de prise de position que j’ai pratiqué comporte beaucoup de dérapages. Les reconnaître ne suffit pas. Ils ont pu conduire tel ou tel dans une mauvaise direction. Et faute avouée n’est jamais qu’à moitié pardonnée...
Vous aviez l’impression de peser sur la réalité ?
Écrire à la fois dans Le Monde et Le Nouvel Observateur, c’était effectivement peser sur la réalité. J’ai des responsabilités sur une partie de l’histoire de mon pays, et même, sans être complètement ridicule, du monde... Peut-être que l’histoire du Viêt-nam ou celle de l’indépendance de l’Algérie se seraient déroulées un petit peu différemment si je n’avais pas écrit.
Cela donne un sentiment de puissance ?
De responsabilité après coup, oui. De puissance dans l’instant, je vous assure que non. J’ai publié un article sur le général de Gaulle, au lendemain de son retour, dans lequel j’écrivais qu’il ne pourrait pas se libérer des colonels qui l’avaient conduit au pouvoir. Et bien, je me suis trompé : de Gaulle était plus fort que ceux qui l’avaient porté. Mon article était sûrement très bien tourné, mais surtout très faux. Et il n’a pas eu d’impact parce que de Gaulle était supérieur à un mauvais article.
Les journalistes français pèsent-ils toujours aujourd’hui ?
La France est passablement marginalisée. Notre journalisme pèse moins parce que notre pays pèse moins. Mais nous ne sommes pas un cas isolé. Prenez les États-Unis : je suis complètement déconcerté, et même déçu, par la faiblesse de la résistance américaine à George Bush, qui représente le comble de la nullité. Le vice-président américain, Dick Cheney, est un personnage d’une perversité sans commune mesure. Il est le salaud intégral, la honte personnifiée ! Alors, il y a bien quelques articles de-ci de-là, mais le journalisme a perdu de son poids... Le fric est devenu plus fort que les mots. Un dollar pèse davantage qu’une phrase de Walter Lippman. Ce n’était pas le cas il y a cinquante ans. En France, où la presse se conduit assez bien à l’égard de Sarkozy - il n’y a pas d’abaissement -, c’est identique. Le pouvoir de l’argent, du patronat compte plus aujourd’hui que les articles des journalistes.
Mais n’est-ce pas ce journalisme de prise de position qui a abouti à une crise de confiance de l’opinion envers la presse, et donc amoindri son pouvoir ?
Avons-nous abusé de notre personnalité ? Les starlettes du journalisme qui faisaient la pluie et le beau temps ont-elles décrédibilisé les journaux ? Peut-être. Nos partis pris excessifs ont pu contribuer à déprécier l’autorité, le caractère scientifique de la presse. C’est ce que vous dites, et je n’ai pas grand-chose à vous opposer. Je ne sais pas pourquoi la prise de position d’un grand journaliste aujourd’hui pèse moins qu’il y a trente ans. Pourtant, c’est un fait. Le Monde n’a plus le même poids qu’à l’époque de Beuve-Méry et Jacques Fauvet. N’oubliez pas qu’au Figaro, on trouvait Mauriac et Raymond Aron. Rien de comparable aujourd’hui. Notre cavalcade de journalisme personnel - qui a été, je crois, assez belle - a-t-elle montré les limites du journalisme ? Peut-être l’opinion a-t-elle fini par penser que, malgré le talent des journalistes qui s’exprimaient, tout cela n’était qu’approximations... Je n’ai pas de réponse.
« L’analyse de Vincent Hervouët sur LCI est nettement supérieure à tout ce que je peux lire dans Le Monde. »
Comment analysez-vous cette détestation de l’opinion envers la presse ?
Nous avons usé d’un crédit dont nos cadets ne bénéficient plus aujourd’hui. Avons-nous mésusé de notre pouvoir ? L’âge d’or du journalisme - des années 1945 à 1980 - a été assez exceptionnel. Y compris dans la presse régionale. C’était formidable ! Mais c’est fini.
Mais nous sommes passés depuis à l’âge d’or de la télévision...
Vous avez raison, et j’en suis un exemple frappant puisque j’ai très largement remplacé la presse écrite par le petit écran... À tel point que Le Monde me paraît souvent insipide. Peut-être que Éric Fottorino et Laurent Greilsamer, très bons journalistes que j’aime beaucoup, referont un bon journal d’ici trois ou quatre ans. Mais le fait est que je peux tout à fait me passer du Monde aujourd’hui, alors que je serais réellement ennuyé de rater l’émission de LCI entre 18 h 30 et 20 h...
Vous préférez LCI au Monde ?
Très clairement. L’analyse de politique étrangère de Vincent Hervouët dans l’émission de Michel Field sur LCI est nettement supérieure à tout ce que je peux lire dans Le Monde actuellement. Plus intelligent, plus vivant. Et la politique par Michel Field, c’est tout à fait pénétrant. Bien sûr, il y a un peu de chiqué dans la télévision, mais leurs flèches, leurs coups de projecteurs sont toujours éclairants. J’écoute la radio aussi, le matin principalement : je rate rarement mon ami Bernard Guetta à 8 h 15 et la revue de presse de Clotilde Dumetz à 8 h 30 sur France Inter que je trouve formidable.
Une des raisons de cette crise du journalisme, c’est le soupçon de connivence qui pèse sur les journalistes. Pourquoi aujourd’hui plus qu’hier ?
Il s’agit d’une méfiance accrue du public, mais je ne crois pas que cette connivence soit très réelle. Je suis bien sûr épouvanté par le fait que les grands journaux soient achetés les uns après les autres par les industriels, mais n’oubliez pas que Le Figaro, à l’époque des Malraux et Aron, était entre les mains de je ne sais quel gougnafier riche comme Crésus. Ceux qui ont fait l’honneur de la presse française ont souvent été payés par des gens qui n’étaient pas très honorables. Après tout, un article de Mauriac, même s’il mettait en question les propriétés de son patron au Maroc, se vendait tellement bien que tout le monde y trouvait son compte. Ce qui a changé, c’est que la propriété des médias est plus notoire aujourd’hui. Tout le monde sait que Le Figaro appartient à Monsieur Dassault. Pèse-t-il pour autant sur la rédaction ? Je n’ai pas l’impression que la presse soit aux ordres. Elle ne me paraît pas beaucoup plus domestiquée qu’elle ne l’était autrefois. C’est évidemmenune faiblesse pour elle d’être dominée par le grand capital, mais surtout d’être surplombée par la radio et la télévision. La raison de la crise du journalisme est également due à l’absence de « grandes causes » pour lesquelles se battre. Vous voulez vous battre pour le plan Sarkozy contre la vie chère ? Franchement, ce n’est pas très excitant...
Aucune cause ne vous mobilise plus aujourd’hui ?
Des causes partielles. J’aimerais que l’assassinat d’Anna Politkovskaïa soit élucidé, qu’Ingrid Betancourt soit libérée, que les populations du Darfour soient mieux protégées...
Les droits de l’homme ne sont pas une cause suffisante ?
Non. Il s’agit d’une cause éminemment respectable, mais pas collective. Ce que j’appelle « grande cause » ne pourrait pas se déliter dans un opportunisme politique, dans un portefeuille ministériel de transition et médiocrement assumé...
L’idéologie de la transparence vous irrite profondément...
« Tous à poil ! » C’est vrai, cela m’exaspère. C’est complètement absurde car la civilisation n’est qu’habillement et organisation des rapports. Elle va à l’encontre des « Oh ! Madame, que vous êtes laide ! » et autres « Bonjour Monsieur, savez-vous que vous êtes cocu ? ». La transparence équivaut à une injure dans les rapports humains qui sont « arrangés » pour faire moins de mal à l’autre. On ne divulgue pas les négociations secrètes qui se tiennent à Oslo pour aboutir à un plan de paix, sinon c’est foutu. J’admire profondément les gens qui, encore aujourd’hui, expliquent que leurs propos sont off dans une conférence de presse. Leur degré de confiance dans les rapports humains est admirable : « J’instruis votre compréhension, mais bien sûr, vous êtes un professionnel capable de distinguer entre ceci et cela, alors, ne le répétez pas ! » La bonne marche d’un journal est faite de rapports de confiance que le public n’a pas forcément à connaître. Le non-dit est aussi important et aussi vrai que le dit.
Vous dites dans votre livre qu’« avant, on savait lire le non-dit ».
Les gens sont moins simples, moins idiots qu’on ne le pense. Mais l’image a un côté plus impudique que le mot. À partir du moment où l’information est faite par l’image, elle éclipse les nuances. Le demi-mot existe, pas la demi-image. Nous sommes donc plus simplistes dans l’univers de l’image que dans celui du mot. L’image est plus proche du réel, elle est plus crue. Le mot, lui, est cuit.
Le non-respect du off n’est pas l’apanage de la jeune génération. Franz-Olivier Giesbert le revendique, par exemple.
Si vous citez ce nom, évidemment nous serons immédiatement en désaccord. Pour parler clairement, c’est un voyou. De grand talent, mais un voyou quand même. Réduire les choses à « tout politique est un menteur et tout journaliste un traître » ne me paraît mériter qu’une paire de gifles. Il dirige très bien Le Point - ce qui n’est pas le cas de son émission de télévision où je le trouve mauvais -, mais vous l’aurez compris, he’s not my cup of tea...
Vous détestez l’idée du « journalisme citoyen ».
Je ne la déteste pas, je dis simplement que c’est la fin du journalisme. Si tout le monde est journaliste, plus personne ne l’est. Je n’ai pas de mépris pour cela, il s’agit d’une évolution, mais aussi de la fin de notre métier. Certaines professions ont disparu - les conducteurs de diligence - et le journalisme disparaîtra très certainement avec l’Internet généralisé. Je serais honteux pour l’humanité si les musiciens, les peintres ou les sculpteurs disparaissaient, mais les journalistes, après tout... Je finirai d’ailleurs probablement ma carrière d’auteur avec un livre sur les grands journalistes auxquels j’ai envie de rendre hommage. C’est mon dernier projet.
« Le non-dit est aussi important et aussi vrai que le dit. »
Vous pouvez nous donner quelques noms ?
En déjeunant avec Jean Daniel l’autre jour, je lui disais vouloir commencer par Hérodote et Léon l’Africain, mais il pense que c’est remonter un peu loin. Alors, je vais plutôt débuter avec Théophraste Renaudot.
Vous dites de ce dernier qu’il était autant journaliste qu’humanitaire.
Je l’ai découvert récemment et cela m’a fait grand plaisir. Comme j’aime beaucoup mon métier, j’ai été ravi d’apprendre que le créateur de ma profession était à la fois Beuve-Méry et Coluche...
Revenons à cette mort du journalisme que vous prédisez.
Oui, c’est une de mes grandes différences avec Bernard Guetta. Moi, qui suis vieux, je perçois cela comme une fin. Lui, encore jeune, pense que cela ne fait que recommencer autrement.
Vous écrivez à la main ?
Oui. Et je n’ai pas de téléphone portable.
Vos inquiétudes au sujet d’Internet ne viennent-elles pas du fait que vous ne le pratiquez pas ?
Vous avez mis le doigt sur le problème. C’est évidemment parce que je suis impuissant à l’utiliser que je le déteste. Si me m’y étais mis, je l’aurais peut-être apprivoisé.
« Le journalisme est un métier de jeune homme. »
De jeune homme ou de jeune femme ! C’est vrai, le journalisme de reportage appartient à la jeunesse. À partir d’un certain moment, on devient froussard, on n’a plus envie de quitter ceux qui vous sont chers. Pour moi, la rupture s’est faite vers 60 ans. Je n’ai plus eu envie de courir le monde. Je voyage encore un peu, mais pour le plaisir. L’enquête, c’est fini.
« Le journalisme est un accident dans ma vie. » Vous le regrettez ?
Pas du tout, du tout, du tout ! Le journalisme qui m’est tombé sur la tête est bien tombé. Il m’en manque sûrement un certain nombre de vertus : l’esprit d’entreprise, le culot. Je trouve tout naturel de parler à un chef d’État, mais je suis épouvanté à l’idée de m’adresser, dans la rue, à quelqu’un que je ne connais pas. Je suis timide. J’ai l’esprit de finesse gasconne, j’ai du nez, mais je ne suis pas ce qu’on appelle un baroudeur. Même si j’ai fait aussi du journalisme de baroud en Algérie, en Indochine, je suis assez peureux, j’ai souvent la trouille. Mais cela ne m’a pas beaucoup gêné dans mon travail. Et puis j’ai fait quand même des trucs de fou. Je suis allé sur la ligne de feu entre le Maroc et l’Algérie, au lendemain de la guerre d’Algérie, avec trois autres confrères. Bodard était là aussi mais ne nous a pas accompagnés, estimant qu’on allait y laisser notre vie. Nous sommes revenus six heures plus tard, heureusement sains et saufs, et nous lui avons raconté ce qu’on avait vu. Résultat, son article est paru avant le mien le lendemain matin...
Vous avez une réelle facilité d’écriture.
C’est vrai et c’est une qualité dans ce métier, tout comme l’impertinence. J’ai de la facilité dans l’expression. Je ne connais pas l’angoisse de la page blanche. L’amorce vient facilement. C’est le principal.
Vous dénoncez dans le journalisme d’investigation une « périlleuse confusion des genres qui fait du journalisme une police sans loi, une justice sans droit, une inquisition sans foi ».
Je ne peux pas dire plus, ni mieux...
Vous dénoncez également le journalisme « shérif » : « Qui tire le premier a gagné ; on verra bien après si le cavalier noir était innocent. »
Je peux, non pas m’en vanter, mais l’avouer : je n’ai jamais sorti un scoop de ma vie. Je n’ai jamais été le premier à dire quelque chose. Souvent le second, ou le troisième, mais jamais le premier. Peut-être suis-je le Poulidor de la presse...

Revue Médias















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