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Vie publique

Entretien avec Jacques Attali :

La presse quotidienne payante est morte

par Alain Barbanel et Daniel Constantin

L’ancien conseiller de François Mitterrand vitupère « la tyrannie du neuf » qui gouverne les médias comme l’ensemble de la société.

Quelle a été votre expérience la plus cuisante avec les médias ?

J’ai eu deux moments pénibles, en 1993 tous les deux. D’abord, les accusations de plagiat du Nouvel Obs pour « Verbatim ». J’ai dû faire un procès, que j’ai gagné, puis j’en ai fait un autre contre la même accusation, sur un autre livre, que j’ai gagné aussi. La deuxième attaque est venue de la presse anglo-saxonne, quand j’ai créé et présidé la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD), qui a immédiatement considéré que je n’étais pas l’homme de la situation, et qu’étant Français, je ne pouvais qu’être mégalomane et incompétent. Avant même que l’institution ne soit créée, Newsweek a publié sur deux pages un portrait caricatural et fallacieux que, pendant trois ans, la presse anglo-saxonne a répété, avec des variantes. The Economist a même prétendu, sans preuve, que j’allais dans des boîtes de nuit douteuses avec l’argent de la banque. Naturellement, c’était faux. Mis à part ces incidents du printemps 1993, mes relations avec la presse sont professionnelles et maîtrisées. Elle rend compte de mes livres et de mon travail, partout dans le monde, de façon correcte. Peut-être parce que je suis un peu journaliste, depuis que je suis chroniqueur hebdomadaire à L’Express et que je fais, avec Stéphanie Bonvicini, une émission régulière sur France Culture (« Le sens des choses »).

Avez-vous eu alors le sentiment d’avoir été une tête de Turc ?

Ce n’est pas le mot. Les Américains et les Anglais ne voulaient pas que la BERD soit entre les mains d’un président ayant envie d’en faire une grande institution européenne et autonome... La presse a participé à cette volonté de minimiser l’institution. Il y a eu volonté de nuire.

De votre côté, vous est-il arrivé de manipuler des journalistes ou d’en avoir envie ?

Les journalistes politiques sont friands d’indiscrétions et c’est normal. C’est assez facile de leur faire écrire ce que l’on a envie qu’ils écrivent quand on est en situation de pouvoir. Il m’est arrivé d’avoir des idées que je trouvais utiles et de les suggérer à des journalistes. Aider quelqu’un dans son travail en lui suggérant une idée, ce n’est pas le manipuler...

Que pensez-vous du traitement de la vie politique par les médias ?

La presse est en France en ce moment le terrain d’affrontement indirect des présidentiables. Elle est donc le réceptacle de tous les coups plus ou moins bas que les hommes politiques se lancent. Et les journalistes en profitent pour enquêter, étudier, parfois de façon manipulée. Par ailleurs, certains regardent de plus près ce qui se passe dans les relations entre vie sociale et vie politique. On voit apparaître - surtout chez les journalistes femmes - un souci d’envisager la politique comme un phénomène de société, et les hommes politiques comme des êtres « entiers ». Le vrai changement positif est aussi l’irruption de nouveaux acteurs : les syndicats - plus présents et plus variés qu’avant -, des ONG, des mouvements de toute nature, qui font que la politique est plus diverse.

L’omniprésence du « people » ?

Mis à part peut-être Le Canard enchaîné, aucun journal ne résistera à parler de la vie privée des hommes publics. C’est déjà le cas dans la presse anglo-saxonne, si injustement admirée en France. La politique fait partie aujourd’hui de la distraction.

Pensez-vous, comme certains, que l’espace médiatique constitue une idéologie en soi ?

Non, il relaie l’idéologie de nos sociétés qui repose sur une valeur dominante : la liberté individuelle. On aurait pu voir s’installer d’autres valeurs, mais on a choisi celle-ci. Avec la liberté individuelle, se sont installés deux mécanismes d’organisation de la liberté, évidemment incontestables : le marché pour l’économie, et la démocratie pour la politique. Seulement, on ne voit pas assez que la liberté individuelle implique des conséquences ravageuses. D’abord la réversibilité des choix : on peut changer d’homme politique, d’employeur, de marchandise, d’employé... Elle entraîne aussi ce que j’appelle la « tyrannie du neuf » : il faut changer et il faut absolument que ce soit inédit. Et la réversibilité n’est au fond que l’autre nom de la précarité. On ne mesure pas non plus assez que cette tyrannie du neuf, cette précarité et cette réversibilité peuvent aussi se nommer d’un autre nom terrible : déloyauté, dans le sens où chacun se voulant libre n’est plus loyal qu’à l’égard de lui-même. Le paroxysme de cette liberté individuelle - « moi d’abord, tout et tout de suite » - se retrouve dans les médias comme l’expression de cette idéologie de la liberté individuelle : narcissisme, égoïsme, individualisme, règne de l’immédiat...

Les médias le répercutent, ils ne sont pas l’idéologie. Evidemment, cela transforme les gens dont parlent les médias : accepter d’être neuf un jour, c’est accepter de ne bientôt plus l’être. La hiérarchie de l’information dans un journal, écrit ou télévisé, se fait selon la nouveauté et le scandaleux plutôt qu’en fonction de l’importance des sujets : on passe d’abord ce qui est nouveau et pas forcément ce qui est important. Je reproche aux médias de ne pas exercer leur vrai pouvoir et de se nourrir de scandales, quitte à les susciter ou à les inventer. Les journalistes affluent quand le maire d’une grande ville a des ennuis, mais s’il organise une exposition sur sa ville en 2020, il n’y aura pas un chat. Dans notre société cannibale, les médias sont un élément du processus qui se nourrit de la vie qu’elle aspire (et la tue). Il n’y a pas d’idéologie des médias. Ils ne sont qu’une des formes de la mise en scène, du théâtre, de la liberté individuelle.

Photos : Charles Duprat
Photos : Charles Duprat

« Aider un journaliste en lui suggérant une idée, ce n’est pas le manipuler... »

Cette théâtralisation n’explique-t-elle pas en partie que le discours politique ne convainc plus ?

Le discours politique est déprécié parce que les hommes politiques sont des acteurs qui n’acceptent pas, pour beaucoup d’entre eux, ce que l’opinion publique leur demande : redonner du sens, ne pas produire du neuf absolument, vouloir du long terme, ne pas accepter la précarité. Et s’ils ne l’obtiennent pas des politiques, ils iront le chercher dans le religieux, le sectaire, la dictature. Si n’a pas lieu une « révolution tranquille », nous irons vers des moments très dangereux.

Les médias en France sont un contre-pouvoir, ou le premier des pouvoirs ?

Je ne vois pas les médias comme un pouvoir mais comme une arme, un instrument au service d’un pouvoir. Certaines chaînes de télévision sont au service de certains intérêts, certains journaux sont entre des mains qui peuvent plus ou moins faire passer leurs idées - assez peu d’ailleurs. Mais en tant que tel, ce n’est pas le pouvoir. Le vrai pouvoir d’un journaliste, comme d’un enseignant ou d’un libraire, devrait être celui du prescripteur, celui qui dit : tel événement est important. Hélas ! c’est de moins en moins le cas.

L’émotion, la compassion, l’omniprésence des faits divers, est-ce que tout cela ne tire pas l’information vers le bas ?

Ce n’est pas propre aux médias qui, de ce point de vue, sont des objets de consommation parmi d’autres. Cela pourrait tout aussi bien s’appliquer au yaourt. Certes, le yaourt n’influencera pas votre vote, mais si on raisonne cyniquement, le vote, élément de la liberté individuelle, n’est pas plus important que le choix du yaourt dans une société totalement dépolitisée. C’est un élément parmi d’autres dans un marché où tout est banalisé et où l’obsession est le neuf. La politique devrait être le dernier lieu de résistance à la tyrannie du nouveau. La société française d’ailleurs résiste plus qu’aucune autre, puisque les hommes politiques font trente ans de carrière et qu’on a du mal à changer de génération. On a envie de gens qui durent et c’est un des rares domaines dans les sociétés occidentales où les choses vont dans ce sens. On en viendra même un jour à ce que la nation devienne jetable. C’est ce qu’annonce le désir des jeunes d’aller vivre là où la vie est la meilleure, sans tenir compte de leur nationalité.

La presse produit des choses qui doivent être sans cesse nouvelles pour toucher les gens. Et que veulent-ils dans ce nouveau ? Des sensations fortes, du voyeurisme, se donner l’impression de ne pas rester seul, d’avoir un contact avec le monde... Ils veulent aussi, et peut-être surtout, se nourrir des histoires des autres. L’homme cherche d’abord à comprendre comment survivre. Les médias, comme le cinéma ou la littérature, visent à donner des exemples de la façon dont d’autres se comportent dans des situations à risques. Il y a dans cet « anecdotisme » un processus d’apprentissage darwinien : comment résister à la sélection naturelle ?

« Je reproche aux médias de se nourrir de scandales quitte à les susciter ou les inventer. »

La politique n’est donc pas victime des médias ?

Non. Elle l’est de la globalisation. En trente ans, celle-ci a entraîné la disparition de l’Union soviétique, donc la disparition de la menace nucléaire. Le fait que le président de la République puisse appuyer sur le bouton nucléaire n’a plus d’importance ; la fonction thaumaturge du président a disparu. Ensuite, l’Europe et l’euro ont ôté au président et aux gouvernements l’essentiel du pouvoir économique. La décentralisation, puis les privatisations et, enfin, la mondialisation ont fait le reste. L’Etat est vide. Comment s’intéresser à la politique quand l’Etat n’a plus le moindre rôle dans le destin des gens ? Aussi est-il normal que les médias s’intéressent à autre chose. Il est même surprenant, voire pathétique, de les voir continuer à essayer de grandir la chose politique comme si elle avait la moindre importance. Moyennant quoi, on n’a ni l’un ni l’autre. Les médias ne sont pas responsables du discrédit du pouvoir politique. C’est la dissolution de la démocratie dans le marché - peut-elle être endiguée ? - qui fait que les médias n’ont rien à dire de ce pseudo-pouvoir. Il est donc normal que les hommes et femmes politiques qui apparaissent incarnent les derniers sujets de compétence nationale : la sécurité, la santé, l’éducation.

Quel regard portez-vous sur les difficultés de la presse écrite aujourd’hui ?

Il faut distinguer presse hebdomadaire ou mensuelle et presse quotidienne. La presse hebdomadaire ou mensuelle est moins menacée car, pour les sujets approfondis, il existe un public qui aime prendre son temps, apprendre, étudier... Un public pour des prescripteurs compétents. La presse quotidienne est morte, pour moi, au sens de presse payante, tout simplement parce qu’Internet a imposé à l’écrit le modèle de la radio. On retrouve aujourd’hui le schéma de la radio, inventé en 1920 : financement par la publicité et gratuité pour les auditeurs, aujourd’hui lecteurs. Prenant peu à peu conscience de ce modèle, la presse quotidienne tend à devenir gratuite, qu’elle soit imprimée ou pas. Et à devenir permanente, sans cesse actualisée. Regardez aussi ce qui se passe dans la musique : les majors se plaignent que les gens n’achètent plus de disques, et ils en achèteront de moins en moins, mais les artistes continuent de gagner leur vie parce que les gens aiment le spectacle vivant. Auparavant, les concerts étaient des produits d’appel pour les disques, aujourd’hui, c’est l’inverse. Dans l’information comme pour le spectacle, les gens vont avoir de plus en plus envie d’expression vivante. Mon pronostic est qu’ils seront tous prêts à payer pour le direct, pour leur participation à l’événement, le souffle de l’histoire. Le journal va devenir une radio, par le biais du Net. Et les radios vont devoir s’adapter, comme les télévisions. Chacun sait que ces médias vont se mêler, et se mêler au téléphone et aux autres objets nomades.

N’est-ce pas la mort annoncée d’une forme de journalisme ?

On paiera toujours, plus que jamais, même, la fonction de prescripteur du journaliste ou du libraire parce qu’elle est fondamentale. Et le journaliste peut, à mon avis, remplir d’autres fonctions. Je suis par exemple convaincu que ce qu’on appelle les « ménages » va devenir une source importante d’activité et de revenus pour les journalistes. Le ménage est au journaliste ce que le concert est au musicien par rapport au disque : du spectacle vivant. On le voit déjà aux Etats-Unis, où journalistes et écrivains gagnent souvent plus d’argent par les conférences que par les livres ou les articles qu’ils publient. Les gens veulent voir, toucher. Le contact réel, voilà la seule chose rare : « Je suis comédien, chanteur, journaliste ou écrivain, le temps de ma vie est court, passer du temps avec moi est rare. » Le journaliste deviendra une forme d’intermittent, comme nous sommes tous en train de le devenir.

« Le ’ménage’ est aux journalistes ce que le concert est aux musiciens. »

Que vous inspirent les blogs ?

Le blog est un instrument de cette transformation de la presse en radio. Il s’inscrit dans un système plus vaste qui englobe les sites d’informations en réseau et exprime la volonté dont je parlais de chacun d’être acteur libre du monde. Il marque aussi la fin de la distinction entre producteur et consommateur. Le blog est un formidable instrument pour faire découvrir des savoirs, faire des liens entre des idées ou des informations a priori très éloignées. Il va y avoir des publications en réseau, souvent rudimentaires, des « gossip » qui existent déjà, des journaux de délation. C’est normal. La démocratie, c’est la liberté. On ne peut pas vouloir la démocratie sans l’autoriser totalement. Mais si la déloyauté est une des manifestations de la liberté, la délation en est une autre : elle peut faire déraper la démocratie en un système totalitaire si on n’y met pas de limites.

La prochaine campagne présidentielle va-t-elle se jouer sur le Web ?

Avec 20 millions d’électeurs connectés, évidemment ! Internet aura un rôle important, en permettant de diffuser des informations en dehors des règles d’usage, en permettant aux candidats de petits partis de se faire entendre. En brisant les règles du jeu. On interdit les sondages la dernière semaine d’une élection, alors qu’Internet peut en émettre de façon illimitée. En permettant les pires perversions : un jour, quelqu’un lancera, à trois jours d’une élection, un faux rapportant que Monsieur X ou Madame Y a un compte au Liechtenstein qui a servi à nourrir un trafic de médicaments au détriment des enfants du Kenya. A cinquante millions de spams, il laissera des traces.

Vous êtes souvent présenté comme le conseiller de Ségolène Royal. Qu’en est-il exactement ?

Je ne suis pas son conseiller, mais son ami. Je suis convaincu qu’elle peut être présidente, elle en a les qualités. Je les ai découvertes quand je l’ai fait venir à l’Elysée en 1981 pour m’assister. Je la vois quand elle a envie de me voir, mais j’ai été conseiller d’un président de la République, je ne serai pas celui d’un autre candidat. Développer PlaNet Finance [une ONG de lutte contre la pauvreté par le développement de la microfinance], en faire une grande institution internationale, utile au monde, est ma seule ambition aujourd’hui.

Que pensez-vous de la place de Ségolène Royal dans les médias ?

Elle ne me surprend pas. Cela fait des années que je dis que Ségolène est présidentiable. Les sondages la mettent en tête et les journaux en font leur couverture. Reste pour elle à tenir jusqu’à l’élection. Pourquoi une telle faveur médiatique ? Parce qu’elle incarne une demande de nouveau, une volonté de changement. C’est la révolution tranquille.

Le texte de cet entretien a été relu et amendé par Jacques Attali.


 
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