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Décryptage

La Fallaci, c’était la colère même

par Christine Ockrent

Oriana Fallaci est décédée le 15 septembre dernier. Elle s’était exilée à New York, loin de cette Europe qui avait, disait-elle, abdiqué devant l’Islam. Pour ne pas retenir d’elle que ses diatribes contre les musulmans, plaidoyer de « sa petite sœur »

Elle nous aura lancé une ultime provocation, et, d’où qu’elle se trouve, je la connais, elle en ricane de plaisir. La Fallaci, qui n’acceptait ni Dieu ni maître et insultait le Diable, a légué sa bibliothèque à l’Université pontificale du Latran. Elle, la mécréante, l’iconoclaste, l’anarchiste en mal d’ordre juste, elle qui s’attaquait aux puissants et à leurs pompes avec la rage et la malice d’une sorcière florentine,la voilà qui rend les armes ou plutôt ses chers livres à Joseph Ratzinger, alias Benoît XVI, dont elle ne partageait pas la foi mais dont elle admirait l’intransigeance intellectuelle.

Le Pape l’avait reçue au Vatican alors que le cancer l’avait déjà mortellement atteinte, et qu’elle subissait les horions des bien-pensants pour xénophobie,racisme et insultes aggravées à l’encontre de l’Islam. Elle en avait puisé du réconfort et de l’estime pour cet allié de dernière heure qui lui paraissait camper, crucifix au poing, sur l’ultime rempart de l’Occident chrétien face aux hordes barbares. Elle lui laissait volontiers le choix des armes, elle en avait d’autres, mais au moins elle n’était pas seule à faire la guerre. La Fallaci aimait la guerre et la poudre, elle jurait en trois langues et s’exposait aux attaques avec délectation, apportant du fiel à son moulin à chaque article qu’elle réussissait à écrire, à chaque entretien qu’elle avait encore la force d’accorder -c’était sa façon de rester en vie, et de vérifier que le verbe qu’elle aimait tant affûter comme une lame la servait encore.

Car avant de céder à l’hystérie qui était sa seconde nature, avant de se laisser emporter par ses obsessions de plus en plus envahissantes, Oriana Fallaci fut une immense journaliste - la dernière sans doute,avant l’ère émolliente de la télévision, à conduire l’interview comme un exercice d’art martial, la seule Européenne célébrée outre-Atlantique, la seule Italienne dont les livres faisaient à chaque fois événement.

« La Fallaci ne voulait dialoguer qu’avec l’Histoire. C’est ainsi qu’elle s’y perdit. »

La Fallaci tenait toute forme de pouvoir pour une imposture qu’il était urgent de dénoncer. Au lieu de se contenter d’invectives et d’approximations, préparant méticuleusement ses rencontres, les réécrivant ensuite avec un sens aigu de la dramaturgie, elle n’avait pas son pareil pour attirer sa proie dans les rets de son intelligence, pour jouer, toute menue,de son regard gris et de ses cheveux auburn jusqu’à l’estocade, terrassant alors l’adversaire d’un rire rauque et bref qui signifiait la fin du combat. C’est ainsi que des années 1960 aux années 1980, elle se mesura aux plus grands et aux plus retors, de Golda Meir à Gorbatchev et à Khomeiny, qu’elle réussit à faire sourire, d’Arafat à Deng Xiaoping - le plus intelligent selon elle -, à Kissinger en pleine guerre du Viêt-nam, qui avoua que ce fut là sa plus redoutable expérience médiatique, et bien d’autres encore. Pas Giscard ni Mitterrand qu’elle avait approchés sans conviction, tant elle prisait peu la rhétorique et l’esthétique du discours à la française. À l’époque de sa gloire, il n’y avait ni CNN ni Internet, les satellites ne diffusaient pas les images avant que l’on connaisse les faits, et la Fallaci transportait partout son petit magnétophone Sony, ses cigarettes Lark, son vernis à ongles rouge vif, beaucoup de valises inutiles- elle était coquette - et surtout sa colère.

Chargée par CBS News de faire son portrait pour le magazine « Sixty Minutes », je l’avais rencontrée dans la ferme toscane où elle faisait du mauvais vin sous une étiquette à son nom, ce qui l’enchantait,et où elle conservait une collection de poupées enrubannées- la sorcière florentine avait aussi des goûts et des regrets d’enfant.Elle me prit en affection, me traitant longtemps comme une petite sœur indigne, me gratifiant au gré de ses humeurs des reproches, des cajoleries, des invectives, des cadeaux les plus inattendus qu’elle réservait à ceux, peu nombreux, qui trouvaient momentanément grâce à ses yeux inquisiteurs.« Nina, me dit-elle un jour, je t’en prie, ne fais pas l’erreur des autres, ne joue jamais, comme eux, aux jeux du pouvoir, n’essaie pas de ressembler à ceux que tu interroges, tu comprends ? Le pouvoir est terrible, il corrompt, il faut, contre ceux qui le détiennent, avoir toujours le doute, la suspicion, la colère. Oui, la colère. Dans ce métier, il faut toujours avoir la colère. »

Elle avait commencé le journalisme par l’exercice le plus superficiel, là où ont été longtemps reléguées les femmes : la rubrique spectacles, ou plutôt people - les acteurs, le show-biz, les tournages... Comme Françoise Giroud, qu’elle n’a jamais eu envie de connaître. Question de rang, de flair, de méfiance réciproque. Elle y affina sa plume sans perdre l’acuité de son œil, exploita pour le plus grand hebdomadaire italien le filon des « interviews- confessions » avec les stars de l’époque,puis, maîtrisant le genre, passa à d’autres clientèles. Les patrons de journaux croyaient encore à l’époque à l’intérêt des dialogues en profondeur avec les maîtres du monde. Oriana fut longtemps convaincue que le journalisme est la seule façon contemporaine de raconter l’Histoire, à l’instar d’Hérodote, son maître, qui comprenait, dans le récit, l’importance du détail et l’utilité de l’ellipse.

La Fallaci ne voulait dialoguer qu’avec l’Histoire. C’est ainsi qu’elle s’y perdit. Oriana avait ses blessures, l’enfant jamais né,l’amant assassiné - ce Panaghoulis qui ne survécut pas longtemps à la déroute des colonels grecs -, et ce cancer qu’elle tutoyait, qu’elle rudoyait, qu’elle insultait, qui lui avait enlevé sa mère, puis sa sœur qu’elle aimait tant, cette maladie qui l’abîmait et l’isolait chaque jour davantage dans sa maison de New York où elle ne voulait plus qu’on vienne la voir. La Fallaci aimait la guerre -elle avait un vrai courage physique, qu’elle avait prouvé et éprouvé au Viêtnam, à Mexico lorsqu’elle avait été laissée pour morte dans le stade où le pouvoir tuait ses étudiants, à Beyrouth dont elle ramena un beau livre dont le titre la poursuivit : « Inshallah ». Mais à New York, le 11 septembre 2001, il lui sembla que la guerre avait changé de nature et qu’elle n’avait plus le temps de raisonner, plus besoin de corseter ses obsessions - il lui fallait hurler contre ces immigrés qui, selon elle, saccagent sa chère Florence, contre ces musulmans qui, à ses yeux, détruisent notre culture et qui sont forcément, pour elle, tous des extrémistes, des fascistes et des assassins. Elle n’était plus journaliste depuis longtemps, elle était écrivain, elle se fit pamphlétaire. Jusqu’au bout,jusqu’au pire, elle entretint sa colère et fit la guerre à sa manière, avec les mots. C’était son talent, ce fut sa liberté.


 
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