Dans votre rapport, vous évoquez la situation paradoxale dans laquelle se trouve le monde occidental, celui de la Toile, des réseaux hypersophistiqués de communication, tout-puissants, et en même temps d’une extraordinaire fragilité. En quoi ces systèmes d’information sont-ils si vulnérables ?
Prenez l’exemple de Wall Street. Son blocage par une attaque informatique pourrait avoir des conséquences dévastatrices sur l’ensemble de l’économie mondiale. Il désorganiserait les réseaux bancaires, mais aussi tout le système d’informations qui circulent par Internet. Cette gigantesque toile d’araignée de fibre optique, de cuivre ou d’aluminium, qui permet la circulation d’infos de tous ordres, celles des industries de défense, des services de renseignements, ou tout simplement du commerce international, est devenue un enjeu colossal dans le domaine de la sécurité. Pour être plus précis, ces « réseaux » constituent la colonne vertébrale de la majorité des activités modernes - production, vente de biens et services, fonctionnement des infrastructures vitales (eau, énergie, transports...), fonctions régaliennes de l’État (sécurité, défense, éducation...), santé ou encore toutes les activités quotidiennes des citoyens (Internet, géolocalisation...).
Ils sont devenus des points ultrasensibles en cas de dysfonctionnement accidentel et des cibles potentielles pour des activités criminelles ou terroristes. Les géants de l’informatique ont pris la mesure de la guerre cybernétique dans laquelle nous sommes. Récemment, des sociétés comme Microsoft et Cisco ont dû se mobiliser pour corriger une faille majeure de sécurité fragilisant l’ensemble du réseau Internet. Ils ont compris par cette alliance qu’il fallait anticiper soit des défaillances du système, soit des cyber-attaques.
Des accidents en Méditerranée ou dans le Golfe, qui ont touché des réseaux de câbles sous-marins [1], ont coupé certains pays du reste du monde pendant plusieurs jours. Quelles sont les conséquences de tels incidents techniques ?
Très concrètement, début 2008, un pays comme l’Égypte a été privé pendant plusieurs jours de l’essentiel de ses capacités de communications téléphoniques et d’Internet dans ses échanges internationaux avec ses principaux clients, fournisseurs et partenaires. Vous pouvez aisément imaginer la perte que représentent de telles ruptures de services en termes économiques. Il faut donc mettre en place des systèmes de dérivation, des compensations qui évitent à de simples accidents de devenir des catastrophes.
Aujourd’hui, les services de renseignements doivent s’adapter à cette nouvelle donne. On peut envisager des scénarios où des intrus introduiraient de fausses informations, mais aussi des virus dans tous les systèmes informatiques de nos industries de défense nationale ?
En pratique, il existe peu de limites à l’imagination ou aux moyens mobilisables pour des actions de malveillance de très grande ampleur, notamment quand celles-ci sont actionnées par des organisations étatiques et/ou des organisations mafieuses ou terroristes, ces dernières n’étant souvent que le bras armé de services officiels. Virus, saturation des sites, usurpation d’identité, fausses informations, rumeurs, brouillages électroniques, coupure de lignes vitales de transmission comme les satellites ou les câbles sous-marins sont quelques-uns des procédés utilisés exactement comme pour une campagne militaire avec des leurres, des techniques de saturation et de débordements qui préparent ou « encapsulent » des actions parfois très chirurgicales.
« L’enjeu n’est pas de riposter, mais d’avoir une réactivité foudroyante en cas d’attaque virale dans un secteur clé. »
La France est-elle prête à affronter de tels ennemis, invisibles, quasi virtuels ? Quels sont les chantiers à mettre en route ?
Notre pays est tout à fait conscient de la menace qui pèse sur les sociétés développées. Que ce soit au Secrétariat général de la Défense nationale (SGDN), qui dépend du Premier ministre, où une cellule travaille très sérieusement sur ces questions, ou bien à la DGSE ou à la DCRI, la nouvelle Direction centrale du Renseignement intérieur, tous les acteurs qui veillent sur notre sécurité sont mobilisés. Mon rapport est un outil utile à cette mobilisation. Nous disposons des compétences pour organiser une riposte ou, comme pour le nucléaire, une dissuasion efficace. L’enjeu n’est pas de riposter, mais d’avoir une réactivité foudroyante en cas d’attaque virale dans un secteur clé - notre appareil de défense, par exemple. Il faut que l’ennemi potentiel - qu’il soit un rival économique, un pays en conflit avec nous, ou un groupe terroriste - sache que dans ce secteur précis, notre matériel de dissuasion est performant. Pour autant, l’État ne saura pas répondre à tous ces défis si la protection de notre patrimoine économique et la sécurisation de systèmes d’information n’est pas comprise et partagée par tous les acteurs de la société française - pouvoirs publics, entreprises et citoyens - chacun à son niveau. Cela demande de l’information et encore de l’information, de la confiance et de la pédagogie. Il faudra du temps, car ce n’est pas un domaine facile.
Nous sommes dans un paradoxe : les réseaux d’information peuvent apparaître comme virtuels alors qu’ils sont au contraire terriblement réels. Nous sommes désormais dans un monde où le software a tout envahi et régit l’ensemble de nos activités. Pas dans une bataille comme à Waterloo, avec deux camps face à face, mais dans un univers de câbles et de fils, d’ondes satellitaires, sans chefs apparents, sans généraux visibles. C’est cela qui est compliqué à expliquer. Autre paradoxe : nous devons informer, faire comprendre les enjeux, et, en même temps, rester discrets. Il n’est pas question de divulguer nos méthodes de défense.
Croyez-vous que la presse peut, elle aussi, être intoxiquée par des fausses nouvelles ? Exemple : la Chine, pour détourner l’attention des médias occidentaux d’une répression éventuelle au Tibet, lancerait un leurre ou même, comme certains pays l’ont déjà fait, des opérations de désinformation sur le Web ?
Bien sûr. Nous sommes sans arrêt confrontés à ce nouveau genre de propagande. Elle existe depuis toujours, mais elle s’exerce désormais dans un monde globalisé, et instantanément. Il faut donc exercer une vigilance encore plus grande. Dans toutes les guerres, les images sont manipulées par les belligérants. On le voit en particulier dans le conflit au Proche-Orient où les photos peuvent dire tout et son contraire. Mais le plus grave, c’est qu’on peut faire des montages, les mettre discrètement en circulation sur le Net et provoquer des paniques à l’aide de documents falsifiés. La grande difficulté, pour les décideurs politiques, mais aussi pour les journalistes, est de maîtriser ce flux. Bien sûr, il faudra mieux contrôler les sites Internet à la source. C’est le travail que font nos services depuis plusieurs années, en matière de terrorisme, en particulier, mais aussi en matière d’intelligence économique.
Imaginons Ben Laden montant une opération à la James Bond, avec sous-marins allant couper des dizaines, voire des centaines de câbles qui alimentent le système Internet des États-Unis, par exemple. Que se passerait-il ?
Probablement des dommages en cascades pouvant se révéler très importants en termes de coûts humains et financiers, et plus élevés et plus durables en termes de conséquences dans le temps que certaines attaques criminelles de ces dernières années. Si ce scénario à la James Bond est pour l’instant hors de portée d’une organisation comme Al-Qaida compte tenu des contraintes logistiques qu’imposerait la simultanéité de très nombreuses opérations techniquement sophistiquées, il n’est pas à exclure pour autant. La rupture du câble affectant une partie du Moyen-Orient est à cet égard une alerte majeure. Les États-Unis et de très nombreux pays l’ont désormais incluse dans leurs scénarios.
« Les systèmes d’information sont moralement neutres et ne peuvent prétendre exercer une quelconque dictature. »
Croyez-vous, comme Paul Virilio, que nous nous dirigeons vers une dictature des systèmes d’information, vers un univers où les opérateurs télécoms seront les rois du monde ?
Je ne partage pas la vision sombre de Paul Virilio. Les machines n’ont pas d’âme et ne font que ce qu’on leur demande de faire. Je connais sa thèse sur le déterminisme technologique qui voudrait qu’un jour, finalement, l’homme ne serait plus qu’un jouet aux mains d’un Big Brother informatique. Moi, mon travail, c’est justement d’éviter ce genre de dérive. Les systèmes d’information sont moralement neutres et ne peuvent prétendre exercer une quelconque dictature pas plus que l’imprimerie, la radio ou la télévision hier. Ils ne sont que ce que nous en faisons. Rappelez-vous les premières images de Louis Lumière sur la locomotive. On voyait le train comme un monstre qui allait détruire une civilisation. Aujourd’hui, le train ne fait plus peur à personne. Même chose pour les opérateurs de toutes natures (télécoms, satellitaires...). Ils ne sont qu’une des nombreuses catégories d’acteurs qui interviennent dans le fonctionnement de la chaîne numérique et leur responsabilité n’est pas plus déterminante que celle des producteurs de contenu comme les agences de presse, les journalistes, les blogueurs...
Ils sont tout de même devenus très puissants.
C’est vrai. Mais c’est aux citoyens, à leurs représentants, à tous les contre-pouvoirs qu’autorisent nos sociétés démocratiques de nous assurer à tout moment de la pluralité des opinions. Je ne crois pas à la théorie de la dictature informatique.
Mais que peuvent faire les États ? Ont-ils encore une marge de manœuvre ? Ils paraissent presque impuissants.
Pas du tout ! Chaque jour, les États démocratiques démontrent leur capacité à défendre leurs valeurs et notamment la liberté de l’information et la pluralité des opinions. Jamais la circulation de l’information n’a été aussi grande, aussi diversifiée. De nombreux pays découvrent la liberté de penser grâce à Internet. Prenez Cuba, qui n’est pas un modèle de démocratie. Des internautes débattent sur la situation du régime, ouvrent des forums. Raoul Castro l’a bien compris. Dans ce cadre, la technologie est un vecteur de liberté, tout simplement. Au fond, la fibre optique n’est rien d’autre qu’un moyen de transport, une locomotive. À nous d’y rattacher les bons wagons.

Revue Médias















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