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Décryptage

Maître Jacques-Georges Bitoun :

"La presse est manipulée par la justice"

Le 21 décembre 2006, la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris a confirmé le renvoi de Gilbert Tordjemann devant la cour d’assises pour douze viols et trois agressions sexuelles sur quinze de ses anciennes patientes. Maître Jacques-Georges Bitoun, son avocat, s’interroge sur l’attitude de la presse qui n’a jamais douté de la culpabilité du sexologue.

« De l’hypnose au viol » [1], « La chute du pape de la sexologie » [2], « Tordjemann savait choisir ses proies parmi les plus faibles » [3]... Tous les articles parus depuis décembre 2000 sont accablants pour le sexologue. Mais, pour vous, le pire n’est pas que les journalistes se soient prononcés avant la justice. Ce que vous ne comprenez pas, c’est que personne n’ait réellement enquêté.

Dans cette affaire, des journalistes ont choisi de se limiter à quelques arguments des parties civiles, pour profiter d’un bout du scandale. Certains en ont fait un fonds de commerce. Tous ont amplifié les déclarations, n’employant le conditionnel que lorsque Gilbert Tordjemann parlait. Les déclarations, même aberrantes, des plaignantes étaient publiées sans aucune distance critique, sans aucune vérification. Je n’ai jamais lu le mot « doute ».

« Ce qui est grave, c’est moins la manipulation de la justice par la presse que celle de la presse par les parties civiles et les juges. »

En outre, il y a eu appel à la délation : un journaliste du Parisien a suscité des témoignages et s’est réjoui que son « enquête » entraîne le dépôt de six nouvelles plaintes. En défendant les victimes prétendues contre « une personne notoire et ayant autorité », certains avaient le sentiment de faire une bonne action. Ils ont renvoyé des « témoins » vers l’Ancas, une association de victimes créée par d’anciennes patientes de Gilbert Tordjemann [4] . L’association les redirigeait vers un policier zélé, toujours le même, qui les recevait longuement et les invitait à déposer plainte. Il s’avère que, pour lui, un examen médical du vagin est une pénétration, et une pénétration est un viol. Donc, tous les gynécologues - et le docteur Tordjemann est gynécologue et sexologue - sont des violeurs. Ce « détail » n’a troublé aucun des journalistes. Du moins ceux qui ont écrit.

Les journalistes avaient-ils accès à toute l’information ?

Non, et c’est bien ce qui aurait dû les inciter à plus de prudence. Tous ont suivi les experts, aucun n’a remis les témoignages des patientes en question. Or, la plupart d’entre elles souffrent ou ont souffert de graves problèmes psychiques. Elles ont choisi de rendre Gilbert Tordjemann responsable d’une situation dans laquelle elles l’avaient investi du rôle de père et d’amant. Ce sont des manifestations typiques d’hystérie, dans lesquelles réalité et fantasme sont confondus. Devant le refus de Gilbert Tordjemann de passer à l’acte à la fin de la thérapie, le « transfert négatif » les a incitées à tuer le père. Mais quel est le journaliste qui va relire Freud, Charcot ou Lacan pour comprendre ? Seul un psychanalyste peut comprendre que les prétendues victimes ne racontent pas ce qui s’est passé, mais ce qu’elles croient avoir vécu. D’ailleurs, la plupart l’ont reconnu, souvent par écrit.

Selon les experts, les témoignages sont tous crédibles. Vous contestez leurs conclusions ?

Quand on a demandé aux experts de juger la crédibilité des personnes, on leur a dit que les faits étaient établis, avant même que Gilbert Tordjemann n’ait été entendu. La crédibilité des gens qui déposent une plainte pour viol, comme celle des enfants et des adultes dans Outreau, c’est l’assurance de la véracité de leurs dires. Elles sont crédibles, donc leurs déclarations sont vraies. Ce caractère simpliste, arbitraire, rudimentaire des conclusions des experts désignés plaît à la presse, qui conclut : « Tordjemann aura bien du mal à répondre, puisque les plaignantes sont toutes crédibles. » Comme dans Outreau. Pourtant, la chancellerie a interdit aux experts de poser la question de la crédibilité. La Cour européenne des droits de l’homme a même condamné la France pour de tels errements. Que fait la presse ? Elle persiste et signe.

« Je le reconnais, Gilbert Tordjemann a eu tort de respecter le secret médical et de respecter le secret de l’instruction. »

N’appartient-il pas au docteur Tordjemann de dire : nous sommes dans une situation d’hystérie collective, quitte à rompre le secret médical ?

À l’évidence, le seul moyen de créer un véritable équilibre, ce serait qu’il raconte cas par cas les maladies physiques et mentales de ses patientes. Qu’il remette aux journalistes les lettres qu’elles lui ont écrites, dans lesquelles elles décrivaient leurs fantasmes ou sollicitaient un passage à l’acte. Celles que ni le juge d’instruction ni la chambre de l’instruction n’ont voulu lire et qu’on cherchera vainement dans les actes d’accusation. Mais Gilbert Tordjemann n’a jamais voulu parler de cela. Lors du procès à l’ordre, c’est lui qui a demandé le huis clos. Il se sentait tenu par le secret médical et ne pouvait répondre que par le caractère anatomique, physiologique de ses examens. À partir du moment où il refusait de répondre sur le mode croustillant, il n’était plus entendu par les journalistes. En dehors de celui de Marie-Claire, tous les articles sont tristement racoleurs et partisans parce que Tordjemann ne répond pas. Il ne dit pas aux journalistes ce qu’ils voudraient entendre pour vendre du papier.

C’était peut-être à vous de faire certaines révélations...

Je le reconnais, Gilbert Tordjemann a eu tort de respecter le secret médical et de respecter le secret de l’instruction. Quant à moi, on me reproche de faire mon métier en respectant les textes, les gens, mon client, son métier, ses patientes. Il va falloir pourtant que la vérité éclate. Car si la presse a rendu la justice à la place des juges, c’est que ces derniers n’ont pas fait leur travail. Une des femmes a écrit à Gilbert Tordjemann après la thérapie : « Maintenant, je ne suis plus votre patiente, j’ai lu l’ouvrage que vous m’avez demandé de lire sur le transfert, je suis allée voir un psychanalyste selon votre demande, nous sommes deux adultes consentants et nous pouvons passer à l’acte, soit dans votre cabinet, soit à l’hôtel. » C’est sur plainte de cette patiente, chef de file de l’Ancas, que Gilbert Tordjemann est poursuivi pour viol !

Estimez-vous que les magistrats sont influencés par ce qu’ils lisent dans les journaux ?

Au fur et à mesure qu’avance le dossier, on constate qu’il n’existe plus aucune preuve. Restent les déclarations des plaignantes qui sont délirantes. De quarante plaintes pour viol, le juge d’instruction arrive à sept accusations, dont cinq pour pénétration digitale par surprise lors du premier examen. L’acte d’accusation devient ridicule. Alors, la chambre de l’instruction va tenter de sauver la justice du ridicule. Elle traîne Gilbert Tordjemann aux assises, car il n’est plus question de rendre des non-lieux complets après la condamnation de la presse.

In fine, le mal causé par la presse à la présomption d’innocence et à Gilbert Tordjemann, dont elle a fait un coupable avant qu’il ne soit jugé, est dérisoire à côté du mal que causent les dysfonctionnements de la Justice. Dans cette affaire, moi qui ne suis pas pénaliste, je suis effaré, c’est pire qu’Outreau, car c’est après Outreau.

Vous souhaiteriez que le dossier soit communiqué à la presse ?

Les dossiers devraient être communiqués à tout journaliste qui le demande. Toutes les instructions, toutes les auditions par les policiers devraient être filmées. Avec toutes les dérives qui peuvent s’ensuivre. Au moins, on pourrait revenir sur ce qui a été dit, noter les contradictions. Sinon le secret de l’instruction devrait être total et pour tous. En même temps, je comprends bien que si l’on donne à la presse tous les moyens d’enquêter, la justice n’aura plus de raison d’être en dehors de la sanction. Il suffirait d’une conférence de presse des parties. On en voit ici les limites. Dans « Le Gardien des promesses », Antoine Garapon [5] écrit : « Tout se joue avec la mise au pilori des suspects par le juge d’instruction et les médias. Tout est public dans les pires conditions qui soient, puisque c’est finalement la presse qui dit qui est coupable et qui est innocent. Et ce n’est évidemment pas son métier. » Ce qui est grave, dans cette affaire, c’est moins la manipulation de la justice par la presse que la manipulation de la presse par les parties civiles et les juges.

Notes

[1] France Soir, 16 mars 2002.

[2] Le Point, 9 août 2002.

[3] Libération, 12 janvier 2004.

[4] Ancas CPPS, association nationale de lutte contre les abus sexuels commis par des professionnels de la santé.

[5] Odile Jacob, Paris, 1996. Antoine Garapon est magistrat et secrétaire général de l’Institut des hautes études sur la justice (IHEJ).


 
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