En décembre dernier, vous avez qualifié Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy de « candidats du vide », incapables de comprendre les attentes des classes populaires. Quelques semaines plus tard, tous deux multiplient les déclarations sur le « pouvoir d’achat » et la « vie chère ». Vous auraient-ils entendu ?
Vous plaisantez ? Cette formule sur les « candidats du vide », pour le moment, je ne la modifierai pas. J’entends bien que tous deux saupoudrent aujourd’hui leur discours de lointaines allusions à ce qu’ils appellent la « valeur travail », mais cela ne prouve rien. En digne fils d’une publicitaire, je connais les techniques de communication qui permettent d’éluder le fond d’une question tout en donnant l’impression de s’y attaquer.
Avez-vous entendu des propositions concrètes qui abordent les vraies difficultés de la vie quotidienne ?
Moi, non.
Vous ne prenez pas au sérieux leurs engagements sur les « baisses d’impôt » ou la « lutte contre les violences conjugales » ?
Soyons lucides : ils sont à côté de la plaque. À l’exception des 20 % de la population - disons les élites diplômées - qui profitent de la mondialisation, les Français sont favorables à une remise en cause du dogme libre-échangiste. Simple bon sens. Ils comprennent bien que les politiques économiques actuelles les mettent en concurrence directe avec les ouvriers chinois ou indiens. Le problème, c’est que ceux-là seront sous-payés encore longtemps, si l’on en juge l’immense réserve de paysans affamés dont disposent ces deux pays pour maintenir les bas salaires. Avec l’Inde et la Chine, nous sommes sortis des théories classiques de Ricardo. On connaît aujourd’hui les conséquences du néolibéralisme sur notre pays : les inégalités se renforcent et détruisent les valeurs civiques qui nous liaient les uns aux autres. Voilà ce qui échappe à nos candidats ainsi qu’à nos médias.
Que proposez-vous ?
Avec un groupe de chercheurs venus de la géographie, la démographie et l’économie, je réfléchis aux solutions concrètes qui permettraient d’éviter la désagrégation complète du système. Nous en sommes arrivés à la conclusion suivante : seule une protection douanière aux frontières de l’Europe, à l’image de ce qui existe déjà pour le textile, pourrait éviter la catastrophe. Une sorte de protectionnisme transitoire, si vous voulez. Nos arguments ne sont guère repris dans les médias, sinon pour être caricaturés par les Pieds Nickelés de l’économie qui prospèrent à l’université française. Mais croyez-moi : le premier candidat « raisonnable » qui inscrira le « protectionnisme européen » en tête de son programme sera élu.
On sait que Dominique de Villepin et Laurent Fabius ont été sensibles à votre réflexion en 2006. Avant d’être mis en minorité dans leurs partis. Sont-ils pour autant impopulaires auprès des Français ?
Depuis le vote sur la Constitution européenne il y a deux ans, vous savez bien que les électeurs ne suivent pas mécaniquement les choix des grandes formations politiques. Le PS et l’UMP peuvent toujours organiser des primaires, cela ne présage en rien de l’issue finale du scrutin. Je lis ici et là que Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy ont retrouvé l’électorat populaire. Sans aucune preuve. Pas un seul élément concret ne m’autorise ce genre d’assertions. L’incantation se substitue à l’information. Mon sentiment, c’est que tous deux ont été imposés à l’issue d’une compétition virtuelle, créée de toutes pièces par un cercle de commentateurs autorisés et de sondeurs omniprésents. Je ne vous parle pas d’un complot organisé en haut lieu. Je crois que nos médiacrates se laissent plutôt aller à la facilité. À les écouter, tout se passe comme si nous assistions à un affrontement super-sympa entre deux têtes de gondoles médiatiques, alors que nous vivons des événements autrement plus sérieux, où s’entremêlent flambée de l’immobilier et crise dans les banlieues.
« Les inégalités se renforcent et détruisent les valeurs civiques qui nous liaient les uns aux autres. »
Faut-il en déduire que la médiasphère nous précipite dans le mur ?
En tout cas, je m’interroge. Sans paranoïa. J’ai commencé ma carrière en planchant sur les séries statistiques de la démographie soviétique des années 1970, où j’avais repéré les prémices de la chute finale de l’URSS. Et vingt ans plus tard, je préfère toujours la consultation de tables de fécondité ou de mortalité infantile à la lecture de la presse. Alors quand je tombe aujourd’hui sur certains sondages politiques, je ne peux que m’interroger sur les risques de falsification.
Souvenez-vous des primaires socialistes : les études donnaient Fabius entre 5 et 10 % : il a fait 17 %. Comment peut-on aussi mal mesurer l’opinion d’une population aussi restreinte que les adhérents d’un parti ? Rien qu’en interrogeant mes quelques amis au PS, qui remplissent à peu près les critères d’un échantillon dit représentatif, j’étais arrivé à une estimation nettement plus proche de la réalité. Il faudra un jour se demander combien de militants ont voté pour Royal sur les injonctions des sondages qui lui donnaient une chance face à Sarkozy au second tour. Le problème est pourtant évident : l’opinion ne s’est pas encore cristallisée, la masse des indécis ne se décidera qu’à la veille de l’échéance ; et que voit-on à la une de tous les journaux ? Des études qui spéculent sur les scores du duel annoncé entre les deux candidats. Toute autre hypothèse étant écartée a priori.
Comment expliquez-vous cette évolution ?
Avant, les instituts appartenaient à l’univers de la recherche. Il y avait de la curiosité, de l’excitation dans la découverte des tendances de l’opinion. Aujourd’hui, ces sociétés font partie du système : elles se disputent la commercialisation de chiffres qui animent le grand cirque politico-médiatique. On sait pourtant que leurs chiffres bruts sont « redressés », comme ils disent. Autrement dit : « modifiés » selon des critères fluctuants. Lorsque vous recueillez X % d’intentions de vote pour Le Pen, vous allez ainsi multiplier ce chiffre en considérant qu’une partie de votre échantillon n’a pas osé se déclarer pour le leader du Front national. Quel est ce coefficient ? Seuls les sondeurs le savent. La responsabilité de niveau 1, à mes yeux, c’est de ne rien commenter.
Voulez-vous dire que les médias font tout pour fabriquer l’élection ?
À mon sens, le milieu qui a réussi à imposer le couple Royal-Sarkozy est mort d’inquiétude. Parce qu’il n’y a aucune preuve que le corps électoral va suivre les sondages. Le bouclage absolu est loin d’être atteint. Sarkozy, ne l’oublions pas, reste le roi du bide électoral. Et il ne me semble pas moins virtuel que Royal. Toute l’agitation autour d’eux me fait penser à l’ébullition qui caractérisait la noblesse française à la veille de 1789. On avait là un petit monde qui se chauffait tout seul. Qui pensait que la réalité allait émerger de ses propres discussions.
Je n’irai pas jusqu’à dire que nous sommes dans une période pré-révolutionnaire, pour la bonne raison que personne ne porte un contre-projet ; je remarque seulement cette rupture entre les élites et le réel, qui n’en finit pas de s’aggraver. Même la gauche dite antilibérale est incapable d’accoucher d’un programme. Nous sommes dans un avion sans pilote. C’est une situation qui porte en elle la possibilité d’une catastrophe dont nous n’avons pas idée. S’il ne s’agissait que de sociologie, ce serait passionnant. Mais il s’agit de l’avenir de notre pays. Et c’est un peu embêtant.

Revue Médias















A bas le Parti Vert ! Vive l’écologie !
Quand on aime, il ne fait jamais nuit
Vive Le Pen !
Les intellectuels jugent les médias - Tome 1
Les intellectuels jugent les médias - Tome 2
Faut-il avoir peur de francs-maçons ?
Cantines : le règne de la mal-bouffe ?
Les homosexuels font-ils encore peur ?
Pour ou contre l’homéopathie ?
Pour ou contre la garde alternée ?
Peut-on tout dire ?
Les Français sont-ils antisémites ?
Faut-il interdire les écrans aux enfants ?
Faut-il être plus sévère avec nos enfants ?
Faut-il croire les journalistes ?
Faut-il avoir peur des religions ?
Et si on jugeait les juges ?


