Lorsque arrive la froide saison des Restos du Cœur, on s’aperçoit de la disparition des « pauvres » et des « affamés ». Par la magie du vocabulaire, ils se désintègrent et cèdent la place, au choix : a) aux plus démunis, admirablement mis sur orbite médiatique par les lèvres charnues de Béatrice Schoënberg ; b) aux personnes sans domicile fixe avec leur sac de couchage décoloré par le grand air ; c) aux personnes assujetties au R.M.I. qui rime avec familles.
Personnellement, mes faveurs vont au petit a) les plus démunis de Béatrice. Faites vous-même l’essai : prononcez tout doucement les plus démunis en allongeant le museau et en fronçant légèrement la lèvre supérieure ; vous noterez que seule une bouche joliment ourlée peut évoquer comme il faut et sans heurter l’oreille du téléspectateur les conditions d’existence difficile des plus démunis. Béatrice et quelques autres de ses collègues ont cette intonation de madone qui transforme tout cela en poème. Leur timbre musical réveille les solidarités collectives qu’on croyait anesthésiées par le poisson pané et les questions pour un champion.
Les plus démunis... voilà une association caritative de consonnes et de voyelles dont le velouté sonore neutralise la souffrance. Les plus démunis, donc munis de pas grand-chose, peuvent ainsi faire de la figuration dans tous les JT. Et qu’on se le dise, un plus démuni n’est pas un malheureux ou un fauché. Plus démuni, c’est relatif. Ça entretient l’idée qu’on est toujours le plus démuni de quelqu’un. Si ça se trouve, vous aussi, êtes plus démuni que votre voisin qui est plus démuni que Rockfeller. Le plus démuni n’est pas une fatalité puisqu’il est relatif. Et quand tout est relatif, rien n’est grave.
On ne dit pourtant jamais les plus munis. Les plus munis sont les ménages les plus aisés. Mais vous constaterez qu’en hiver, en période de réforme fiscale et en économie, les médias prononcent : « les ménages les plus zézé ». Ce zézaiement ignore bien entendu les plus riches sommés de ne pas exister au nom d’une lutte des classes abolie. De même que les plus zézés ont supplanté les bourgeois, les riches, les possédants, les gens de bien, les 200 familles et le mur d’argent. Marx peut bien aller se faire voir.
Tout en bas de l’échelle, les plus démunis ont de leur côté fait place nette. Les misérables, les miséreux, les gens de rien, les moins que rien, les déclassés, les parias, les clochards, les vagabonds ont été évacués à la tombée de la nuit, par le Samu social du verbe. Les pauvres, souvent interdits de séjour, sont aussi interdits de langage, interdits aussi de langage télé, au profit des plus démunis, ces parvenus relookés par la langue et la mise à l’index des dames patronnesses.
Écoutez-vous, faites l’effort de diction, quittez ces lignes un instant et prononcez « les pauvres » à haute voix, vous verrez, ça va vous faire bizarre au bout des lèvres et sous le palais. Bien sûr « les pays les plus pauvres », vous l’avez prononcé, il n’y a pas si longtemps, pour remplacer « pays sous-développés », un peu dur à l’oreille, un brin condescendant. Mais « pauvres », cette appellation qui désigne un groupe de malheureux, vous ne l’utilisez plus et lui préférez la très correcte terminologie médiatique de plus démunis ou l’express SDF pour ne pas s’attarder.
Un jour, Bernard Pivot ou son héritier écrira un nouveau livre de mots en voie de disparition. Il proposera de sauver pauvres et misérables. Pour garder la mémoire, je me récite quelquefois la cigale de La Fontaine qui se trouva fort dépourvue quand la bise fut venue. Je chantonne aussi sous la douche que les escaliers de la butte sont durs aux miséreux de Jean Renoir.

Revue Médias















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