Je la connais la question. Depuis près de vingt ans, je la vois venir, tapie dans un coin, attendant le moment propice pour surgir : « La mobilisation ne fait-elle pas le jeu des ...ravisseurs ? » Je réponds invariablement : « Que proposez-vous ? Que l’on se taise ? Que l’on continue à vaquer tranquillement en laissant à nos gouvernants le soin de régler l’affaire ? » Bien sûr que la mobilisation fait le jeu des ravisseurs, mais les sociétés démocratiques n’ont pas d’autre choix.
Dans ce piège que les terroristes nous tendent, nous avons le devoir de tomber. Leur supériorité au départ, c’est qu’ils savent comment nous fonctionnons, quand nous ignorons qui ils sont. Mais ils ne contrôlent pas tout : nous pouvons nous installer dans ce piège, demeurer dans leur dispositif pour l’inverser. La mobilisation va apprendre aux kidnappeurs que l’otage qu’ils détiennent est précieux, qu’il est un membre qu’on a soustrait de la communauté nationale. Il est ainsi signifié à ceux qui le séquestrent qu’ils répondent désormais du sort de leur prisonnier. Sans soutien de l’opinion, l’otage est en danger. Il est sans valeur, à la merci de ses ravisseurs qui n’ont pas besoin de comprendre le français pour connaître les conséquences de l’expression : « Il ne vaut pas cher. »
« Votre mari est devenu un diamant » relevait un jour un officiel iranien auprès de ma femme. « Justement, un diamant est de grand prix, on ne peut s’en débarrasser », avait-elle répondu. On n’a jamais vu un otage exécuté à cause de la mobilisation de l’opinion.
L’autre question piège qui se cache derrière la première est : « La mobilisation fait-elle monter les enchères ? » Réponse : « C’est possible, mais que sait-on réellement à ce sujet ? » Qu’il me soit permis, à titre d’exemple, d’évoquer l’affaire des otages du Liban. Les revendications du Hezbollah pouvaient fluctuer au gré de la situation mais trois exigences demeuraient invariables : la libération d’un commando islamiste détenu au Koweït, le remboursement de la dette Eurodif et la libération d’Anis Naccache emprisonné en France.
Je connais par cœur ces revendications, ayant dû moi-même les formuler avec Marcel Carton et Marcel Fontaine dans diverses cassettes enregistrées par nos ravisseurs. Lorsque nous avons été libérés le 4 mai 1988, aucune de ces exigences n’avait été satisfaite. Les détenus du Koweït s’échapperont de leur prison en 1991 lors de l’invasion irakienne, la dette Eurodif sera réglée définitivement la même année et il faudra attendre 1990 pour que Anis Naccache bénéficie de la grâce présidentielle.
Une rançon a-t-elle été payée ? On l’affirme, mais l’expérience a appris que les affaires d’otages nourrissent nombre de rumeurs et de fantasmes (l’otage est la figure du bouc émissaire qui paie pour les autres, il suscite projection et identification). Jusqu’à preuve du contraire, les enlèvements au Liban ou en Irak donnent à penser que l’Etat n’a cédé sur rien de significatif.
Mais les affaires d’otages ont ceci de particulier qu’elles alimentent un soupçon perpétuel. Soupçon de collusion entre les ravisseurs et la presse qui interpelle les pouvoirs publics et les somme de rendre des comptes, soupçon aussi de ladite presse qui, une fois l’affaire réglée, fait immanquablement grief au gouvernement d’avoir cédé. De toute façon, les relations des acteurs (ravisseurs, Etat, presse, opinion) ont beaucoup changé depuis le 11 septembre. L’affaire Claustre, les enlèvements du Liban relèvent, d’une certaine manière, de la paléontologie du terrorisme.
Les organisations clandestines n’ont désormais plus besoin de la presse pour s’adresser à l’opinion publique puisqu’elles passent directement par Internet. Elles diffusent immédiatement au public les cassettes qu’elles ont mises en scène. Cette immédiateté a changé la donne. Dans l’affaire de Florence Aubenas, les choses se sont compliquées dans la mesure où les kidnappeurs se cachent comme tous les terroristes, mais en assurant cette fois un « service minimum » vis-à-vis du monde extérieur. Ainsi n’ont-ils même pas éprouvé le désir de se camoufler derrière des arguments idéologiques.
On aura compris que la mobilisation s’adresse un peu aux ravisseurs, beaucoup aux Etats. Le devoir d’un Etat de droit est de protéger la vie de ses citoyens, d’assurer leur sécurité intérieure et extérieure, de garantir la liberté d’expression. La République française a inscrit sur le fronton de ses mairies : « liberté, égalité, fraternité ». Cette égalité entre individus doit être réparée lorsqu’un membre de la communauté nationale dévisse et tombe injustement dans le malheur. Il serait injuste de prétendre que sans l’engagement et la pression de l’opinion, nos dirigeants n’agiraient pas. Mais comme le font les gouvernements face à une difficulté, ils ont tendance à prendre leur temps. Devant la complexité, l’Etat a toujours pour habitude d’attendre. S’il ne sent pas derrière lui la pression insistante et même la contrainte de l’opinion, il diffère, tergiverse, espérant une opportunité. Comme tout le reste, la solidarité se conquiert. C’est une forme de combat. Encore ne faut-il pas se tromper d’adversaire - l’agresseur étant, faut-il le rappeler, le kidnappeur.
Pour reprendre une formule célèbre, la mobilisation n’est pas la guerre. Mais c’est à coup sûr une guerre des nerfs : la mobilisation harcèle. Elle fait violence à nos dirigeants pour qu’ils aillent de l’avant. Fort de l’adhésion des Français, le gouvernement est aussi plus à l’aise pour négocier. Il se sent encouragé, épaulé.
« Sans soutien de l’opinion, l’otage est en danger. Il est sans valeur. »
Lorsque nous évoquons ma délivrance, mon libérateur, Jean-Charles Marchiani, se plaît à affirmer que la mobilisation gênait son action, interférant dans ses tractations avec nos ravisseurs. Par tempérament et par conviction, mon libérateur est de ces hommes qui répugnent à voir les acteurs de la société civile se mobiliser pour une cause qui empiète, estime-t-il, sur les prérogatives de l’État. « Ton comité de soutien était un vrai nid de gauchistes » ironise-t-il volontiers. Il sait pourtant que sans la mobilisation de ma femme et de mes proches, le gouvernement français ne l’aurait jamais envoyé en mission au Liban.
Après les atermoiements des neuf premiers mois de notre détention, le ministre des Affaires étrangères ayant perdu un temps précieux et la diplomatie traditionnelle s’avérant inopérante, le gouvernement d’alors s’est vu contraint d’employer d’autres méthodes. Homme de l’ombre, Jean-Charles Marchiani ne se serait jamais vu confier une telle tâche si le gouvernement n’avait été poussé à agir sous la pression croissante de l’opinion - les portraits des otages diffusés quotidiennement à la télévision ont joué dans ce domaine un rôle décisif.
Une telle négociation exigeait évidemment la discrétion et un black-out total sur les allées et venues de l’émissaire. A l’époque, certains médias mus par un goût du sensationnel et la recherche du scoop se sont comportés de manière irresponsable. L’implication des directeurs de journaux dans l’affaire Aubenas témoigne d’une évolution dans ce domaine. Je crois que, dans certaines circonstances, la presse ne peut pas tout dire. La mobilisation en revanche exige un certain tumulte, un frémissement continu, la visibilité de l’action alors que la négociation réclame silence, secret et confidentialité. Ces deux attitudes ne sont ni rivales ni incompatibles. Dans cet attelage, l’un des acteurs a simplement besoin de l’aiguillon de l’opinion pour avancer et réussir.
Jusqu’à présent, je n’ai guère évoqué l’intéressé, je veux parler de l’être muet, plongé dans le silence, qui attend, redoute, suspendu à une échéance qui lui échappe. En état d’exhibition en même temps qu’invisible, il est soumis à l’injonction de se taire. Le silence est un instrument d’intimidation et de terreur utilisé par les ravisseurs. Ces derniers ne disent rien ou, quand ils consentent à livrer quelques bribes, cette parole est généralement fausse. L’otage est laissé dans le doute. Cette incertitude renvoie à l’effroi. Cependant, la porte d’un séquestré n’est jamais totalement hermétique. La lointaine rumeur d’une radio écoutée par les geôliers peut parfois parvenir jusqu’au prisonnier.
Je me souviens qu’au début de ma détention, nos ravisseurs nous apportaient parfois L’Orient-Le Jour, le quotidien de langue française de Beyrouth, puis ce fut le silence total à partir du mois de mars 1986. Pendant deux ans et demi, je n’ai rien su du monde extérieur. Je pensais que les Français avaient tourné la page sur notre affaire et qu’on nous avait oubliés. Il y avait chez moi une sombre délectation à constater ce que je croyais être un lâchage de l’opinion. Puisqu’on nous a laissé tomber, préparons-nous à mourir dignement, me disais-je. Jusqu’à ce jour de décembre 1987 où un geôlier m’apporta un poste de radio. Miracle : je pus entendre ma femme et mes deux fils. Joëlle avait enregistré une cinquantaine de messages diffusés par l’intermédiaire de radios au Moyen-Orient. Le cinquante et unième m’est finalement parvenu. Ma femme et mes amis ne m’avaient pas abandonné, ils continuaient la lutte. Cette information m’a redonné un courage inouï.
La mobilisation profite à tout le monde même si je regrette d’y inclure les ravisseurs. Dans la balance, il reste que ce dernier élément pèse peu.

Revue Médias















A bas le Parti Vert ! Vive l’écologie !
Quand on aime, il ne fait jamais nuit
Vive Le Pen !
Les intellectuels jugent les médias - Tome 1
Les intellectuels jugent les médias - Tome 2
Faut-il avoir peur de francs-maçons ?
Cantines : le règne de la mal-bouffe ?
Les homosexuels font-ils encore peur ?
Pour ou contre l’homéopathie ?
Pour ou contre la garde alternée ?
Peut-on tout dire ?
Les Français sont-ils antisémites ?
Faut-il interdire les écrans aux enfants ?
Faut-il être plus sévère avec nos enfants ?
Faut-il croire les journalistes ?
Faut-il avoir peur des religions ?
Et si on jugeait les juges ?


