Des études de droit, une licence en communication, puis un parcours assez classique : d’où peut vous venir le goût de la provocation que l’on vous prête ?
Quand les gens se sentent provoqués, cela vient souvent d’eux-mêmes, d’un refus de la réflexion. Dès qu’on les oblige à réfléchir, à remettre une habitude en question, ils ont le sentiment d’une agression. Les plus grands provocateurs de l’histoire sont peut-être Jésus-Christ et Mahomet... En musique, quand Stravinsky a créé son « Sacre du printemps », c’était un défi au public ! Je suis un ancien élève d’un collège de Jésuites : l’une des choses que j’y ai apprises est l’art du fleuret oratoire. Et j’aime parfois jouer, non pas du cynisme mais...
...de la provocation !
Si vous voulez. Mais seulement lorsque cela a du sens, lorsque je suis confronté à ce qu’on appelle l’esprit Verdurin [1]. Il me donne envie de provoquer. Je ne supporte pas les gens qui prétendent tout savoir...
À 27 ans, vous avez qualifié, dans la presse, l’Opéra royal de Gand de « scandale culturel flamand ». Vous n’avez pas eu froid aux yeux !
J’y suis toujours allé un peu fort.
Vous auriez pu y perdre quelques plumes ?
J’en ai souvent perdu. Il faut l’accepter lorsque l’on dit des choses que les gens n’aiment pas entendre. Ils se défendent et vous attaquent à leur tour. C’est le jeu.
Vous avez osé fâcher Maurice Béjart ?
Oui et non, parce que nous nous sommes revus par la suite. J’ai souvent eu des « discussions » avec de grands artistes. Les mauvaises langues disent que c’est parce que je veux leur voler la vedette. Avec Maurice Béjart, ce fut une collaboration magnifique. Mais un moment est arrivé, à Bruxelles, où nous avons été confrontés à de très importants problèmes financiers. Béjart a toujours cru que le ballet gagnait de l’argent. Ce qui est faux ! Heureusement, Lausanne, qui en avait beaucoup, l’a engagé et je crois qu’il a compris plus tard. Certains artistes n’aiment pas qu’on leur parle finances.
Les critiques vous blessent ou, au contraire, êtes-vous « blindé » ?
Je ne crois pas que ce soit possible. J’ai donc décidé de ne plus lire certains critiques, ceux qui sont uniquement politiques. Quelques journalistes critiquent...
Par principe ?
Je ne sais pas, mais c’est blessant et il faut faire avec. Même les bonnes critiques peuvent faire mal. Certains apprécient des spectacles, mais vous vous demandez s’ils ont des yeux et des oreilles... C’est encore plus difficile à supporter lorsque l’on n’est soi-même pas très fier d’un spectacle et que les critiques s’en rendent compte. La façon dont je fais du théâtre oblige à réfléchir et je peux comprendre que certains journalistes ne le souhaitent pas. La critique musicale a énormément perdu en France depuis une dizaine d’années. En partie à cause des journaux, qui ne donnent pas leur chance aux journalistes. Il en reste une poignée d’excellents, que j’apprécie même lorsqu’ils me sont défavorables. Ils ont le droit de penser ce qu’ils veulent et ils ont parfois raison. Mais ce que j’attends d’un critique musical, ce n’est pas de dire le bon et le mauvais, c’est d’informer le public sur l’artiste et sur le spectacle. Et - ensuite - de donner son appréciation. Je lis souvent de nos jours des critiques qui ne parlent que d’eux-mêmes, de leurs propres goûts. Ceux du Monde et du Figaro sont si souvent opposés que l’on se demande parfois s’ils ont vu le même spectacle. Ce n’est pas grave en soi et, lorsque l’analyse est pertinente, c’est même acceptable. Mais le critique hébergé par Le Figaro - parce qu’amateur de musique et non par profession - devient pamphlé-taire. À chaque article, il m’adresse un nouveau coup de pied. Je n’appelle plus cela de la critique, mais de l’acharnement.
« La presse quotidienne de qualité s’adresse à un public averti. Ce n’est pas en appliquant les recettes du Bild Zeitung que les ventes vont remonter. »
Ils ne font pas leur travail ?
Quelques-uns seulement. Mais ils sont confrontés à un autre problème : les pages culture sont de moins en moins nombreuses. Éric Dahan, à Libération, n’a presque jamais de place pour publier un papier. Et tous sont plus ou moins logés à la même enseigne. Comparé à l’Allemagne, c’est le jour et la nuit. Dans Le Monde - et par rapport au Figaro, ce n’est pas si mal ! -, la place accordée aux photos est de plus en plus importante. C’est mauvais signe... Le Monde devient le Bild Zeitung. Les journaux, actuellement, sont obnubilés par leurs ventes : je m’interroge donc sur le bien-fondé de leurs points de vue. La presse quotidienne de qualité s’adresse à un public averti. Ce n’est pas en appliquant les recettes du Bild Zeitung que les ventes vont remonter. Au contraire ! La critique a donc tout intérêt à rester plus intellectuelle encore, plus rigide, afin de garder son public. Les journaux se soumettent trop au « commercial ». En 2008, le Metropolitan a retransmis en direct certains de ses opéras au cinéma. Énorme retentissement médiatique. Deux pages entières dans Le Figaro ! Mais aucune analyse sur l’intérêt de l’opération. Or, seulement 5 % des spectateurs étaient des néophytes : tous les autres étaient déjà amateurs d’opéra ! J’ai écrit un article sur cette manifestation, jugeant qu’elle n’était qu’un coup de pub, non pour l’opéra, mais pour le Metropolitan qui l’organisait. En revanche, lorsque je retransmets en direct, le 10 septembre dernier, « Eugène Onéguine », sur Arte et sur la chaîne Koultoura en Russie, avec plus de trois millions de spectateurs : pas une ligne ! Pourtant, l’Opéra de Paris présent dans toute la Russie, alors que nous avions Moscou avec le Bolchoï et New York avec son City Ballet à Paris, voilà des événements politiques de la plus haute importance !
Comment expliquez-vous cette différence de traitement ?
Il ne s’agit pas de mauvaise volonté, plutôt d’un manque de réflexion sur ce qui est important ou non à notre époque. Autre exemple : l’Opéra de Paris a présenté sept spectacles à Nanterre, où nous avons réuni sept mille personnes dont 35 % de jeunes entre 16 et 24 ans. « Les Noces de Figaro », spectacle attaqué au Palais Garnier, a fait un triomphe ! Mais rien dans les journaux. Les banlieues captivent la presse lorsqu’elles sont en feu, mais quand l’actualité donne à voir autre chose, aucun journaliste ne s’y intéresse. Parallèlement, on parlera volontiers d’une vedette qui vient chanter au Stade de France, ou d’un mauvais film au cinéma... Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas.
« La façon dont je fais du théâtre oblige à réfléchir, et je peux comprendre que certains journalistes ne le souhaitent pas. »
Hiérarchie de l’information ?
Une des premières causes de la décadence de notre société est l’importance des médias qui ne sont plus le quatrième pouvoir, mais le premier. C’est terrible pour les hommes politiques. Et un grand danger pour la culture occidentale. Si j’en avais le temps, je ferais une thèse sur l’évolution des médias occidentaux et le « traficotage » auquel ils se livrent en permanence : la non-information, la déformation. En ce qui concerne l’opéra, on dit toujours que la mise en scène est devenue plus importante que la musique. Lisez les critiques de ces dix dernières années : ils parlent tous de la mise en scène et consacrent quatre lignes à la musique ! Il ne s’agit pas d’une attaque personnelle contre les médias : je vous livre ma réflexion et mes inquiétudes sur leur évolution. Car Internet change encore la donne. Prenez Le Parisien. Plus besoin de professionnels, on demande à monsieur Tout-le-Monde de dire ce qui est bien ou non. Comment nous, qui défendons un art prétendument élitiste, allons-nous rester présents, exigeants et honnêtes envers nous-mêmes, tout en essayant d’atteindre le grand public, alors que nous ne sommes pas du tout aidés par les grands médias ?
Vous dites que l’opéra pourrait devenir populaire plutôt que de devenir populiste. Mais comment ?
Par la communication. Je donne beaucoup de conférences. Mes collaborateurs et moi-même allons dans les écoles, nous rencontrons des lycéens. Simplement pour expliquer en quatre minutes en quoi consiste le spectacle qu’ils vont voir. Quatre minutes pour remettre une symphonie dans son contexte historique et sociologique. Cela aide les jeunes à comprendre. Et loin de moi l’idée d’exclure la musique populaire, mais, là encore, on peut expliquer ce qui est bon et ce qui l’est moins. Je peux très bien vous faire une conférence sur les Rolling Stones ou sur Madonna, qui sont des phénomènes intéressants, en risquant même une comparaison entre Madonna et Joséphine Baker...
Vous n’êtes pas opposé à la vulgarisation. Quand Roberto Alagna chante Luis Mariano...
Là, j’y suis tout à fait opposé. Parce que Francis Lopez plus Luis Mariano, cela fait une très mauvaise musique.
Et Renée Flemming dans « Le Seigneur des Anneaux » ?
Ça ne m’inspire pas beaucoup, car ils font semblant de faire de l’art alors que c’est du pur commerce. Du trash. Tandis que Bob Dylan, là c’est du grand art ! Bob Dylan est un artiste infiniment supérieur à Roberto Alagna...
Je ne suis pas sûre que cela lui fasse très plaisir...
Mais c’est ainsi. Je n’ai rien contre le personnage. Il a une des plus belles voix qui existent. Mais là encore, le vrai problème relève des médias. Ces artistes sont entourés de gens qui veulent faire de l’argent avec eux. Et une carrière qui s’annonçait prometteuse dérive complètement. C’est triste.
Mais n’est-ce pas parce que les personnages publics les utilisent que cela donne tant de poids aux médias ?
Je ne veux pas faire la guerre aux médias, je désire simplement une analyse de leur part. Tout comme eux discutent ma façon de penser le théâtre ou l’opéra, j’estime avoir le droit de réfléchir sur le problème beaucoup plus global que représente la médiatisation.
Cela vous arrive-t-il de tenter de manipuler les médias ou de monter des coups pour faire passer un message ?
Je l’ai fait, mais je ne le fais plus. Erreurs de jeunesse ! Je suis également devenu beaucoup plus sage dans le maniement des mots. J’ai pu par exemple faire des blagues ou des remarques qui, lorsque je les ai vues imprimées, m’ont gêné. C’est mon côté encore un peu adolescent...
La radio ou la télévision ont-elles un rôle particulier à jouer vis-à-vis de l’opéra ?
La radio surtout. Un virage a été amorcé. France Culture était très en vogue et France Musique en retrait. Mais avec l’arrivée de Marc-Olivier Dupin - qui est compositeur - comme directeur de cette dernière, les choses évoluent. La radio est très importante pour nous. Son public est plus restreint mais il est primordial qu’il soit bien informé. France Musique ne suit pas la mode, comme RTL, mais diffuse une information intéressante sur la musique d’aujourd’hui. Je suis toujours ravi quand ils m’invitent. Une année, j’ai même eu mon programme sur Radio Classique, mais je ne devais pas être assez populaire et l’expérience s’est vite arrêtée. Quant à la télévision, le service public a un rôle important à jouer. Je trouve très bien qu’il ne reçoive plus d’argent de la publicité, à condition d’être subventionné. Il faut savoir ce que l’on veut. Je distingue toujours entre la télévision publique et la télévision commerciale. Les deux doivent exister, mais être différentes. Ce n’est pas vrai que la télévision publique ne peut pas gagner contre la commerciale. Et elle ne doit pas être populiste pour gagner en audience. La télévision a cet énorme avantage d’aller chercher les gens dans leur maison et de les associer à un événement mondial. C’est ça qui fait son succès. Et c’est pour cette raison qu’il faut transmettre en direct. Même un opéra. En bataillant beaucoup, j’ai obtenu de France Télévisions la retransmission en direct, le dimanche après-midi de Noël, d’un ballet classique de l’Opéra. Cela me semblait important d’offrir ce cadeau à des enfants. La télévision est un vecteur important de l’art et le service public doit jouer son rôle auprès des opéras ou des musées. Cela ne veut pas dire que je suis favorable à la retransmission des opéras dans leur intégralité. Trois heures d’affilée, c’est impossible à la télévision. Un acte, ou une belle synthèse avec quelqu’un comme Isabelle Huppert pour l’introduire, je suis certain que cela aurait du succès.
« On dit toujours que l’opéra est vieillot. Normal, puisqu’on ne donne que des oeuvres du XIXe. »
Le lui avez-vous proposé ?
J’y ai souvent pensé mais je ne l’ai jamais fait. Il faudrait que la télévision soit d’accord... Il existait un contrat entre l’Opéra de Paris et France Télévisions qui prévoyait six retransmissions par an. Un contrat très encombrant pour eux et pas très intéressant pour nous si aucun travail de mise en perspective n’était fait. Nous tentons de négocier un prime time - c’est évidemment plus facile sur Arte que sur France Télévisions. Il faudrait que les analyses d’audience ne soient plus seulement quantitatives mais aussi qualitatives. Bien sûr, certains programmes sont vus par un maximum de gens parce qu’ils sont en train de faire la cuisine ou la vaisselle. Mais mieux vaut avoir soixante-dix personnes qui regardent vraiment que deux millions en train de penser ou de faire autre chose. Le changement de mentalité doit venir des hommes politiques, mais leur électorat se comptant voix par voix, pour eux, c’est la quantité qui compte.
On vous reproche souvent de privilégier les opéras du xxe siècle...
On dit toujours que l’opéra est vieillot. Normal, puisqu’on ne donne que des œuvres du xixe ! Il y a bien plus de pièces intéressantes au xxe qu’au xixe. C’est par méconnaissance que les gens pensent le contraire. J’ai décidé que 35 % de ma programmation serait du xxe siècle. Si les artistes devaient d’abord penser au nombre de personnes qui vont lire, écouter ou voir leurs créations, bon nombre d’œuvres d’art n’auraient jamais vu le jour. C’est le grand problème de la télévision : elle est gérée comme un marché et non comme un objet de communication. Dans la construction de l’Europe, l’art a toujours été laissé de côté. On organise de grands colloques sur l’importance de la culture, mais tout cela reste des mots. Dans la réalité, il faudrait développer Arte afin de mettre en avant la dimension européenne de l’art. Pouchkine et Tchaïkosvki sont russes, mais pas très éloignés des préoccupations de Balzac. Ils participent à la même pensée européenne. Malgré leurs nationalités différentes, Emma Bovary, Anna Karénine et Hedda Gabler [2] incarnent, toutes les trois, le féminisme et la libération de la femme. Les hommes politiques croient toujours que la culture est un appendice alors que c’est l’essence même de notre civilisation.
« Le théâtre est le lieu où apparaissent violence et cruauté, leur représentation doit servir à ce que l’horreur ne se reproduise pas. » C’est votre combat pour un opéra engagé ?
L’homme a créé le théâtre comme une espèce de rituel, devenu immédiatement débat politique chez les Grecs. Il traitait de sujets, comme l’inceste, impossibles à régler par des lois. Avec le théâtre, la problématique est abordée dans toute sa sensibilité. C’est le refoulement sur de tels sujets qui les rend dangereux. Prenez « Les Enfants d’Héraclès », d’Euripide : quel magnifique discours sur l’immigration politique ! Nos dirigeants utilisent trop peu l’art. Faute de temps pour la plupart.
Quand le public n’aime pas un opéra, il n’hésite pas à siffler, à huer : c’est très violent !
Ce serait inconcevable au Japon... C’est une réaction très latine. Pour beaucoup, l’opéra est encore très proche de « panem et circenses ».
On ne voit jamais ce genre de réactions au théâtre ?
Non, c’est propre à l’opéra et cela dit beaucoup sur son public, notamment en France. C’est contre lui que je lutte. Non contre un public d’accord ou pas d’accord, mais sur sa façon de s’exprimer. Et d’ailleurs, ceux qui huent sont souvent des Madame Verdurin.
Êtes-vous content de quitter Paris ?
Je pars toujours dans de nouveaux lieux avec de nombreuses attentes. Je sais aussi que j’aurai beaucoup de déceptions, comme toujours. Mais j’aurai 65 ans quand je quitterai Paris et l’âge change un peu la donne. On sent la vie se raccourcir et on prend les choses avec un peu plus de distance. Cinq années à Paris, c’est bien. Ce fut la plus difficile de toutes les maisons que j’ai connues. Si l’on veut faire de l’art, elle exige un énorme investissement administratif - 80 à 85 % de mon temps - consacré aux syndicats, au budget. Je suis content de l’avoir fait, mais c’est un peu frustrant. Et puis, à Paris, on reste exclu lorsqu’on est étranger. Ce n’est pas une ville très ouverte. La France est le seul pays où les journaux écrivent : « Le Belge Gérard Mortier... » À quoi cela sert-il ? Je suis avant tout Européen. L’Allemagne est autrement démocratique. Les Allemands ont tellement souffert qu’ils font preuve de beaucoup plus d’esprit civique. Mais la France est un pays tellement plus agréable...

Revue Médias















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