On vous qualifie d’« intellectuel branché », de « conceptuel chic »...
On disait ça quand je faisais « Paris Dernière ». Les gens pensaient que, dans cette émission, je ne rencontrais que des branchés et des « partouzeurs ». Mais j’ai également croisé d’anciens et de futurs Premiers ministres, de grands écrivains ou des vedettes très populaires, comme Patrick Sébastien, Rika Zaraï ou Serge Lama. Je m’intéressais à eux autant qu’aux autres. C’est d’ailleurs pour cela que je suis arrivé sur Europe 1, puis sur France Télévisions.
Vous détestez qu’on dise de vous que vous êtes un professionnel de la télé. Pourquoi ?
J’ai commencé la télé en 1994 : c’est donc ma douzième rentrée télévisuelle. À ce titre, je suis un professionnel de la télévision. Pourtant, lorsqu’on emploie cette expression, c’est en général pour désigner un type qui rend l’antenne à l’heure et qui ne laisse pas parler ses invités, ou préfère que rien ne se dise plutôt que de choquer. Si c’est ça un grand professionnel de la télévision, je ne veux pas le devenir. J’essaie de faire ce métier de façon atypique. Sans respecter les règles. Par exemple, à Canal +, je n’applaudissais jamais. On applaudit trop à la télévision : c’est ridicule. J’ai entendu récemment sur Europe 1 que le public avait applaudi 93 fois lors d’une émission de Marc-Olivier Fogiel !
Vous n’êtes pas très confraternel...
Si ! J’ai une déontologie de la télévision, ou plus exactement, de moi à la télévision ; je ne l’impose pas aux autres. Avoir du panache, par exemple, me semble fondamental. Aujourd’hui, faire une émission en live, sans prompteur, avec quelques antisèches mais sans fiche, sans livre à la main, avec ce que ça implique de savonnage, d’erreur de nom, etc., ça fait partie du panache. Mais c’est un truc personnel.
Quelle est la spécificité de « Ce soir ou jamais » ?
Laisser parler les invités, qu’ils puissent finir leur phrase. Le "mauvais client" -inconnu, qui s’exprime mal, hors sujet - je ne lui redonne pas la parole dix fois, mais je tiens à ce qu’il parle à nouveau, comme les autres. J’ai invité un philosophe qui avait de gros problèmes d’élocution dus à une grave maladie contractée à la naissance. Il parle, pourrait-on croire, comme un handicapé mental. À la télé, ça fait bizarre. Eh bien, il a parlé autant sinon plus que tous les autres ce soir-là. J’ai fais venir Jean-François Bizot pour parler de l’underground. Il n’avait plus de voix. Et sur le même plateau, quelqu’un qui parlait par la gorge parce qu’il a un cancer. Leur échange était surréaliste, mais ce n’est pas un problème. Ils sont là, ils parlent.
Il vous arrive de recevoir des gens qui ne sont pas "politiquement corrects" ?
J’ai invité Dieudonné et ça a été salué partout. Enfin on a pu l’entendre s’exprimer pendant vingt minutes. Je ne suis pas un procureur avec les autres, je ne l’ai pas été avec Dieudonné. Je lui ai posé toutes les questions que je voulais lui poser. Personne n’a dit que j’avais été complaisant, mais personne n’a pu dire non plus que je l’avais accablé de reproches. J’ai été avec Dieudonné comme avec Alain Finkielkraut ou avec des gens qui ont des positions partisanes, non conformes, difficiles à comprendre ou critiquables. Mon souci, c’est qu’ils s’expliquent. Après, chacun se fait son opinion. C’est d’ailleurs une question que j’avais posé à France Télévisions en arrivant : y a-t-il une black-list ? Est-ce que je peux parler de tout ?
« J’ai fais le choix d’enlever la parole aux commentateurs pour la rendre aux artistes, c’est tout. »
Vous avez dit que vous vouliez réinventer l’interview ? Ça consiste en quoi ?
Je ne réinvente rien. Chacun fait à sa manière. J’ai interviewé Le Pen en 2002. Sans la moindre envie de le diaboliser. Comme Dieudonné, sans agressivité, mais avec une vraie volonté de comprendre. Après mon interview de Le Pen, je suis passé sur « + Clair », l’émission de Daphné Roulier, qui m’a demandé si je n’allais pas le banaliser. Banaliser Le Pen, comme banaliser Dieudonné... Une fois qu’on a dit ça, on a tout dit. Mais les journalistes diabolisent Le Pen depuis maintenant vingt ans ! Résultat, il était au second tour de la présidentielle de 2002.
Vous trouvez que c’est efficace comme stratégie ?
En cinquante ans de politique, il n’a jamais été au pouvoir. Il n’a jamais fait partie de la moindre majorité, ni municipale, ni régionale. Il n’a eu aucune influence sur notre vie à part dans le domaine des idées, au même titre qu’un écrivain. Je lui ai dit : « Vous ne serez jamais au pouvoir et vous le savez très bien. » Il n’a même pas discuté. Je lui ai demandé : « Pourquoi vous êtes-vous emmerdé avec la politique ? » Il m’a fait une réponse géniale : « Et s’il me plaît à moi d’être battu ? » Si on l’avait banalisé à mort, au lieu d’en faire le grand méchant nazi qui risque de révolutionner le pays, il ne ferait peut-être pas de tels scores aux élections...
C’est la première fois que vous avez une telle notoriété. Des ennemis aussi ?
Peut-être. Je suis arrivé avec des partis pris. Je n’ai pas voulu de chroniqueur, par exemple. Alors, forcément, certains étaient mécontents...
C’est du narcissisme de votre part ?
Cela a été pris pour de la mégalomanie, peut-être. J’ai fait le choix d’enlever la parole aux commentateurs pour la rendre aux artistes, c’est tout.
Vous avez prévenu que vous ne vouliez pas faire de « promo ». C’est possible ?
Non, j’ai dit : « Je ne veux pas que la promo soit le seul message culturel de mon émission. » Moi, j’ai voulu revenir au contenu. Prenez « Indigènes ». L’équipe du film a fait toutes les émissions et a fini par la mienne. C’est le seul endroit où on a vraiment parlé de leur film, de ce qui n’y figurait pas. Pour quelles raisons, par exemple, il n’y est pas question de l’indépendance de l’Algérie. Est-ce pour être gentil avec les Français ? Une vraie discussion.
Pour quelqu’un qui se dit paresseux, vous êtes un bourreau de travail...
Quand c’est votre projet, ce n’est plus du travail. Et puis, ça dépend du rôle que vous vous donnez. Sur Europe 1, j’ai trouvé mon rythme : pour une heure en tête-à-tête avec quelqu’un, il me faut deux heures de préparation.
Vous ne travaillez pas plus pour recevoir Edgar Morin ou Finkielkraut que si vous deviez interviewer Lorie ?
Non, et je vais vous dire pourquoi : Lorie fait des réponses de vingt-deux secondes, quand Edgar Morin ou Alain Finkielkraut vous font des réponses qui peuvent aller jusqu’à douze minutes. Ce n’est pas du tout le même travail. Ce qu’il faut, c’est les amener là où vous avez envie qu’ils aillent. Tout en les écoutant. Le défaut de beaucoup d’interviewers, c’est de poser des questions dont ils connaissent déjà la réponse. Et, du coup, ils n’écoutent plus.
Pour France 3, je travaille trop, je perds énormément de temps. Je suis persuadé que je peux préparer cette émission et être meilleur que je ne le suis, en moitié moins de de temps. Le travail, ça ne veut pas dire grand-chose.
« Un animateur de télé sera toujours du côté de la majorité, parce qu’il veut faire de l’audience. »
Il faut simplement être meilleur que les autres ?
Non. C’est un problème d’organisation. Ce n’est pas qualitatif. Même si, effectivement, certains sont plus rapides que d’autres. J’ai chroniqué un livre par jour sur Radio Nova pendant cinq ans, alors je peux lire très vite. Je repère tout de suite les passages importants. Je vais vite à l’info, à ce qui m’intéresse, à ce qui va faire une bonne émission sur Europe 1. C’est mon côté pro. Pour France 3, je tâtonne encore.
Vous n’avez pas de formation de journaliste. Comment voyez-vous cette profession ?
Comme partout, le pire et le meilleur s’y côtoient. Les journalistes sont souvent conformistes à l’égard de ce que pensent les gens qui les regardent ou les lisent, et à l’égard de leur propre profession. Qu’est-ce qu’on a le droit de dire ? Est-ce qu’on a le droit d’interviewer Dieudonné ? Très souvent, les journalistes se sentent obligés d’épouser le point de vue de leur public. Un animateur de télé sera toujours du côté de la majorité, parce qu’il veut faire de l’audience. Je me méfie de ce conformisme-là.
Le texte de cet entretien a été relu et amendé par Frédéric Taddeï.

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