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Carte blanche

La démocratie au péril du bruit

par Edwy Plenel

L’UBM, vous connaissez ? C’est la nouvelle invention des marchands de vent, d’intox et de manip. UBM pour « Unité de bruit médiatique »…

Imaginez-les, chaque matin, quand ils ne pensent qu’à cela en se rasant, tous ces hommes de pouvoir et d’argent. Miroir, ô mon beau miroir… Ai-je fait beaucoup de bruit médiatique ? Et que dit le bruit médiatique ? Bruitais-je médiatiquement hier ou avant-hier ? Et, demain ou après-demain, comment faire pour bruiter suffisamment, soir et matin ? Unité de bruit médiatique ? Un attrape-communicant, un sucre d’orge marketing, une barbe à papa pour spin doctors ! Plus je te mesure ton bruit médiatique, plus tu vivras dans ta bulle médiatique, plus tu me feras confiance puisque je l’ai construite et, bien sûr, plus tu me rémunéreras.

Mais ne nous arrêtons pas à cette imposture marchande. Dans cette invention, il y a un mot important, un mot qui fait sens et qui me glace : bruit. Ainsi donc, l’unité de mesure de ce qui circule dans nos tuyaux, papier imprimé, radio parlée, écran télévisé, réseaux informatiques, numérique et télématique, sites et portails, podcasts et blogs, etc., l’unité de mesure de la matière première qui fait vivre toutes ces machines, ce serait le bruit ? Faire du bruit, du boucan, du bazar. Pas du texte, du bruit. Pas du son, du bruit. Pas de l’image, du bruit. Pas du sens, du bruit. Pas de l’information, pas de l’intelligibilité, pas de la réflexion ! Non, du bruit, encore du bruit, toujours du bruit !

Je devine déjà votre réaction : il découvre la lune, ce journaliste ! Depuis le temps que « les » médias nous servent du bruit ! Un bruit indistinct, uniforme et univoque, un fatras de n’importe quoi, un flot de conformisme et de suivisme… Je connais bien cette musique négative — j’en connais surtout les ravages et les désastres. Car, à force de mettre tout dans le même sac, la qualité et la facilité, l’exigence et la lâcheté, l’indépendance et la servilité, on finit par faire le jeu du bruit, du bruit médiatique. Par assurer sa victoire, son règne, sa domination sur un paysage normalisé, sans voix dissidentes ou indociles. Et l’avènement du bruit, c’est la petite mort de la démocratie. D’une démocratie véritable, c’est-à-dire de partage de l’information, du savoir, de la connaissance. Pas de démocratie sans ce levier fragile qui permet au citoyen de juger, d’apprécier, de décider, de choisir, de participer : une information de qualité.

En notre époque apparemment clémente, ces réflexions paraîtront sans doute trop graves. Mais si vous tombez sur cet avertissement, écrit en d’autres temps, vous arrêterez peut-être de me moquer. Lisez, écoutez : « N’avions-nous pas, en tant que nation, trop pris l’habitude de nous contenter de connaissances incomplètes et d’idées insuffisamment lucides ? Notre régime de gouvernement se fondait sur la participation des masses. Or, ce peuple auquel on remettait ainsi ses propres destinées et qui n’était pas, je crois, incapable, en lui-même, de choisir les voies droites, qu’avons-nous fait pour lui fournir ce minimum de renseignements nets et sûrs, sans lesquels aucune conduite rationnelle n’est possible ? Rien en vérité. Telle fut, certainement, la grande faiblesse de notre système, prétendument démocratique, tel, le pire crime de nos prétendus démocrates. »

C’est de Marc Bloch, dans « L’Étrange défaite », rédigé durant l’été 1940. Le grand historien des « Annales » et futur martyr de la Résistance mettait l’état pitoyable de l’information d’avant-guerre, notamment sa corruption par l’argent, parmi les causes principales de l’abandon, du renoncement et du reniement. Le jour où il n’y aura plus de vrai mais que du bruit, plus de journaux mais que des produits, plus de public mais que de l’audience, plus de citoyens mais que des foules, il sera trop tard pour s’en souvenir.


 
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